Prélude: Rêves. Chapitre Second: Eveil.
Chapitre Premier: Assaut.
Shalezzims
­Qui sommes nous ? Le reste d'Hera nous considère aujourd'hui comme de vils mercenaires près à tuer père et mère pour quelques piécettes, ou, dans le meilleur des cas, pour les survivants fanatiques d'une religion disparue depuis plus de mille ans. Il n'en a pas toujours été ainsi.
­Les racines de notre peuple, de notre civilisation, remontent aussi loin que la mémoire des Humains. Il a connu son apogée à l'âge antique des Grands Empires, et je crois humblement pouvoir affirmer que nous étions parmi les meilleurs en de nombreux points. Angska, notre capitale, se dressait fière et noble aux portes du Désert Termédian, comme le symbole de tout ce que nous étions. Notre déesse elle-même présidait à la glorieuse destinée de ses enfants.
­Mais les temps changèrent. Le Démon du Désert, fourbe et cruel adversaire qui nous enviait depuis bien longtemps, fit venir d'Outrecieux une armée sans pitié qui semblait avoir juré la fin de l'espèce humaine toute entière. Ces créatures furent de redoutables adversaires, et nos ancêtres n'en vinrent à bout qu'en faisant appel à un pouvoir maudit qui nous détruisit en même temps que nos ennemis. Angska disparu de la surface d'Hera.
­Certains de ceux qui survécurent, j'ai honte à le dire, pensèrent que notre déesse elle-même avait quitté ce monde et affirmèrent que nous devions désormais prêter allégence au Démon du Désert. Mais d'autres savaient que Shale, comme tous les membres de son divin peuple, ne pouvait mourir tant que notre foi en elle perdurait. Gravement blessée, elle s'était plongée dans un Sommeil de Pierre dont il nous revennait de la faire sortir lorsque le temps serait venu.
­C'est ainsi que nous sommes devenus ce que nous sommes. L'Ordre des Enfants de Shale, héritiers et messagers d'une civilisation qui s'était sacrifiée pour que les autres vivent. Nous sommes des mercenaires, il est vrai, mais les richesses que nous accumulons sont consacrées à ce noble but. Notre religion appartient à un autre âge, mais tant que le Démon du Désert vivra, la foi en Shale survivra pour s'opposer à lui.
Teyn Alambar, prélude de l'inachevé "Journal d'un voyage dans les Terres Sauvages", 1392
Monastère Shalezzim, Galben, 12 jour de Danael 1404
­Levez-vous! Vite!
­Ils étaient Shalezzims, habitués à la discipline. Ces simples mots suffirent à éveiller le dortoir. Pendant que ses camarades émergeaient de leur sommeil, Seth se tourna vers son instructeur.
­Teyn, que se passe-t-il ?
Je ne sais pas. Les guetteurs ont repéré un grand nombre de créatures non identifiées dans les environs. Elles semblent converger vers le bâtiment et pourraient bien s'avérer aggressives. Nous avons reçu l'ordre de tous nous tenir en alerte.
Certaines de ces choses sont déjà visibles par nos fenêtres. Je ne sais pas de quoi il s'agit, mais elles ne connaissent pas le sens du mot discrétion...
Ou bien elles le connaissent, et s'en contrefichent.

­Tous les occupants du dortoir s'étaient groupés autour d'eux. Dans le silence de la nuit, tous vêtus de leur tenue de repos, ils suivirent l'instructeur jusqu'à la salle d'armement. Ils avaient jusque là compté, pour garantir leur sécurité sur le fait que nul à l'extérieur de l'Ordre n'était censé connaître l'emplacement du Monastère, et qu'il fallait franchir une longue et périlleuse route à travers la montagne pour y accéder, sinon chacun aurait eu sa propre arme à portée de main dans le dortoir. Visiblement, ils avaient tout de même été trop confiants.
­Chacun prit l'arme qu'il maîtrisait le mieux. La plupart étaient de la caste des Ensorceleurs, magiciens avant d'être combattants, cependant tous les membres de l'Ordre Shalezzim avaient apprit à manier au moins une arme. Seth choisit une rapière flamberge(1) qui lui parraissait bien équilibrée et fit quelques mouvements d'essai ; il était assez maladroit pour ne s'être senti à l'aise avec aucune des armes qu'il avait essayé jusque là, hormis celle de sa mère, et espérait sincèrement ne pas avoir à faire usage de celle-ci.
­Teyn observait silencieusement ses élèves. Même les cheveux défaits et vêtu d'un simple habit de nuit, il n'avait qu'à tenir sa main serrée sur le manche de sa Hallebarde pour qu'une impression de puissance sereine émane de lui. Enfant, il avait rêvé d'appartenir à la Garde Princière, la prestigieuse escouade chargée de veiller sur le fils de l'Empereur. Mais la Garde Princière avait cessé d'exister avant que Teyn n'ait l'âge de la rejoindre, et l'adolescent qu'il était devenu avait alors choisit de mettre son arme au service de sa foi.
­Teyn Alambar était entré dans l'Ordre Shalezzim en tant que simple combattant, à une époque où l'on espérait que le temps des combattants soit révolu. Sa soif d'aventures l'avait amené à se porter volontaire pour une tentative de colonnisation dans les Terres Sauvages, où sa vaillance et son habileté lui avait valu le droit d'intégrer la caste des Traqueurs, considérée comme l'élite des membres de l'Ordre.
­Gravement blessé en protégeant ses camarades contre une des créatures monstrueuses hantant ces régions, il avait dû être ramené jusque dans les territoires de l'Empire, où il avait passé sa convalescence à transmettre ses talents aux jeunes recrues de l'Ordre. Ce rôle lui avait plu, et bien qu'il se soit rapidement remis de ses souffrances, il était resté dans l'Empire à enseigner. Pour Seth et pour ses camarades, Teyn avait l'étoffe du mentor, du model à suivre pour une vie active et juste.
­A cette heure de la nuit, face à une menace non encore identifiée, c'était l'idée d'être menés par un tel héros qui leur inspirait le calme et la confiance dont ils faisaient preuve.

­Les élèves de Teyn n'étaient pas les seuls membres de l'Ordre résident au Monastère. Lorsque les plus jeunes parvinrent dans le bâtiment principal, leurs ainés s'y trouvaient déjà. C'était au total une centaine d'homme, soit la moitié de ce que le temple aurait pu abriter.
­Un jeune homme se tenait debout sur une table et observait les visages autour de lui avec un expression de colère ouverte. Enfants de Shale! Est-ce donc de la peur que je lis dans vos yeux ? Tous ici le connaissaient. Il se nommait Tred Radgan et s'était rendu célèbre en devenant deux ans auparavant le plus jeune membre de l'Ordre Shalezzim à rejoindre la caste des Traqueurs. Caryl Xarz, maître suprême de l'Ordre, l'avait même choisi comme membre de sa garde personnelle, titre hautement honorifique réservé aux combattants les plus doués.
­Pensez-vous que notre déesse, lorsqu'elle s'éveillera de son Sommeil de Pierre, sera fière de vos actes ? Sera fière de votre courage ? Vous ne savez même pas qui vient, et vous vous permettez d'avoir peur! Allez au devant du danger! Allez au devant de ces créatures, voyez qui elles sont et ce qu'elles veulent! S'il s'avère que ce sont des ennemis, et qu'ils sont de taille à nous vaincre, alors seulement nous pourrons nous laisser aller à la peur.
­Souvenez-vous, Shalezzims. Souvenez-vous de ce qui s'est écoulé bien avant votre naissance. Souvenez-vous des armées que le Démon du Désert a lancé contre nos ancêtres! Ont-ils eut peur, alors ? Ou bien se sont-ils dressés pour combattre, fiers et nobles, tels que vous devriez l'être aujourd'hui ? Ces créatures, quelles qu'elles soient, sont entrées sur les terres qui appartiennent à Shale. La seule réponse que nous pouvons donner à celà est de sortir d'ici l'arme à la main, et prêts à livrer bataille pour défendre la demeure de notre Déesse!

­La harangue semblait réussir son effet, car plus le jeune Traqueur avançait dans ses propos, plus les Shalezzims autour de lui se tenaient droits, mains serrées sur leurs armes, avec ce murmure mêlé de colère, de résignation et d'espoir qui est celui des soldats se préparant à la lutte. Mais Seth n'écoutait plus, car son attention avait été attirée par ce qui se passait dans l'ombre.
­Bien que tous les occupants du Monastère se soient trouvés devant lui, une impression étrange avait poussé l'adolescent à se retourner. Il était persuadé que quelqu'un se trouvait là et l'observait. D'où venait cette impression, il aurait été incapable de le dire. Mais la présence qu'il sentait avait quelque chose de familier et d'inquiétant qui détournait totalement son attention de la raison pour laquelle ils s'étaient regroupés. C'était comme si une partie manquante de sa propre personne s'était soudain trouvée à portée.
­Seth Ganatiel ! L'appel de son nom ramena brusquement l'attention de l'adolescent vers le centre de la pièce. Tred était tourné vers lui, cherchant semble-t-il à l'identifier parmis les disciples de Teyn. C'est moi.
Si ce que l'on m'a rapporté à ton sujet est exact, ta place n'est pas au coeur de la Bataille. Un groupe de ces créatures se dirige vers le Haras. Choisis quelques camarades avec toi et avance à leur rencontre. S'il faut nous battre, tends-leur un piège.

­Instinctivement, plusieurs membres du groupe s'étaient rapprochés de l'adolescent. Quelques hochements de tête d'un dialogue muet plus tard, ils quittèrent les autres et avancèrent vers l'intérieur du bâtiment, tandis que Tred avait sauté de son estrade improvisée et entrainait la petite armée à la rencontre des intrus.

­Le Harras. C'est ainsi que les Shalezzims désignaient la dépendance du Monastère dans laquelle étaient élevés les Dragons Kuars. Il formait un bâtiment indépendant, mais le lieu était bâti à la manière des anciennes forteresses de l'Ordre, et quelques passages souterrains permettaient de rejoindre tous les bâtiments sans passer par l'extérieur.
­Seth s'entendait assez bien avec tous les membres de son groupe improvisé, mais parmi eux, le seul qu'il pouvait plus ou moins considérer comme un ami était Zaahn. Depuis qu'il avait été recueilli deux ans et demie plus tôt par les prêtres de Shale, l'adolescent n'avait prit le temps de développer de liens qu'avec lui, et c'était encore parce que le sort les avait désigné comme partenaires d'entrainement. Seth était ce que l'on appelle un Solitaire.
­Personne, à vrai dire, ne s'en étonnait. Parmi le groupe d'élèves de Teyn, tout le monde savait comment le jeune garçon était entré dans l'Ordre. C'était après l'éruption du Darius. L'ancien volcan s'était brusquement éveillé avec une fureur sans égale et sans émettre d'abord les signes que les hommes avaient appris à reconnaître, et bien rares furent les survivants des quelques villages situés sur ses flancs.
­Quelques prêtres de Shale venus étudier le phénomène l'avaient retrouvé dans les ruines fumantes du village de Drakheg. Au milieu d'un cimetierre ravagé, il pleurait sur la seule des tombes qui n'avaient pas été endommagée par la pluie de flammes. Sourd au chaos qui régnait tout autour, un Dragon, perché sur un pan de mur qui avait formé peu de temps auparavent une maison, l'observait d'un regard bienveillant. Lorsque les hommes s'étaient précipités au secours de l'enfant, la bête avait laissé échappé un cri, puis s'était envolée au loin.
­Comment aurait-on pu en vouloir à l'Enfant du Dragon, tel qu'on l'avait surnommé, de ne pas rechercher la compagnie des humains après avoir perdu d'un coup tous ceux qu'il avait connu durant son enfance ?
­Seth avait survécu à la catastrophe. Avare de paroles, mais pas de gestes, il n'avait pas manqué d'efforts pour s'adapter à sa nouvelle vie, et quiconque n'aurait pas connu son histoire aurait aujourd'hui pu croire en le voyant qu'il était, comme les autres, membre de l'Ordre depuis sa naissance. D'autres auraient peut-être été plus charismatiques que lui, mais on lui avait confié la charge de ce groupe, et son autorité ne serait pas remise en cause.
­Les portes du passage durent s'ouvrir au même instant que celles du Monastère. Zaahn, arrivé le premier dans la bibliothèque, avait déplacé quelques livres pour tourner le symbole, et le mur s'était soulevé, révélant l'étroit escalier s'enfonçant sous le sol. Les membres du groupe s'étaient tu, et l'on n'entendait que le vague murmure de l'activité de leurs ainés. Les Shalezzims étaient des combattants avisés, et ne se seraient pas risqués à se jeter contre l'inconnu en tenue de nuit. Les portes du Monastère ne s'étaient ouvertes que pour que l'avant-garde se mette en position.

­Lampe à la main, Seth s'engagea le premier dans le passage de pierre froide. Il avait toujours la désagréable impression de sentir la présence qui l'avait distrait plus tôt. Quelqu'un l'épiait, lui particulièrement. Quelqu'un... Qui lui rappelait ses rêves. Voilà ce qu'il avait trouvé de familier chez l'inconnu: C'était comme un écho de la noirceur de ses cauchemars. Mais à peine eut-il compris cela que l'impression disparu. L'inconnu était peut-être encore là, mais l'adolescent ne sentait plus sa présence.
­Le passage ne s'élargissait que peu, après la fin de l'escalier. Deux êtres pouvaient y tenir côte à côte, mais à la condition d'être plutôt minces. Ils avançaient l'un derrière l'autre, silencieux. La pierre les entourant étouffait les bruits de l'extérieur. Que se passait-il, auprès de leurs amis ? Probablement, ils avaient pris position. Chaque fenêtre donnant sur la cour principale devait accueillir au moins un homme, armé d'un arc, d'une arbalète ou d'un fusil. Les plus distantes du hall étaient peut-être encore désertes, mais cela ne durerait pas.
­La cour principale paraitrait sans doute presque vide aux intrus lorsqu'ils y arriveraient, mais elle ne le serait pas. Même sous le plus clair des soleils, il était aisé à un homme connaissant les lieux d'y échaper aux regards jusqu'à ce qu'il ne choisisse de se montrer, et la nuit, même enneigée, ne savait que rendre la chose plus aisée. A moins que ces créatures ne disposent de perceptions que le bruit du vent et l'odeur de la neige ne perturbaient pas, ils ne sauraient qu'au dernier moment combien étaient les hommes.
­Teyn devait avoir quitté le reste de ses élèves. La place du Traqueur était auprès de Tred et des autres aguerris, au centre de la cour, arme en main, prêt à accueillir les arrivants de la manière adaptée à leurs actes, par les coups ou par les paroles. Les plus jeunes se tiendraient près des portes, et y demeureraient pendant toute la bataille. Même si tous devaient mourir cette nuit, il faudrait que les portes tiennent, et que les vainqueurs ne pénètrent pas dans le bâtiment sans devoir le briser pierre par pierre. Telle était la manière des Shalezzims de défendre leur demeure.

­Le passage s'achevait par un autre escalier. Tout semblait calme à l'extérieur. L'ennemi, si c'en était un, n'avait pas encore atteint le Haras, et la bataille dans la cour n'avait pas encore commencé.
­Les Dragons dormaient. Dans les enclos, leurs silhouettes sombres demeuraient calmes et silencieuses. De moitié plus grand qu'un homme, les Kuars avaient le corps recouvert d'épines et d'écailles. Ces dragons, terribles prédateurs à l'état sauvage, étaient élevés et dressés depuis de nombreuses générations par les Shalezzims, au point que dans certaines régions, ils étaient devenus le symbole de l'Ordre.
­Les dragons ne dorment jamais que d'un oeil. Seth avait parlé à mi-voix. Ils nous ont reconnus, et ont compris que nous ne voulions pas faire de bruit. Ils attendent que nous leur fassions signe pour bouger.
Comment tu sais ça, au juste ?
Ils me l'ont dit.

­Il savait communiquer avec les dragons. Personne au sein de l'Ordre n'aurait su dire ni comment, ni pourquoi, mais il avait cette capacité depuis aussi loin que remontait sa mémoire.
­Chaque espèce de dragon avait une manière de penser différente de celle des autres, certaines ne fonctionnant que par sensations et par instinct, d'autres capables de raisonnements conscients qui dépasseraient les capacités de la plupart des humains. Il n'en avait jusque là rencontré aucune qu'il ne parvienne pas à comprendre aussi aisément que s'il en faisait partie.
­Les Kuars étaient considérés par la plupart des Shalezzims comme des animaux. Dangereux, mais utiles, têtus qu'ils fallait apprendre à convaincre pour pouvoir les utiliser. Seth les voyait tels qu'eux-même se voyaient. Des créatures vivant en société, mais demeurées sauvage en leur coeur. Aux yeux de ces dragons, les humains étaient des créatures étranges, d'apparence insignifiante, mais pouvant s'avérer une menace redoutable. Aussi était-il meilleur pour les deux espèces de s'associer plutôt que de se combattre.
­Les Kuars ne seraient jamais des esclaves, mais tant que les humains consentaient à les traiter avec attention, alors ils pouvaient faire de même, et si un humain qui leur prodiguait aide et soins en avait lui-même besoin, alors il en recevrait. A la vérité, ils considéraient que les humains les servaient, et non l'inverse, mais leur notion du maître était beaucoup plus proche de la notion humaine du serviteur.
­L'adolescent repensa un instant au dragon qui lui avait valu son surnom. C'était un Béhémoth, prince des dragons ailés. L'aile seule d'un Béhémoth adulte dépassait la taille d'un Kuar tout entier, et même ceux des humains les plus persuadés de la supériorité de leur propre espèce reconnaissaient ces dragons parmi les créatures les plus intelligentes que comptait Hera. Les Kuars, avec leurs deux paires d'ailes chacune à peine plus longue que le bras d'un humain, étaient capables de voler bien plus vite que leurs grands cousins, et un groupe de trois ou quatre Kuar pouvait affronter d'égal à égal un Béhémoth solitaire –mais l'on ne faisait pas la guerre entre dragons civilisés.
­La guerre. Seth se souvint soudain pourquoi il était là. Il s'arracha doucement aux souvenirs pleins de fierté d'un jeune Kuar qui avait eut un compagnon de jeu Béhémoth dans son enfance, et ramena ses pensées vers ses camarades humains. Ils seront bientôt là. Nous devrions nous préparer.

­Zaahn Grükker était un membre singulier de la caste des Ensorceleurs. Doué avec l'encre et les crayons, il disposait d'un pouvoir étrange et peu répendu parmi les descendants du peuple Shalezzim, qui lui permettait de donner temporairement vie à ses dessins. Aussi, sa manière de se préparer à tendre une embuscade n'était pas d'affuter son arme et de poser des pièges, mais de graver dans les murs ou dans le sol quelques diablotins rouges et cornus à la queue enflammée, qui lui fourniraient un renfort utile en cas de besoin.
­Seth, quant à lui, veillait à ce qu'aucun enclos ne soit cadenassé, de sorte que les dragons puissent surgir sans encombre. Il en profitait pour désigner à ses camarades tout ce qu'il repérait de caches possibles, ou bien de pierres et pièces de bois dont la chute pourrait être provoquée facilement lorsqu'un ennemis se trouverait dessous. Les Shalezzims savaient tirer avantage du lieu dans lequel ils avaient à combattre, et nul ne connaissait ce Harras mieux que l'Enfant du Dragon.
­Un cri déchira le silence jusque là à peine troublé par leurs préparatifs. Un cri bestial, aggressif et guerrier, poussé à l'unisson par un grand nombre de créatures, et auquel répondit le sifflement d'une volée de flèches et de carreaux et les détonnations des fusils. Si quelques doutes avaient subsistés, les voilà qui s'envolaient: Les intrus étaient bel et bien des assaillants, et la bataille dans la cour principale venait de commencer.
­Tout était prêt. L'Ennemi pouvait venir, le Harras l'accueillerait comme il se devait. Sans un mot, les adolescents se dispersèrent pour se dissimuler dans les ombres les entourrant. La lampe fut soufflée, et durant quelques longs instants animés seulement par les échos du combats, seule l'obscure clareté tombant du ciel nocturne par les fenêtres ouvertes leur permit d'échanger silencieusement quelques regards. Puis la porte vola en éclat.
­Il n'avait fallu qu'un seul coup d'un bélier lancé par une force monstrueuse pour que l'épaisse porte soit arrachée à ses gonds. Les dragons ne bougèrent pas. A la lueur surnaturelle d'une torche étrange qu'il tenait dans son énorme patte grise, le premier de ces monstres s'avança à l'intérieur. Il était grand comme un ours et couvert d'une épaisse fourrure noire. Il avait l'apparence d'un Troll, mais les adolescents ne connaissaient aucune espèce de Troll qui aient le poil si noir et des hordes si nombreuses.
­La puanteur des dragons ne masque pas votre odeur, Humains! Nous savons que vous êtes là! La voix était sombre, grave et gutturale, et cela avait ressemblé d'avantage à un rugissement qu'à une parole, mais néanmoins, c'était compréhensible. Ces monstres savaient parler et avaient apprit la langue des Shalezzims. Ce qui les plaçait immédiatemment dans la catégorie des créatures intelligentes, et donc, dangereuses.
­Tu sais où je suis ? Alors tente de m'avoir! Zaahn bondit soudain hors de sa cachette, atterrit dans l'allée centrale, face au monstre qui venait d'entrer, et le toisa d'un regard de défi. L'adversaire sembla surpris un court instant, puis leva celle de ses pattes qui tenait la torche. A l'instant où elle s'abatit contre sa cible, Zaahn avait déjà regagné l'ombre d'une pirouette, et une chaine tenue par d'autres membres du groupe s'enroula serrée autour du poignet de la bête.
­Celle-ci tenta aussitôt de se défaire de l'entrave, mais elle tint bon. Seth sorti de l'ombre à son tour et se tint debout devant l'ennemi Ce lieu appartient à Shale, et notre déesse le protège. Jamais vous ne nous vaincrez ici. Profitant de la pleine lumière qui l'éclairait, l'adolescent donna quelques ordres gestuels à ses camarades, puis disparu comme il était apparu. La chaine fut soudain tirée avec une puissance supérieure à celle dont la créature s'était attendue venant d'humains, et elle fut attirée vers l'ombre, heurtant violemment l'un des enclos. Huit autres monstres semblables au premier pénétrèrent alors dans le bâtiment.

­Ce que les autres Shalezzims ignoraient, c'est que Seth n'était pas originaire de Drakheg. Et à dire vrai, son attitude solitaire était bien antérieure à l'éruption. Il avait toujours vêcu ainsi.
­Il était arrivé pour la première fois à Drakheg vers l'âge de cinq ans, vêtu à la mode du désert. Comme le rideau qui s'ouvre sur une scène de théâtre, il revoyait sa mère, blessée, allongée sur le chemin de terre escaladant la montagne. Il se tenait à ses côtés, tentant de la réanimer. Des hommes du village les avaient vu, et avaient tenté de venir à leur secours. Effrayé à leur vue, ce gamin haut comme trois pommes s'était retourné et, sans même savoir ce qu'il faisait, les avait renvoyé au loin. Comment s'y était-il prit ? Il l'ignorait lui-même. Un dragon, avait-il apprit plus tard, ne sait pas toujours comment fonctionne son souffle, mais cela ne l'empêche pas de souffler.
­Puis il avait appelé à l'aide, et de l'aide avait répondu. Le Béhémoth était venu. Le noble dragon les avait emporté, sa mère et lui, jusque sur la place du village, et le bourgmestre, un vieil homme bienveillant du nom de Bayn Drak, était parvenu à la soigner. Un enfant qui s'effraie à la vue des humains, et qui peut les repousser avec une telle puissance, mais qui est transporté par l'un des princes des dragons, voilà une chose qui avait fait le tour du village. Les autres enfants hésitaient à s'approcher de lui. Voilà ce qui avait vraisemblablement été la cause de son caractère.
­Il venait du désert, mais sa mère parlait la langue des lointaines îles de Jihdéa, et les lui décrivait à la manière de quelqu'un qui y avait grandi. Et elle et lui échangeaient de nombreuses lettres avec de lointains amis vivant dans les Îles de Corail, à l'autre bout du monde. Il avait grandi à Drakheg, mais ne s'y était jamais attaché comme on s'attache à sa ville natale. Le Pays de Seth n'était ni Tieffla, ni Galben, ni l'Empire les réunissant. C'était Hera toute entière.
­Deux ans s'étaient écoulés depuis son arrivée à Drakheg lorsque sa mère l'avait quitté. Elle avait dit que quelqu'un les avait retrouvé, et qu'elle devait aller à sa rencontre. Que c'était le seul moyen pour qu'il les laisse tranquille et que Seth puisse grandir normalement. Et que Maître Bayn saurait toujours s'occuper de lui. Elle savait qu'elle ne reviendrait pas. Mais elle y était allée tout de même. Elle l'avait serrée dans ses bras, et elle était partie.
­Il avait demandé au Béhémoth d'aller avec elle et de la protéger. Mais sa mère ne voulait pas. Elle était partie en se cachant du dragon, en se cachant de tous pour que personne ne la suive. Il fallait qu'elle soit seule, avait-elle dit. Elle n'était jamais revenue. Les hommes du village n'avaient retrouvé qu'une poignée de cendres, au milieu desquelles se trouvaient son pendentif et son épée. On confia le pendentif à Seth, et les cendres et l'épée furent tout ce que l'on pu mettre dans la tombe qu'on avait dressé à son nom.
­C'était à cette époque que ses cauchemars avaient commencés. Ils ne l'avaient plus quitté durant les cinq longues années qui suivirent. Jusqu'à ce que Maître Bayn, à son tour, dise qu'il devait partir et que nul ne devait le suivre. Qu'il reviendrait bientôt. Seth savait que c'était un mensonge. Qu'il ne reviendrait pas, lui non plus. Pendant que le vieil homme partait vers la montagne, il s'était enfui sur la tombe de sa mère, et s'était mis à pleurer.
­Le Dragon était venu au moment où l'éruption avait commencé. Il disait qu'il était trop tard pour partir, qu'il vallait mieux rester là jusqu'à ce que le chaos ne passe. Qu'il veillerait sur Seth. Puis il était parti quand les hommes étaient arrivés. Il avait dit que l'enfant serait plus en sécurité avec eux. Mais qu'il pourrait toujours revenir le voir, s'il revenait dans la région. Que le volcan se calmerait et que lui resterait. C'était le seul véritable ami que Seth ait jamais connu.
­Tous ces souvenirs tourbillonnaient dans l'esprit de l'adolescent pendant qu'il se battait. Sa première vraie bataille, baptême de sang et de mort. Il n'avait pas peur. Il était dans l'endroit du monde qu'il connaissait le mieux, entourré de dragons. C'était aux assaillants d'avoir peur de lui.

­Cela ressemblait à vrai dire autant à une partie de cache-cache qu'à une véritable bataille. Les adolescents avaient profité du choc ayant assomé la première des neufs créatures pour l'enchainer fermement à un lourd pillier, et se contentaient désormais qu'elle avait repris conscience de rester le plus loin possible d'elle. Puisque ces créatures savaient parler, il fallait qu'il en reste au moins une vivante à la fin de la bataille pour être interrogée sur les raisons de cette attaque.
­Les deux suivantes avaient déclenché la petite panoplie de pièges qu'ils avaient eu le temps de mettre en place en chargeant à vue leurs adversaires. L'un d'eux semblait y avoir succombé, tandis que l'autre s'était relevé blessé, mais encore combattif. Trois carreaux d'arbalète dans la chair l'avaient achevé, non sans lui laisser le temps de lancer sa torche sur l'un des enclos.
­Les flammes qui s'élevaient désormais dans le Harras rendaient plus difficile la tactique des adolescents de sortir de l'ombre, frapper vite et disparaître de nouveau, mais le bâtiment était grand, et cela n'avait fait que déplacer le champ de bataille. Deux autres de ces créatures furent étendues au sol alors que les humains restaient insaisissables, et puis la chance tourna. Une des créatures, plus rapide que les autres, parvint à ratrapper l'un des adolescents et à le maintenir à la lumière. Les deux arbalétriers restant au groupe (le troisième avait déjà tiré le peu de carreaux qu'il avait emporté avec lui) tentèrent de lui venir en aide, mais le monstre n'eut qu'un geste à faire pour dévier les traits de leur trajectoire, et ils se perdirent dans les flammes.
­Un seul coup dans le ventre du malheureux adolescent l'envoya voler à travers la pièce et heurter un pillier. Un autre vint à son secours et parvint à le ramener dans l'ombre. Il survivrait, mais la bataille était finie pour lui. Pour la force de ces créatures, un jeune humain n'étaient guère plus qu'une poupée de chiffon, mais il y avait bien plus d'os à briser dans un corps que dans une poupée.
­Le dernier carreau du second arbalétrier vint se planter dans le mur, et celui qui restait serait également à cours de munitions avant peu. Le Shalezzim eut le geste inutile de lancer son arbalète déchargée au visage de l'une des créatures, puis se saisit d'une fourche posée contre le mur pour continuer le combat.L'un d'eux reparti avec le blessé, il restait six adolescents à bout de souffle pour faire face à quatre monstres en pleine forme.
­Ce fut Zaahn qui, le premier, songea à utiliser l'un des rares avantages du physique humain sur celui des créatures: la légereté et la souplesse. Le plafond, pour permettre aux Kuars de voler, était placé assez haut, et les adolescents pouvaient grimper sans problème par les pilliers pour se mettre hors d'atteinte de leurs adversaires, ce dont ils ne se privaient jusque là pas lorsqu'ils avaient la nécessité de reprendre leur souffle, mais ils redescendaient toujours ensuite rapidement à terre, pour aider leurs camarades.
­Zaahn fut donc le premier à porter une attaque par le dessus. Accroché d'une main aux prises qu'il avait à sa portée, il assenna de l'autre un coup aussi fort qu'il le put à l'une des créatures, non pas de son épée, trop courte, mais d'un long fraguement de planche arraché à l'une des pièces de bois brisées par la bataille, qu'il avait auparavent prit soin d'enflammer grâce à l'incendie. Il manqua de peu l'oeil de sa cible, et il n'y eut qu'une légère odeur de poils brûlés, mais ce fut pour les autres comme un signal, et un instant plus tard il n'y eut plus un humain au sol.
­Pierres et poutres enflammées plurent sur les créatures, et une nouvelle d'entre elles s'effondra. Deux des trois qui restaient battirent en retraite vers la porte, tandis que la troisème assenna un coup violent et rageur à l'un des pilliers. Le bâtiment entier trembla un instant, et l'un des adolescents, qui avait lâché tout point d'appui pour lancer un autre projectile avec toute la force de ses deux bras, fut désarçonné.
­Seth, car c'était lui, tomba lourdement au sol, et la créature, profitant de l'instant de stupeur qui avait figé les autres humains, s'approcha pour le tuer. Maintenant ! En réponse à son cri silencieux, une queue pleine d'épine claqua par trois fois, envoyant la créature rouler au sol. Conformément à ce qu'ils avaient annoncé, les dragons étaient restés impassibles jusqu'à ce que l'on leur demande d'agir, mais désormais, ils prendraient la bataille en main. Deux Kuars se dressèrent autour de l'adolescent, tandis qu'un autre acheva son assaillant.
­Un quatrième s'approcha des flammes, et l'on eut pu jurer le voir adresser au monstre en face de lui un sourire narquois. Il souffla puissemment, et les flammes devant lui s'avancèrent jusqu'à atteindre la créature, qui s'enfui hors du bâtiment avant de s'effondrer, brûlé vif, dans la neige. Le dernier des assaillants tenta de s'enfuir, mais deux des créatures dessinnées par Zaahn apparurent soudain pour le retenir, et les Kuars achevèrent le travail.
­C'est terminé.
Pas encore, Zaahn. La vraie bataille a lieu dehors, et avec le mal qu'on à eu contre si peu de ces bestioles, les autres doivent avoir besoin d'un sérieux coup de main. Maintenant que l'on a les alliés qu'il faut, si on allait le leur donner ?

­Seth était monté sur le dos d'un des Kuars tout en parlant, et il n'eu pas longtemps à attendre après s'être tu pour que le reste de son groupe l'imite. Les dragons prirent leur envol en direction du fracas de la véritable bataille.
Notes
(1) La rapière est une épée à une main souple, fine et légère à la garde élaborée. Flamberge indique que sa lame "ondule comme la flamme".
Prélude: Rêves. Chapitre Second: Eveil.