Chapitre Second: Eveil.
Corannea
L'Archipel des Îles de Corail, conquis par les colons Pérénans en 0024, a réclammé et obtenu son indépendance par rapport au reste de l'Empire en l'an 1352 du Calendrier Impérial. Ce groupement d'îles, situé à moins d'une semaine de mer de chacun des principaux ports du Continent Vespuccien, occupe une position stratégique pour le commerce traversant l'Océan. C'est Ayanor Edenner III Lubel qui lui reconnu son indépendance dans les premières années de son règne.
Parmis les îles principales de l'Archipel, on compte l'Île Noble, devenue capitale des territoires indépendants de Corannea, l'Île de la Tisseuse, crainte par la plupart des gens de ce continent à cause des araignées géantes qui y vivent, mais qui, jurent les indigènes, sont parfaitement amicales avec les humains, ou encore l'Île de l'Arbre, qui a la particularité d'abriter un Arbre Pensant, nommé Maèjunn, appartenant à la même espèce que l'Arbre Yggdrasil, protecteur sacré du peuple Jihdéen.
De par sa situation maritime avantageuse et son indépendance par rapport à l'Empire, l'Archipel est rapidement devenu le port d'attache de plusieurs équipages de pirates, dont certains se sont rendu célèbres lors des évennements qui marquèrent l'Empire dans les années 1370
(1). Citons par exemple les noms des capitaines Kieran MacHarrolck, Siriel Lawn et Carla Knox. Ces pirates comptent d'ailleurs parmi leurs bâtiments le
Sables d'Arnamie, autrefois propriété impériale, et que l'on considère comme le plus beau des navires jamais conçus, ou encore le côtre
le Lion Noir, plus modeste, mais devenu quasi-légendaire.
Depuis la mort d'Ayanor Edenner III Lubel et la montée sur le trône d'Ayanor Daar II Enschel, les relations entre l'empire et Corannea se veulent assez limitées, mais amicales. La plupart des Pirates qui écument l'Océan y négocient leur butin, et nos relations commerciales avec l'Archipel nous permettent parfois de récupérer ce qu'ils nous ont volé de plus précieux. L'Exotisme des lieux continu d'ailleurs d'attirer nombre de citoyens impériaux, et ne sont pas rares ceux qui forment le projet de s'y établir temporairement ou définitivement.
Eiko Faldora, "Un Empire Quatorze Fois Centenaire" (extrait du chapitre huitième), 1402
Île Noble, Corannea, 12 jour de Danael 1404
Vous rêvez, Laureen ?
La jeune fille détacha son regard vert des flots qu'elle contemplait par la fenêtre et le posa, de mauvaise grâce, sur son professeur.
Lawn. Mon nom, c'est Lawn.
–Personne ici ne doute que vous ayez quelques raisons d'être fière de votre patronyme, Laureen, mais il n'empêche que vous êtes ici dans mon cours, et non dans l'équipage de votre père. Alors veuillez, je vous prie, vous lever et nous dire ce que vous savez de la naissance de l'Empire.
Elle se leva avec un soupir. Laureen Lawn, fille du célèbre pirate Siriel Lawn, voilà qui elle était. Elle n'avait vraiment aucune raison de perdre son temps dans cette salle de classe sombre et poussiéreuse, quand ses quatorze ans lui autorisaient une place de mousse sur le Lion Noir, ou un autre des navires de la flotte de son "oncle" Kieran. Elle passa une main dans sa courte chevelure brune et récita.
Le premier empereur fut Ayanor Zanar Ier Lubel. A cette époque, l'âge des grands empires antiques semblait être révolu, et les Régions Médiannes étaient organisées en plusieurs petits royaumes indépendants. Zanar était membre de la première Garde Princière, chargée de la protection de la famille royale de Galben. Mais, ambitieux, il trahit le Roi Galbe et s'empara du trône.
Après deux ans à la tête du royaume montagneux de Galben, Zanar lança ses armées en direction de l'ouest. Marrihm, capitale du royaume de Tieffla, attaquée par surprise, fut prise au bout de deux semaines de siège seulement. Une fois les plaines et les forêts de Tieffla conquises, Zanar continua sa progression jusqu'à l'Océan, écrasant au passage les quelques provinces indépendantes de la côte, comme celle de Rysia.
L'Empire ne devint une puissance réellement invincible qu'après la conquête de Pérénos et de Yorus, respectivement en l'an 0003 et 0005, et l'annexion de la Narmiellie en l'an 0006. Lorsque Zanar mourut en l'an 0023, son Empire s'étalait sur la quasi-totalité des Régions Médiannes, et disposait également de solides colonies sur le Continent Vespuccien, ainsi que dans les îles qui sont devenues depuis notre Corannea.
Mais j'ajoute que puisque l'Archipel a obtenu son indépendance avant la naissance de mes parents, on pourrait arrêter de se préoccuper tant que ça des continentaux.
–Je vous ferait la grâce de ne pas tenir compte de cette dernière remarque, Laureen. Vous pouvez vous rassoir.
Elle pointa l'horloge du doigt d'un air de défi Ou bien puisqu'il est midi passé, je pourrais ramasser mes affaires et sauter par la fenêtre pour être débarrassée de vous.
L'adolescente joignit effectivement le geste à la parole sans attendre de réaction de son professeur, se laissa glisser sur le tronc du palmier qui poussait contre le mur de l'école et s'enfuit en courant vers la mer.
Université de Leeshan, Tieffla, le même jour
Pénombre acheva rapidement de s'habiller. Elle n'avait pas dormi tant que ça, et cette débilité de rêve de cette nuit continuait à lui trotter dans la tête. Elle sorti de sa chambre et s'avança dans les couloirs. La fête du solstice d'hiver approchait, et les murs de la fac commençait se garnir de décorations de toutes sortes.
L'Université s'était installée dans une ancienne place forte, et un mur d'enceinte la parcourait. Dans la journée, nombre d'étudiants venaient sur ces remparts admirer l'immense forêt qui s'étalait tout autour, mais en cette saison, la nuit durait une partie de la matinée, et la jeune femme fut surprise d'y trouver quelqu'un d'autre.
Il avait les cheveux sombres et coupés courts, une feuille et un crayon dans les mains, et dessinait assis entre deux créneaux, le regard perdu dans le ciel de l'ouest.
Toi aussi, tu es venu admirer le lever du soleil(2) sur la forêt ?
L'inconnu se retourna et lui sourit. Comme elle, il devait avoir un peu plus d'une quinzaine d'années.
J'étais surtout venu dessiner, je ne savais même pas quelle heure il était. J'ai fait un drôle de rêve, cette nuit, et je voulais me changer un peu les idées.
–Eh ben, comme ça, je suis pas la seule... Elle vint s'assoir à côté de lui. Le ciel commençait à changer de couleur, et l'astre du jour ne tarderait pas à se montrer.
Alors, ce rêve, il parlait de quoi ?
–Oh, c'était... Etrange. Il y avait un grand tableau, je crois que c'était une sorte de carte d'Hera, ou quelque chose comme ça... J'étais en train de l'admirer, mais d'un coup, les couleurs ont commencé à disparaître... Comme si quelqu'un était en train de passer des grands coups de gomme dessus, sauf que j'étais tout seul...
–Ouais, ça devait être bizarre...
–Alors je me suis dit que le tableau était beaucoup trop beau, et que c'était dommage qu'il s'efface. J'ai prit une palette je ne sais pas trop où, et j'ai commencé à repeindre la toile. Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que je n'avais que sept couleurs à ma disposition, mais que quelle que soit celle que je prennais, quand je la passait sur la toile, ça se redessinait tout seul...
–Le principal, c'est que tu aies réussi! Au fait, je m'appelle Astrid Méléanos. Mais tout le monde m'appelle Pénombre.
Il posa son crayon et serra la main qu'elle lui tendait
Novan Shilmon. Le crayon roula sur le papier et tomba au sol. A l'instant où Novan se pencha pour le ramasser, le loup dessiné sur la feuille émerga du papier et bondit au sol. Astrid sursauta. Le loup fit quelques pas, secoua sa fourure, puis Novan dit quelque chose et il disparu.
C'était quoi, ça ?!?
–Oh, désolé... Je n'en fais pas toujours exprès: Quand je dessine, mes dessins peuvent se matérialiser pendant un instant... C'est une capacité assez rare, que j'ai hérité de la famille de ma mère. Ça s'appelle "l'Encre des Guards".
Pénombre sursauta une seconde fois en entendant le dernier mot
Tu as dit des Guards ? C'est quoi, ça ?
–Tu n'écoute jamais ce que je te raconte, Pénombre, hein ?
Une seconde jeune fille venait de faire son apparition. Légèrement plus jeune que les deux autres, elle les observait malicieusement.
Je t'ai déjà raconté ça plusieurs fois, pourtant!
Les Guards sont des créatures légendaires, qui seraient les incarnations de l'esprit de la planète. On dit qu'ils étaient douées de tout plein de talents, et que de nombreux peuples les vénéraient comme des divinités. Ils ne pouvaient entre autre pas mourir tant que l'on croyait en eux. Ceux qui croient en leur existence expliquent leur absence du monde d'aujourd'hui par le fait qu'ils se seraient plongé dans ce qu'ils appellent leur "Sommeil de Pierre", qui guérit toutes les blessures, mais dont on ne peut pas se réveiller sans aide extérieure.
–C'est à peu près ce que j'avais entendu moi-même reprit Novan
Et on appelle mon talent l'Encre des Guards, parce que celui qui le maîtrise, en dessinant, serait en fait censé manipuler l'énergie dont sont constitués les Guards, et que les créatures qu'il va faire naître du papier seraient en fait des membres de cette espèce. C'est une belle légende, j'aimerais bien qu'elle soit vraie...
Pénombre resta silencieuse un instant, repensant à son rêve et au fait qu'il mentionnait les Guards et le Sommeil de Pierre. Effectivement, elle avait déjà entendu cette légende. Peut-être cette partie du rêve n'était-elle qu'une résurgence de souvenirs oubliés ?
Oui, effectivement, maintenant que j'y repense, tu m'en avais déjà parlé... Au fait, vous ne vous connaissez peut-être pas ? Novan, je te présente Tania Drak, ma meilleure amie. Tania, voici Novan Shilmon, un dessinateur rêveur.
Île Noble, Corannea
Thenn, tu viens ?
Le gamin sauta dans les bras de Lawn. L'adolescente se redressa en le soulevant, et s'en alla avec lui aussi vite que possible. Même pour venir chercher son petit frère, elle n'aimait pas le voisinage des écoles. On ne savait jamais qui pouvait essayer de vous y faire la leçon.
Alors, qu'est-ce que vous avez fait ce matin, dans ta classe, p'tite tête ?
–On avait une rédaction!
–Aoùch, c'est terrible, ça! Et 'fallait parler de quoi ?
–De la famille! J'ai dit que mon papa et ma maman, ils sont pirates, et que ma grande soeur, bah, c'est la plus jolie fille de tout l'Archipel!
Les joues de l'adolescente prirent une teinte argentée. Arrête, tu me fais rougir!
–Dis, Lawneen, pourquoi on dit "rougir" ?
–Parce que nous parlons la langue des Brennans.
Thenn la dévisagea de ses grands yeux étonnés. C'est quoi, des Brennans ? Elle le posa au sol et lui passa la main dans les cheveux.
Je vais t'expliquer. En fait, il y a quatre sortes d'Humains. Les Brennans, les Aquanes, les Metteans et les Nains. Les Brennans, ce sont les humains normaux, comme ceux qu'on voit tout autour de nous. Les Nains, ce sont les mêmes, mais en plus petit. Ils vivent dans l'Empire, alors on en voit pas souvent. Les Aquanes, eux, ils ont la peau bleue, et ils vivent sous la mer. Et me demande pas pour les Metteans, j'ai du m'endormir pendant que mon prof parlait d'eux.
Le gamin se gratta la tête, perplexe. Et nous, on est des Brennans, alors ?
–Oui, mais pas complêtement. Le grand-papa de notre grand-maman était un Aquane, et on a récupéré un peu de lui. C'est pour ça que nous deux, comme Papa, on peut respirer sous l'eau, alors que les autres ne peuvent pas. Et c'est aussi pour ça que quand on rougit, nos joues deviennent argentées, parce que c'est comme ça chez les Aquanes. Mais les autres Brennans, leurs joues deviennent rouge, c'est pour ça qu'on dit ce mot-là.
–Ah, oui, je comprends, maintenant.
Laureen se releva, prit son frère par la main, et reprit la route. C'est alors que deux 'grands' s'avancèrent dans leur direction. Des adultes, ou presque. Il a pas tord, le mioche, t'es plutôt mignonne...
–Ouais, t'es même pas mal du tout, pour une gamine.
La jeune femme ressera sa prise sur le poignet de Thenn, tandis que son autre main se dirigerait vers l'arme qu'elle tenait dissimulée sous ses vêtements. Merci pour le compliment, mais j'vous conseille pas d'approcher.
–Oh, et qu'est-ce que tu vas nous faire ? Nous mordre ?
–Je serais vous, les gars, j'écouterais ce qu'elle dit.
Le drôle de type qui venait de parler était adossé au mur d'une maison. Une cigarette aux lèvres (une vraie cigarette, pas un tube à fumer!), il battait un jeu de cartes, vêtu d'un long manteau rouge sombre et le visage dans l'ombre de son tricorne.
Et t'es qui, toi ?
–Je pourrais vous le dire, mais ça ne vous avancerait pas à grand chose. Par contre, j'peux vous dire que les gamins, là, ce sont ceux de Lawn. Vous savez ? ...le Pirate.
Les deux types se regardèrent, puis regardèrent Laureen et le poignard qu'elle venait de sortir de sa chemise. Ils tournèrent soudain les talons et filèrent en courant.
Merci, m'sieur, mais je gérais.
–Oh, je n'en doute pas, petite. Mais tu n'as peut-être pas à me remercier. Si ça se trouve, je suis pire qu'eux. Allez, file, maintenant, il ne faudrait pas inquiéter ton paternel.
Il regarda les deux enfants s'en aller, puis ajouta pour lui-même Oh, oui, je suis pire qu'eux. Et moi, je n'ai pas peur des pirates. Puis il jeta sa cigarette, fit disparaitre les cartes dans sa manche et tourna les talons. Il s'occuperait de la gamine plus tard, quand il n'y aurait pas le mioche. Le second ne faisait pas partie du contrat.
Ecole de Magie de Kandhrir, Rysia
Pandore !
La jeune femme se retourna. Elle n'avait pas dix-sept ans, et ses cheveux longs étaient du noir bleuté de la nuit. Son regard argenté chercha celle qui l'avait appelé. Eiko arrivait d'un couloir voisin. La barde avait la chevelure d'un roux flamboyant et un sourire radieu aux lèvres.
Tu est bien matinale, aujourd'hui !
– Oui.. J'ai encore fait un de ces rêves, cette nuit...
– Encore un rêve ? Il faut que tu me racontes ça !
– Eh bien, tu sais que le Professeur Relm m'a demandé de la prévenir à chaque fois. J'allais la voir, justement. Si tu veux, tu peux venir avec moi ?
– Adjugé.
La jeune femme et son amie s'avancèrent dans les couloirs de l'Ecole de Magie. La cité de Kandhrir avait été à l'origine une bibliothèque fortifiée, siège du savoir de toute la culture Rysienne. Gravement endommagée lors des conquêtes de Zanar, elle fut restaurée par les empereurs qui suivirent, pour devenir progressivement la plus grande reserve de savoir de l'Empire tout entier. Les mages de la Guilde du Trèfle s'y établirent pour leurs expériences au début du sixième siècle de l'Empire, puis fondèrent l'Ecole quelques années plus tard.
Près de huit cent ans plus tard, le drapeau rerpésentant la belette blanche, symbole de Rysia, flottait encore au vent au sommet du vénérable bâtiment, et les deux amies avançaient dans les couloirs de l'école en direction du bureau du professeur Relm. Elles trouvèrent celle-ci, comme toujours matinale, occupée à consulter d'anciennes notes.
Âgée d'une cinquantaine d'année, le professeur Relm avait durant sa jeunesse effectué de nombreux voyages en direction du désert Termédian et de la région des Pluies, afin d'étudier les légendes des peuples vivant dans ces contrées qui, bien que rattachées à l'Empire, demeuraient méconnues de la plupart des autres habitants des Régions Médiannes. Il n'était pas rare, lors de ses leçons, qu'elle cite ces peuples en exemples du fait qu'Hera était constituée de nombreuses cultures parfois très différentes les unes des autres, et que l'on ne pouvait réellement comprendre un peuple sans étudier ses croyances et son histoire.
Le bureau du professeur était un endroit destabilisant, mais agréable, décoré de souvenirs ramenés de ses voyages, et, s'étalant sur le mur du fond, d'une grande carte d'Hera dans laquelle étaient plantées des épingles indiquant l'emplacement de tous les lieux qu'elle avait visité. Pandore avait toujours aimé la contempler en espérant pouvoir un jour avoir autant d'épingles à planter dans sa propre carte.
Le professeur leva les yeux en voyant entrer son élève et la barde qui l'accompagnait. Voir la jeune femme venir la trouver dans son bureau de si bonne heure ne pouvait avoir qu'une seule explication. Bonjour, Pandore... Tu as encore fait un de ces rêves ? Ce à quoi elle répondit d'un hochement de tête, avec aux lèvres un sourire amusé par la réaction de son professeur. Celle-ci reprit.
Kerd pressentait que celà t'arriverait bientôt.
–Monsieur Erellon ?
–Lui-même. Si tu veux bien, il souhaiterait que tu le lui racontes en détail.
–Ce serait un honneur.
Le professeur répondit avec un léger rire Ne répête pas ça devant lui. Tu sais qu'il n'apprécie pas spécialement le piédestal sur lequel on a coutûme de le placer. Puis elle se leva, et fit signe à ses visiteuses de la suivre à l'extérieur.
Île Noble, Corannea
Je veux plus y aller, tante Leah! J'ai pas besoin d'avoir la tête aussi encombrée pour naviguer!
–Tu sais aussi bien que moi que c'est Ashley qui a insisté pour t'inscrire à l'école. Et si tu n'obéis même pas à ta mère, quel capitaine voudra de toi à son bord ?
–Mais le prof est un de ces continentaux idiots qui ne pense qu'à nous faire revenir dans leur empire à la gomme! Je suis sure que j'en sais plus long que lui sur tout ce qui risque de m'être utile dans la vie!
–Tu en discuteras avec tes parents quand ils reviendront. En attendant je n'ai même pas eu le temps de te dire que tu as reçu une lettre de Seth. Ça te réconciliera peut-être avec les continentaux...
Les joues de Lawn virèrent franchement à l'argenté, et la jeune fille saisit la lettre que Leah lui tendait et couru vers sa cabine. Pendant que ses parents étaient en mer, elle résidait à bord de ce navire-maison, sous la garde des membres d'équipage restés à terre. Quand elle était à terre, Leah, qui avait fait partie du premier équipage du Lion Noir avec son père et le capitaine MacHarrolck, venait souvent leur rendre visite, à Thenn et à elle.
Laureen se laissa tomber sur son lit, décacheta la lettre et commença à la lire. Elle n'avait jamais rencontré Seth physiquement, mais leurs mères se connaissaient, et avaient pendant longtemps échangé une correspondance active. Seth et Lawn avaient reprit le flambeau, et continuaient de s'échanger presque régulièrement des lettres.
L'adolescente en avait apprit plus sur le continent en quelques lettres de son ami qu'en plusieurs années de classe, et c'était peut-être l'une des raisons pour lesquelles elle ne se sentait pas bien à l'école. Pourtant, Seth l'encourageait à y rester. Il disait qu'il n'y avait jamais rien de mal à avoir la tête bien pleine. Il ne devait pas avoir le même genre de professeurs.
Il observait le navire à l'aide d'une longue-vue de poche. Sa cible était en train de lire sur le lit, dans sa cabine. La femme était sortie sur le pont avec le mioche et lui montrait quelque chose à l'horizon. Il ne repérait pas les marins, mais il y en avait au moins un. Je suis patient, petite. Tu finiras bien par sortir te promener toute seule, et là...
– Alors, on parle tout seul ? Il se retourna. Les deux brigands d'opérette qui avaient failli s'en prendre à la fille un peu plus tôt étaient là. Sauf que cette fois-ci, ils avaient amené du renfort. Son regard passa calmement de l'un à l'autre des cinq hommes.
Les copains et moi, on voulais te remercier, pour tout à l'heure. S'attaquer à la fille de Lawn, c'était vraiment pas une bonne idée. Alors que faire les poches d'un voyeur, par contre...
Un voyeur, hein ? Il ricanna intérieurement, mais son visage resta impassible.
Les potes et moi, on aime pas trop les étrangers. Surtout ceux qui ne veulent même pas dire leur nom.
Il s'étira d'un air exagérément plein d'ennui. Laisse-moi deviner... Si je ne te dis pas maintenant comment je m'appelle, tu vas me rosser, c'est ça ? Je crois que je vais prendre le risque...
Les trois premiers types chargèrent en même temps. Il para tranquillement le premier coup, envoya celui qui l'avait donné rouler au sol d'une balayette, et esquiva gracieusement les deux autres, dont l'un perdit l'équilibre. Il le maintaint au sol d'un coup de botte. Vous savez que vous êtes ridicules ?
Un brusque écart sur le côté, et deux adversaire s'envoyèrent au tapis mutuellement en voulant l'attaquer par les deux côtés. Le dernier homme voulu prendre la fuite, mais un coup dans les jambes le fit s'étaler au sol à son tour. Réajustant son tricorne, il saisit par le col celui qui semblait être le chef du petit groupe, et le souleva sans effort apparent.
On m'appelle Cartes. Et c'est la dernière fois que toi et tes copains fourrez votre nez dans mes affaires, compris ?
Il laissa tomber le type au sol, et tourna le dos sans plus s'en préoccuper. Dépliant de nouveau sa longue-vue, il reprit son observation pendant que les autres décampaient au pas de course.
Palais de CastelAmbre, Jihdea.
Ryan s'inclina devant la Cour d'Ambre. Une assemblée constituée d'un membre de la famille régnante de chaque clan du peuple Jihd, et représantant la plus haute autorité de Jihdea en matière de justice et de loi. La Cour se réunissait à CastelAmbre durant les dix dernières journées de chaque saison. Le jeune homme était venu accompagner son oncle, représentant du Clan Hagen. La veille encore, il ne s'attendait pas à devoir se présenter lui-même devant l'assemblée.
Ryan Hagen, Prince du Clan Hagen. Tu as demandé audiance devant la Cour d'Ambre. Parle, nous t'écoutons.
–Seigneurs du Peuple de Jihd, Chacun d'entre vous ici connaît le discours que m'a tenu l'Arbre Sacré lorsque j'ai été présenté à lui, il y aura bientôt cinq ans. Yggdrasil nous a prévenu qu'une guerre approchait, et que j'aurais un rôle important à y jouer. Il m'a confié la légendaire Gunjnir, afin que j'apprenne à la manier pour être pret le jour venu.
–Nous savons tout cela, Ryan. Où veux-tu en venir ?
–L'Arbre s'est adressé à moi cette nuit. Son esprit a touché le mien, et m'a prévenu que le temps avait commencé. La Guerre Sombre est à nos portes. Je suis venu vous demander conseil, car j'ignore ce qu'Yggdrasil attend de moi, et de nous tous.
Les membres de la Cour discutèrent un instant entre eux, à voix basse. Puis Aniel Deyn, Seigneur du Clan Deyn, prit la parole.
Nous ignorons quels sont les desseins de l'Arbre à ton égard, Ryan. Comme nous ignorons ce que sa sagesse lui a révélé de la Guerre à venir. Toutefois, si tu dis vrai et que celle-ci est proche, alors nous devons, comme par le passé, aller le trouver pour lui demander conseil. Il n'y a qu'une seule décision que nous pouvons prendre dès aujourd'hui, compte tenu de l'étendue de notre ignorance: Ryan Hagen, bien que tu n'aies pas encore atteint ta dix-septième année, tu vas devoir subir les épreuves ancestrales du passage à l'âge adulte. Ainsi, quoi qu'il arrive, tu seras pret à l'affronter. As-tu une déclaration à faire à la Cour d'Ambre avant qu'elle ne rendre son jugement ?
–Aucune. Je m'en remets à votre clairvoyance, Seigneurs.
–Alors qu'il en soit ainsi. Tu partiras pour l'Île de l'Epreuve dès demain. Puisse l'Oiseau d'Ambre guider ta route vers le succès.
Notes
(1) Ces évennements sont relatés dans
la Salsa des Flots, que vous pouvez découvrir en tant que Rôle-Play en visitant
l'Auberge de la Plume d'Ambre.
(2) Hera a un sens de rotation inversé par rapport à celui de la Terre: la course du soleil se fait donc d'ouest en est (et non d'est en ouest), et le décalage horaire va dans l'autre sens.