Prélude: Rêves.
Tout était sombre. Aucune lumière. Son corps flottait dans le vide absolu. Etait-il vivant, ou mort? Il ne le savait pas. Quelle importance, puisqu'il aurait totalement cessé d'exister dans quelques instants ?
Il avait perdu la dernière bataille. Il avait été aspiré dans ce vide sans fin d'où l'on ne pouvait revenir. Tout ce qu'il aimait, tout ce pourquoi il avait lutté... Plus rien ne le protégerait désormais. Tout allais disparaître après lui. Rien ne subsisterait.
Il pouvait sentir les formes évoluer autour de lui. Tout ce qui l'avait précédé en ce lieu était ici. Tant et tant de ses compagnons d'armes tombés au combat. Les trésors de savoir et de connaissances qu'il aurait voulu pouvoir découvrir. Jusqu'à ce qui avait été la plus grande et la plus belle cité qu'Hera ait porté, tout avait été balayé sans qu'il n'y puisse rien.
Il avait perdu cette guerre avant même de la commencer. Pourquoi avait-il été celui qui devait protéger contre ce Fléau ? Il n'avait jamais été à la hauteur de cette tâche.
Ce n'est pas ce que tu penses.
Maman ?
Je suis là.
Ça faisait si longtemps...
Et depuis tout ce temps, il n'a toujours pas réussi à se débarrasser de moi. Crois-tu vraiment qu'il pourrait anihiler Hera toute entière aussi facilement ?
Il était le seul à pouvoir protéger Hera, et il avait échoué. C'était fini, désormais.
Ce n'est pas ce que tu penses. Ne l'écoute pas. Rien n'est fini, bien au contraire. Ce n'est que le commencement.
Il avait été le dernier espoir d'Hera.
Hera est encore pleine d'Espoir, Seth. Il veut te faire peur, il veut que tu renonces, parce qu'il sait qu'il ne peut rien contre toi. Ne l'écoute pas.
Il y avait encore de l'espoir. Rien n'était terminé.
Ton histoire ne fait que commencer, Seth. Eveille-toi, maintenant.
Il se redressa brusquement, le souffle court. Voilà bien longtemps que ce cauchemar hantait ses nuits, mais cette fois cela avait été différent. Ses cheveux de saphir et d'argent retombèrent devant son regard, masquant la faible clarté de la fenêtre. Le dortoir était calme. Les autres devaient dormir. Il se leva doucement et se dirigea vers le ciel. La Lune de l'Oeil brillait calmement, colorant la nuit d'une douceur rousse. Les Hauts Sommets enneigés de Galben s'étalaient à perte de vue.
Quelque chose n'allait pas. Son regard détailla les alentours. Le blanc de la neige était tâché de formes sombres qui avancaient en silence vers le Monastère. De quoi s'agissait-il ? Soudain inquiet, il se retourna. La porte du dortoir s'ouvrit sur la silouhette de Teyn.
Levez-vous! Vite!
Elle était la reine. Personne ne l'égalait. Rien ne pouvait l'arrêter. Elle se tenait là, face à eux, fière et noble. Qu'ils viennent! Son arme à la main, elle ne les craignait pas. Ils s'élancèrent tous ensemble. Elle n'eut pas un sursaut. Elle leva calmement son arme, executa quelques mouvements d'exercice, puis, poussant un long cri de guerre, se jetta au devant de la mêlée, invincible.
Qu'est-ce que c'était que ce rêve à la noix ? Elle, une reine invincible ? Et fière, en plus ? Elle ne savait même pas se battre ! Comment aurait-elle pu tenir tête à autant d'ennemis ?
Le Grand Orgue Tiefflan. La Colonne d'Alarme. Le sort de l'Empire était entre ses mains. Elle seule détenait la clef permettant à sa chère Marrihm de se préparer à l'assaut à venir. Un regard autour d'elle. Personne. Son geste fut précis. l'Orgue se mit à sonner. Marrihm s'éveilla enfin.
Le Grand Orgue? Il n'avait pas sonné depuis plus de mille ans! Comment pouvait-elle rêver qu'elle allait le déclencher ? Et puis, de toute façon, quel assaut pouvait menacer Marrihm ? L'Empire était en paix avec tous ses voisins.
Les derniers mots s'échapèrent de ses lèvres et les flammes s'élevèrent. La pierre des statues se fissura, laissant place à la chair immortelle. Les Guards s'éveillaient enfin. Aujourd'hui, elle entrait dans la légende.
Ça commençait à bien faire! Elle, légendaire ? Elle n'était pas faite pour la lumière! Pourquoi l'aurait-on surnommé Pénombre, sinon ? Et puis qu'est-ce que c'était que cette histoire de Guards ? C'était quoi, des Guards ?
Tu le sauras bientôt, Pénombre. Comme tu sauras bientôt que même toi, tu as ta place dans la lumière.
Qui venait de parler ? Elle se releva brusquement, inspecta chaque détail de sa chambre. Elle était seule. Son esprit fatigué devait lui jouer des tours. Elle s'enroula de nouveau dans ses draps et sombra dans un sommeil réparateur, sans rêves idiots.
L'Arbre se dressait devant lui, majestueux. Yggdrasil, protecteur du peuple de Jihd. Il aurait voulu s'élancer vers lui, mais il su dominer son enthousiasme et avancer calmement, au rythme du chant des prêtres derrière lui. La cérémonie n'avait pas grand sens pour lui, à part de lui permettre de rencontrer l'Arbre Pensant.
Pour les membres de son clan, et pour ceux de tous les clans du peuple de Jihd, c'était un rituel sacré hérité des ancêtres. Yggdrasil se tenait au centre de Jihdea depuis bien longtemps avant que le Drakkar volant n'aborde ses côtes. L'Arbre avait accueilli les hommes et les avait prit sous sa protection. Depuis lors, chaque fois qu'un enfant de l'une des Familles Régnantes atteignait l'âge de douze ans, on venait le présenter à Yggdrasil. Aujourd'hui, son tour était venu. La bibliothèque de CastelAmbre renfermait les récits de ce que l'Arbre avait dit à chacun de ses ancêtres. Ce soir, il y ajouterait son propre chapitre.
Il parvint enfin au pied de l'Arbre. Presque aussitôt, une racine le souleva du sol. Les prêtres entonnèrent pour la seconde fois l'hymne sacrée. Yggdrasil sembla l'étudier un instant, comme pour savoir qui il était réellement. Ryan se demanda comment l'Arbre, sans yeux ni oreilles, pouvait percevoir le monde autour de lui.
Et puis, soudain, une branche jaillit du feuillage d'Yggdrasil, tout en haut, pour venir s'enrouler autour de la taille du jeune garçon. Une seconde suivit aussitôt, et l'enfant fut soulevé encore plus haut. Les prêtres, de stupeur, s'arrêtèrent de chanter. Lui fixait du regard le feuillage vert d'Yggdrasil qui approchait rapidement.
Il se retrouva soudain debout sur une forte branche, libre de tous mouvements. Les branches d'Yggdrasil formaient autour de lui une sorte de pièce à l'architecture complexe, la lumière rouge du crépuscule filtrant à travers le vert des feuilles. Son regard fut immédiatement attiré par l'étrange construction situé au centre de ce sanctuaire.
Les branches d'Yggdrasil semblaient groupées pour former une sorte de table, au dessus de laquelle lévitait, dans une lumière étrange, une lance magnifique. Les veines du bois vivant parressaient vouloir former des runes, mais s'il s'agissait bien là d'une forme d'écriture, il était incapable de la déchiffrer. Il s'approcha et posa sa main sur l'arme. Aussitôt, la voix de l'Arbre s'éveilla en lui, sombre et grave comme celle d'un vieux sage.
Ryan Hagen, Fils de la Terre. Te voici enfin. Surpris, Ryan recula d'un pas, mais la voix reprit de plus belle. Prends cette arme, enfant. C'est celle qui a été choisie pour toi. Le temps viendra bientôt où tu en auras grand besoin.
–Qu'est-ce que vous voulez dire ?
–La Guerre Sombre approche, enfant. Tu es l'un de ceux qui mêneront Hera à la victoire. Prends Gunjnir(1), et apprends à la manier. Cette arme est la tienne.
Ryan s'éveilla lentement. La voix d'Yggdrasil résonnait encore à son esprit. De longues années s'étaient écoulées depuis sa rencontre avec l'Arbre Pensant. Gunjnir n'avait aujourd'hui plus de secrets pour lui. Pourquoi ce souvenir était-il remonté à sa mémoire cette nuit ? La réponse monta à ses lèvres sans qu'il eut vraiment décidé de parler
Ça vient de commencer.
Hera toute entière s'étalait à ses pieds. L'étoile du jour brillait de tous ses feux, innondant la Planète de sa lumière. Elle promena son regard autour d'elle, de la Bibliothèque Fortifiée de Kandhrir jusqu'à Corell, capitale de l'Empire. En pointant son regard vers un lieu précis, elle pouvait distinguer le fourmillement de l'activité humaine. Tout parraissait calme. Trop calme.
Son regard fut soudain attiré par le Désert Termédian. Le sable y avait prit une teinte étrange. Quelque chose en émergeait. Elle ne sut pas vraiment dire quoi jusqu'à ce que cela emplisse en partie le ciel. Une sorte de brume sombre et assourdissante. L'Obscurité ne lui avait jamais fait peur, bien au contraire, mais celle-ci semblait servir de masque à quelque chose de terrible.
La brume noire progressait, dévorrant littéralement la lumière du jour. L'astre du jour brillait encore de tous ses rayons derrière elle, mais l'on se serait déjà cru au plus noir d'une nuit sans étoiles. Et puis, une étoile finit par déchirer l'obscurité. Le plus surprennant fut qu'elle brillait au sol et non dans le ciel. Elle se trouvait parmis les Hauts Sommets de Galben et dissipait la brume de ses rayons ambrés.
Une seconde étoile pareille à la première apparut ensuite dans la forêt proche de Marrihm, puis ce fut les îles de Jihdea toutes entières qui semblèrent se colorer de cet éclat ambré. Une seconde étoile, couleur d'émeraude, perla alors dans ces mêmes îles, puis une lueur d'améthyste s'alluma dans la forêt. Elle fut alors aveuglée par la lumière d'une étoile de saphir qui venait de s'allumer à l'endroit où elle se trouvait.
Alors que l'éblouissement la contraignit à ouvrir les yeux, elle vit encore l'ombre se dissiper et l'astre du jour réapparaître et bercer de nouveau Hera de sa lumière bienfaisante, et puis elle ne rêva plus.
Cela aurait pu n'être qu'un de ces simples rêves sans aucun sens qui viennent de temps à autres. Mais elle savait que ce n'était pas le cas. Elle savait reconnaître ces songes qui avaient un sens profond, même si ce sens lui échappait pour l'instant. C'était une énigme qui lui était posée. Elle allait devoir la résoudre. Demain...
Notes
(1) Dans la mythologie nordique, la lance du dieu Odin se nomme Gungnir.
(2) En Grec Ancien, "Pandora" signifie "Celle qui a tous les dons".