Chapitre Troisième: la Vraie Bataille. Chapitre Cinquième: Rencontre dans la Forêt.
Chapitre Quatrième: Adulte ?
Passage à l'âge adulte
­Voici deux ans que nous avions passé sur ses terres lorsque l'Arbre m'appela. Il fit cela à sa manière, comme chaque fois, par un songe dans la nuit. Au matin, je quittais Almfrest, Eric, Faris, nos quelques compagnons et notre campement provisoire pour reprendre la route, seul, vers Lui. Je savais que je n'avais à craindre aucun danger tant que je m'avançais en direction du Septentrion, car Il avait éloigné par la pensée les prédateurs, et me préviendrait si le sol sur lequel j'avançais était traitre.
­Lorsque j'atteignis Yggdrasil, l'Arbre me présenta une racine sur laquelle je grimpai. Il me souleva alors, pour m'amener jusqu'à la mi-hauteur entre le sol et ses feuilles, et sa voix s'éleva en mon esprit. Te voici de nouveau devant moi, Enfant des Nuées. Je reconnus le nom qu'il m'avait donné lors de nos précédentes rencontres, bien que je n'en compris une nouvelle fois pas le sens profond.
­Je répondis à voix haute. Je suis venu, Yggdrasil. Un silence suivit ma réponse, et j'eu pu jurer qu'il m'observait amusé. Puis, il reprit. Tu étais bien jeune, lorsque tu as posé pour la première fois ton pied sur ces terres dont je suis le gardien. Quinze années à peine révolues, c'est peu, même dans le monde des Brennans, pour commander aux hommes plus âgés qui t'accompagnaient.
Je ne commandais pas seul
, répondis-je, D'autres, plus expérimentés, guidaient mes décisions.
Mais toi, tu étais jeune tout de même, et la guerre que ton peuple subis sur vos terres d'origine t'a volé une part ton enfance sans pour autant te préparer à l'âge adulte. Tu as désormais l'âge que les tiens considèrent comme celui de la majorité, et malgré les exploits que tu as accomplis ici, tu penses encore comme l'enfant que tu étais, et non comme l'adulte que tu dois devenir. C'est de cela que nous devons parler.

­L'Arbre se tut, semblant étudier ma réaction. Comme je restais silencieux, il reprit. Vous m'avez confié votre projet de faire venir les vôtres sur ces terres, d'y établir une nation où vous serez hors de l'influence de Zanar et de ses armées. L'heure est peut-être venue pour cela. Mais alors, il te faudra être en âge de guider ton peuple entier. En âge, non seulement par ton corps, mais également par ton esprit. Tu dois me prouver que tu es prêt.
Quelle est ton défi ? Si je le peux, je le relèverais.
m'entendis-je répondre.
­Il existe une île, à l'ouest d'ici. Petite, et un peu à l'écart, où vous n'avez pas encore abordé. Demande à tes amis de t'y déposer. Toi seul doit prendre pied sur l'île, et lorsque tu y seras, ils devront faire demi-tour et te laisser là. Au centre de l'île se trouve un Livre, dans lequel est dessinée mon image. Si tu parviens jusqu'à lui, poste ta main sur cette image, et tu seras ramené ici. Je saurais alors que tu es prêt. Si tu dois faire demi-tour et revenir de cette île par la voie des mers, alors c'est que le temps n'est pas encore venu. Va, maintenant, et prouve ta valeur.
­L'Arbre me reposa au sol, et ne dit plus un mot. Je suis retourné jusqu'à notre campement, et j'ai prié mes camarades de m'amener jusqu'à l'île, que nous baptiserons désormais l'Île de l'Epreuve. J'ai noté ceci d'une traite, conformément à la coutume que nous tentons de prendre de garder par écrit chaque sage parole qu'Yggdrasil nous accorde. Dans quelques instants, je poserais le pied au sol, et ma mise à l'épreuve commencera. Puisse l'Oiseau d'Ambre guider ma route vers le succès.
Propos de l'Arbre rapportés par Seimar Deyn dit "le Conquérant", 0011
Île de l'Epreuve, Jihdea, 13 jour de Danael 1404
­Ryan resta un instant sur la berge, regardant le navire repartir au loin. Près de mille quatre cent printemps s'étaient succédés depuis que son ancêtre Almfrest Hagen était venu ici déposer Seimar le Conquérant, premier homme à avoir mis le pied sur l'Île de l'Epreuve. Il avait lu avec soin plusieurs récits qu'avaient fait le fondateur du clan Deyn et quelques autres membres du peuple de Jihd ayant passé l'ancestrale épreuve du passage à l'âge adulte, mais la seule chose qu'il y avait apprit était que l'île était imprévisible.
­Selon les légendes de son peuple, l'île avait été façonnée par les Créatures des Nuées elles-mêmes –tel était le nom que les Jihdéens donnaient aux êtres fantastiques que d'autres appelaient Guards, Dieux ou Esprits d'Hera–, et elles avaient investi tellement de leurs forces dans cette tâche que l'île entière était baignée de leur pouvoir. Le jeune homme pu constater par lui-même l'atmosphère étrange qui régnait sur l'île: une sorte de brume d'un bleu pâle émergeait du sol, s'élevant jusqu'à hauteur de ses mollets. L'air lui-même semblait différent. Les sons se propageaient avec un échos troublant, et les reflets de lumière lui donnaient l'impression de s'avancer à l'intérieur d'un dessin tracé au pastel et au fusain.
­Une fois passé la rangée de dunes entourant l'île, et en masquant l'intérieur aux regards venus du large, Ryan trouva devant lui une forêt de sapins qui semblait s'étendre à perte de vue. La magie dans laquelle baignait le lieu devait perturber sa vision, car d'après la taille de l'île, il aurait dû en voir la côte opposée. S'efforçant de rester sûr de lui, il s'avança a l'intérieur de cette forêt.
­Il n'avait pas marché bien longtemps qu'une sorte de petit diablotin émergea soudain de la brume qui masquait le sol et bondit sur son épaule. Hey! Qui es-tu ?
Tu as peur!
La voix était moqueuse. Ryan tourna la tête pour tenter d'observer la créature, mais celle-ci, de deux battements d'ailes, se percha sur son autre épaule, pour revenir à sa position initiale lorsquele jeune homme voulu regarder de l'autre côté. Il reprit sa marche avec un soupir. Non, je n'ai pas peur. Une seconde créature identique jailli de la brume pour venir se poser sur sa tête Si, tu as peur!
J'ai déjà dit que non.
Les deux créatures se mirent à sautiller d'un pied sur l'autre en chantonnant Il a peur! Il a peur! Il a peur! Ryan, exaspéré, se secoua brusquement pour faire partir les diablotins et s'écria Bon, d'accord, je suis terrorisé! Ça vous va ?
­Les deux créatures voletèrent un instant autour de lui, puis foncèrent l'une sur l'autre dans un éclair lumineux. Ryan cligna des yeux, pour voir face à lui lorsqu'il les réouvrit une créature monstrueuse. Elle ressemblait aux diablotins, mais en deux fois plus grand que le jeune homme, et une expression effrayante sur le visage. Et comme ça, je te fais peur ? Le ton était toujours celui des diablotons, mais la voix était beaucoup plus grave et plus menaçante. Sans sourciller, Ryan dégaina l'épée qui pendait à son côté, et se mit en position de combat. Le démon éclata d'un rire sinistre, et disparut en fumée.

­Désormais sur ses gardes, le jeune homme rengaina son épée, vérifia que Gunjnir était toujours correctement attachée dans son dos, et reprit sa marche. Après quelques pas, l'un des diablotins jailli d'un arbre pour retrouver l'épaule qui lui servait de perchoir. Tu as eu peur!
Qu'est-ce que vous me voulez, au juste ?
Qu'est-ce que tu nous veux, toi ?
Je ne vous veux rien! Je veux...
Il s'arrêta un instant et souffla pour reprendre son calme. Je suis ici pour passer une épreuve, rien de plus. Je dois trouver le Livre qui se trouve au centre de l'Île. Après, je partirais. Je n'ai pas l'intention de vous faire quoi que ce soit... qui que vous soyez.
Ah, tu dois passer une épreuve! Et quel genre d'épreuve ?
L'épreuve ancestrale du passage à l'âge adulte.
Adulte ? Tu voudrais devenir adulte, toi ? A mon avis, c'est mal parti!
Et il partit en battant des ailes en zig-zag à travers les arbres, à une vitesse telle que Ryan le perdit de vue rapidement. Et pourquoi ça ? cria-t-il dans la direction où il l'avait aperçu pour la dernière fois. Mais la forêt resta silencieuse.
­Secouant la tête en soupirant, le jeune homme reprit sa route. Peut-être aurait-il dû effectivement avoir peur. L'ambiance parraissait effectivement tout à fait adaptée à cela. Les arbres étaient suffisament entremmelés pour que l'on ne puisse pas voir venir d'éventuels prédateurs, et le bruit du vent dans les branches était la seule chose qui se laissait entendre. Mais il était Ryan Hagen.
­Plusieurs des personnes qui l'avaient précédé en ce lieux avaient vu l'île couverte d'une forêt comme celle-ci, mais il ne se souvenait pas d'avoir lu quoi que ce soit sur ces diablotins, ni sur la plus grande créature qu'ils étaient devenu un peu plus tôt.
­C'est parce que nous changeons de forme en fonction de la personne qui nous regarde.
­Ryan sursauta en entendant la voix du démon. Il se retourna vivement: la grande créature avançait visiblement depuis un moment en voletant derrière lui, sans qu'il s'en soit rendu compte. Maudissant son inatention, il glissa instinctivement sa main vers la garde de son épée. Vous lisez dans mon esprit ?
Nous sommes dans ton esprit, Ryan Hagen !
Le démon bondit sur lui, le mordant sauvagement au bras avant qu'il ait eu le temps de réagir, puis s'évapora comme la première fois. Il ressentit la douleur sur le coup, mais lorsqu'il regarda son bras, il n'y avait aucune marque, et la sensation s'était envolée. L'un des diablotins arriva par derrière et se posa doucement sur sa tête. Ne fais pas attention. Il est toujours comme ça.
Tu pourrais m'expliquer, au juste ?
Je pourrais.
Mais après avoir regardé le jeune homme un instant, il repartit comme il était venu, sans rien dire. Les efforts de Ryan pour ne pas s'énerver inutilement portaient leurs fruits: la sensation d'agacement fut moins pronnoncée que les fois précédentes. Peut-être que je commence à m'habituer...
Ce ne serait pas mal.

­Le second diablotin venait de se percher de nouveau sur son épaule.
­Est-ce que je pourrais avoir cette explication... maintenant ?
Tu crois que tu la mérites ?
Je crois qu'il faudrait me la donner tant que je suis disposé à l'entendre.
'Pas faux. Mais c'est simple, pourtant. L'Île t'observe. Elle examine tes réactions, pour savoir ce qu'il va falloir qu'elle améliore chez toi. Alors elle nous envoie pour faire le sale boulot.
Et qu'est-ce que vous êtes censés améliorer, au juste ?
Oh, pas grand chose. Dans ton genre, tu es quand même sacrément plus adultes que d'autres. Seimar, par exemple. Lui, jusqu'au bout, c'est resté un vrai gamin. Il savait donner le change, même nous on s'y est fait prendre, mais on a strictement rien réussi à changer, chez lui. Tu verras bien tout à l'heure.
Tout à l'heure ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
Oups, j'en ai trop dit. C'est ta faute, d'ailleurs.
Ma faute ? Et pourquoi ?
Parce que c'est ta mise à l'épreuve, pardi! Si tu n'étais pas là, moi, je n'aurais rien dit !
Et il disparu après une pirouette. Eh, attends! Mais une fois encore, Ryan ne reçut aucune réponse. Il reprit sa marche en constatant qu'étrangement, le comportement des diablotins ne l'exaspérait même plus. C'est parce que tu fais des progrès.
­Il se retourna de nouveau, pour se trouver face à face avec... lui-même ? Oui, je sais, ça surprend. Mais pourquoi pas ? Tu aurais préféré un autre démon ? Le second Ryan Hagen s'adossa calmement à un arbre, et reprit. C'est ça, que nous étions censés corriger chez toi. Tu t'énervais trop facilement. Si tu veux devenir adulte, il faut que tu apprennes à te contrôler, et à contrôler ta colère.
C'est tout ?
Bien sur que non, idiot ! Tu dois aussi apprendre à accepter que tu puisses avoir peur. Ça fait longtemps que tu t'éfforces de bloquer ce sentiment en toi, mais tu es un humain comme les autres. Tout le monde a peur, même toi. Si tu refuses de ressentir la peur, ou si tu essayes de te prouver et de prouver aux autres que tu n'as pas peur, tu vas finir par faire des bétises. Du genre, attaquer seul et avec une petite épée de rien du tout une bête qui fait deux fois ta taille et quatre fois ton poids.
J'essayerais de m'en souvenir.
Tu as intéret ! De toute façon, tu ne partiras pas d'ici par le Livre si tu n'acceptes pas la leçon.
A propos, où est-il, ce Livre ?
Tu crois que tu l'as déjà mérité ? Ce n'est que le début, Ryan. On ne devient pas adulte aussi rapidement que ça.
Un clin d'oeil complice plus tard, le second Ryan avait disparu.

­Plus aucune créature n'était venu troubler la solitude de l'île depuis la disparition de son double. Ryan commençait presque à regretter la turbulence des diablotins. La forêt était calme, et il se demandait s'il avançait toujours dans a bonne direction. Cela dépend de la direction que tu penses être la bonne. Un Centaure venait d'émerger d'entre les arbre, juste à côté de lui, et courba la tête dans une sorte de salut. Le jeune homme l'imita avant de délcarer Je veux bien faire des efforts pour ne pas être en colère, mais vous ne m'aidez pas.
Il n'a jamais été question de te priver de ta colère, Fils de la Terre.
répondit le Centaure d'un ton grave. La bloquer comme tu t'efforçais de bloquer ta peur ferait plus de mal que de bien. Il te faut simplement apprendre à ne pas la laisser prendre le dessus. Tu dois ressentir les choses intensément, mais toujours rester lucide.
Je... Je crois que je comprends.
Mais ceci n'est pas l'objet de ma venue. Suis-moi.
Il claqua des sabots, et s'enfonça de nouveau dans la forêt. Inspirant profondément l'atmosphère étrange de l'île, Ryan entreprit de le suivre. Après avoir franchi quelques rangées de sapins, il se trouva à l'orée d'une clairière, au centre de laquelle se dressait une sorte de petite tente. A la suite de son guide, le jeune homme pénétra dans celle-ci.
­Comme il s'y attendait à moitié, l'intérieur de la tente ne ressemblait pas à un intérieur de tente ordinaire, et surtout semblait énormément plus large et plus haut que l'extérieur. Cela semblait plutôt être une salle de palais qui aurait facilement prit la clairière toute entière. Le Centaure se trouvait au centre de la pièce, assis (si l'on peut dire) à une sorte de table sur laquelle était posé une théière entourée de deux tasses finement ouvragées, l'une posée à la place du maître des lieux, l'autre à celle de l'invité.
­Entre et prends place, Fils de la Terre. Ryan s'exécuta. Je dois m'assurer que ton esprit est aussi affuté que ta lame, car dans le monde qui t'attend, tu auras besoin du premier plus souvent que de la seconde –du moins, faut-il l'espérer. Te sens-tu capable de répondre à quelques délicates questions ?
Je ne sais pas. Pose-les, et nous verrons bien.
Alors tu viens de répondre juste à la première d'entre elles. Maintenant, Fils de la Terre, écoute bien: Cette chose est vivante, mais pas un souffle d'air ne sort de ses lèvres. Elle boit sans cesse, bien qu'elle n'ait jamais soif, et bien qu'elle soit vêtu toute entière de maille, elle ne fait aucun bruit. Quelle est-elle ?

­Ryan ne réfléchit qu'un instant. Il aurait peut-être eu de grandes difficultés à trouver, s'il n'avait pas été issu du clan Hagen, celui parmi tous les clans du peuple de Jihd a connaître le mieux la mer et ses occupants. Il s'agit d'un poisson.
Fort bien. Mais as-tu l'esprit logique, prince ?
Le Centaure se leva, et revint avec trois coffrets. Dans ces coffres se trouvent les ingrédients dont nous auront besoin pour l'énigme suivante. Lis attentivement les inscriptions présents sur chacun d'entre eux: Si l'une d'elle dit vrai, tu dois ouvrir le coffre et sortir son contenu. Si au contraire elle dit faux, garde le coffre fermé, ou tu le regretteras. Il est possible que tous les coffres aient besoin d'être ouvert, ou bien qu'aucun ne doive s'ouvrir.
­Le jeune homme se pencha sur les inscriptions. "Aucun de nous ne doit être ouvert." disait la première. La seconde mentionnait simplement "Il faut que tu m'ouvres." Quant à la troisième, elle indiquait "Deux d'entre nous au moins doivent rester clos." Ryan réfléchit un long moment. Puis il repoussa les deux premiers coffrets, et ouvrit le troisième, pour en sortir trois fioles vides.
­Remarquable. A présent, tu vas devoir remplir ces instruments. le Centaure ouvrit un tiroir de la table et en sortit dix-sept tasses, qu'il remplit avec la théière, les posant au milieu de la table. Dans la première fiole, tu dois verser la moitié du liquide que tu as devant toi. Dans la seconde, il en faut le tiers, et dans la troisième, un neuvième. Sois précis: la moindre goutte mal placée pourrait avoir des résultats désastreux.
­Ryan commença à compter, mesurant quelle quantité de liquide il faudrait prélever dans chacune des tasses. Ce qui ne tombait bien évidemment pas juste. C'est trop dur. Je ne peux pas partager assez précisément avec de tels récipients...
Tu n'as pourtant droit qu'à ce qui se trouve sur cette table. Réfléchis bien. Quand le calcul s'avère difficile, un peu d'astuce peut le faciliter.

­Le regard de Ryan s'attarda sur la théière, puis sur les deux tasses qui y étaient disposées à son arrivée. Et l'illumination lui vint soudain: il remplit l'une de ces deux tasses de liquide, puis la plaça au milieu des autres. Ainsi fait, il pu séparer correctement les dix-huit récipients, et versa le contenu de neuf tasses dans la première fiole, de six dans la seconde, et de deux dans la dernière. La tasse qu'il avait rempli lui-même resta seule sur la table.
­Fort bien joué. Bois a présent ce breuvage: Il rendra ton corps plus rapide et améliorera tes réflexes. Tu pourrais bien en avoir besoin... Et pendant que Ryan buvait, le Centaure lui tendit un parchemin roulé La solution de cette ultime énigme pourra t'être utile quand la situation te semblera désespérée. Déplie le papier quand tu le jugeras nécessaire. Ma tâche est terminée, Fils de la Terre, maintenant va, et que jamais ton esprit ne perde sa vivacité.
­Lorsqu'il ressortit de la tente, la clairière semblait avoir disparu, et les arbres tout autour de lui avaient prit une couleur quelque peu plus bleutée. Il se retourna, mais la tente elle-même, et le Centaure à l'intérieur, s'étaient évanouis dans la brume, eux aussi. Il marmona pour lui-même Je m'attendais quand même à ce qu'il me demande quelle est la vitesse de vol d'une hirondelle(1), ou quelque chose comme ça...

­Au bout d'un nouveau long moment de marche solitaire dans la forêt, Ryan vit voler vers lui les deux diablotins, qui sautèrent sur ses épaules, visiblement affolés Qu'est-ce qui vous arrive ?
L'Île a décidé!
Décidé ? Décidé quoi ?
Qui tu allais devoir rencontrer pour la troisième étape!
Ah... Et ce n'est pas bon ?
Non! C'est le Serpent!
A peine le dernier mot fut-il pronnoncé que la forêt avait disparu, et les diablotins avec. Autour du jeune homme, il n'y avais plus désormais qu'une immense étendue plane. La brume couvrant le sol avait prit une teinte ocre sombre, et n'en dépassaient que des rochers sombres de taille diverses. Ryan senti soudain quelque chose bouger à quelque distance de son pied. Il fit un écart et regarda, mais la chose ne devait pas dépasser de la brume. Tentant d'oublier la sensation d'apréhension qui commençait à monter en lui, il reprit sa marche, espérant avancer toujours vers le centre de l'île.
­Il n'avait pas fait dix pas que le Serpent surgit de la brume, devant lui. Il devait mesurer la taille de plusieurs hommes montés l'un sur les épaules de l'autre, et son corps avait l'épaisseur du tronc d'un grand arbre. Colerettes déployées, il fixait Ryan de son regard jaune menaçant.
­Waw. Je ne m'attendais pas tout à fait à ça... Pour toute réponse, le Serpent plongea en avant, crocs déployés. Le jeune homme plongea sur le côté, esquivant de justesse une morsure. La créature s'était redressé aussitôt, et attaqua de nouveau. Ryan parvint une seconde fois à échapper à la morsure, mais les crocs avaient claqué encore plus près de lui que la fois précédente.
­La même scène de reproduisit un certain nombre de fois sans que Ryan ait le temps de reprendre son souffle entre deux attaques du monstre, puis celui-ci s'arrêta soudain. Sifflant quelque chose, il plongea dans le sol et s'y enfonça comme s'il avait plongé dans l'eau. Non, je ne m'attendais vraiment pas à ça... Je comprends pourquoi les diablotins avaient peur, maintenant.
­Ryan avait reprit sa route depuis un moment quand le Serpent attaqua de nouveau. Cette fois, il pensait s'y être préparé, et lorsque la mâchoir de la bête claqua, ce fut sur le métal de sa lame. Il tenta de frapper à son tour, mais les crocs de la bête immobilisaient son épée. Lorsque le Serpent se redressa, le jeune homme fut soulevé de terre en même temps. La main tenant toujours fermement la poignée de son épée, il était suspendu juste devant l'oeil de la créature. Il cru alors réentendre la voix, moqueuse, de son double. Tu vas finir par faire des bétises. Du genre, attaquer seul et avec une petite épée de rien du tout une bête qui fait deux fois ta taille et quatre fois ton poids.
­Le Serpent secoua la tête, et Ryan dû lâcher son épée. Un vol plané dans les airs plus tard, il rencontra douloureusement le sol. La créature cracha l'épée, qui vint se planter dans la brûme un peu plus loin, puis reporta son attention sur sa proie. D'accord. Là, j'ai peur. Se relevant juste à temps pour éviter un nouveau coup de crocs, le jeune homme s'enfuit en courant vers un empilement de gros rochers qui se dressait à quelques distances de lui.
­Le Serpent plongea dans le sol à sa poursuite, mais il parvint à atteindre le tas de rocher juste à temps. Une fois grimpé dessus, il constata avec un soupir de soulagement qu'il semblait hors d'atteinte: le Serpent tournait autour des rochers, semblant chercher un point d'attaque, mais sans le trouver. La créature évitait soigneusement de passer là où quelque chose émergeait de la brume. Le ciel avait prit une teinte violette, et le soleil brillait d'un éclat rouge pareil à celui du crépuscule. Aucune route ne semblait pouvoir mener hors du territoire du Serpent.
­Le temps passa, mais le Serpent ne parraissait pas vouloir s'en aller de nouveau. A chaque fois qu'il regardait autour de lui, Ryan voyait la silhouette sombre de la bête remuer dans la brume. Ne voyant aucun autre moyen de se sortir de cette situation, le jeune homme s'assit sur la pierre chaude et déplia le parchemin du Centaure. "Tant que je mange, je vivrais. Donne-moi à boire, et c'en sera fini de moi."
­Et comment suis-je censé faire du feu ici, hein ? Il énuméra les moyens qu'il connaissait d'obtenir ce qu'il voulait. Il n'avait sur lui aucun objet de verre qui aurait pu concentrer les rayons solaires. Pas non plus d'éclats de rochers à frapper les uns sur les autres. Malgré l'étrange aspect du ciel, la foudre ne semblait pas vouloir lui venir en aide. Et de toute façon, qu'aurait-il utilisé comme combustible ? Il commençait à désespérer, lorsqu'une idée lui vint.
­Il détacha de son dos la lance offerte par l'Arbre des années auparavant. Sa pointe brillait d'un éclat métallique hors du commun. Cette arme, forgée jadis par Seimar le Conquérant et Eric Dragonheart, contenait une magie puissante et mystérieuse. Gunjnir, viens-moi en aide!
­Empoignant solidement l'arme, il gratta de sa pointe le rocher sous ses pieds. Le contact entre la pierre et le métal souleva une gerbe d'étincelles, qui voletèrent un instant avant de retomber dans la brume. Celle-ci sembla alors s'enflammer toute entière, et le Serpent se dressa de toute sa hauteur avec une expression de douleure et ce colère mêlée.
­Ravi de t'avoir connu, Créature. Et au plaisir de ne plus jamais te rencontrer. Ryan exécuta une sorte de salut moqueur puis, rassemblant toutes ses forces, frappa le rocher de Gunjnir. L'arme s'enfonça dans la pierre, et celle-ci explosa, projettant le jeune homme en arrière. Le Serpent fut frappé de plein fouet par le souffle de l'explosion, et avec un cri de douleur, s'enflamma. A mesure que les flammes progressaient sur la bête, le ciel entier parut s'embraser. La tête de Ryan heurta alors un rocher, et il s'évanouit.

­Lorsqu'il reprit ses esprit, la brume au sol avait retrouvé la teinte bleutée, et le ciel avait reprit son aspect habituel. Il était alongé au sol, tenant toujours Gunjnir dans sa main, et son épée était plantée non loin de lui. Un gamin, semblant âgé d'à peine plus d'une demi-douzaine d'années, était assis en face de lui et l'observait. Voyant que le jeune homme se réveillait, il se leva. Tu as réussi!
­Ryan se redressa et rangea ses armes. Qui es-tu ?
Je m'appelle Seimar.
Répondit la petite silhouette avec une révérence appliquée.
­Seimar ? Seimar Deyn ? Mais tu es censé être mort depuis plus de mille ans!
Je sais. C'était long.
C'est impossible. Les prêtres disent que les âmes des morts se séparent et rejoignent la grande rivière de la vie, dans laquelle elle se réassemblent pour former les âmes des êtres à venir. Personne ne peut rester entier aussi longtemps après la mort.
Oui, c'est ce qui est arrivé aux autres. Mais moi, je suis resté. Je ne fais pas partie de la même rivière que vous.
Le gamin se retourna d'un air triste. Ryan mit un genoux à terre à côté de lui et le regarda dans les yeux.
­Et il n'y a personne d'autre comme toi ?
Si, il y en a. Mais pas beaucoup. Je suis vraiment très différent, tu comprends ?
Pas vraiment, non.
C'est pas grave. Daniel t'expliquera, un jour.
Daniel ? Qui est-ce ?
Celui qui a écrit le Livre. C'est bien pour trouver le Livre, que tu es venu, non ?
Le Livre, oui. Tu sais où il est ?
Tu as Gunjnir avec toi ! Tu me la prêtes ?
Avec un sourire réconfortant, Ryan décrocha l'arme de son dos et la tendit à l'enfant. Celui-ci la saisit par la garde, et malgré sa petite taille, commença à la manier comme s'il avait passé plusieurs années à s'entrainer à son maniement –Ce qui avait dû être le cas un millénaire plus tôt.
Eric disait qu'on l'avait très bien réussi. Qu'il n'avait jamais manié une arme qui soit aussi bien équilibrée.
C'est aussi mon avis. J'ai essayé plusieurs autres lances, mais aucune qui soit aussi bien façonnée que celle-là. Vous avez fait un travail remarquable.
Merci!
Le gamin tendit la lance à Ryan, qui la réacrocha à sa place. Tu es le descendant d'Almfrest, c'est ça ?
C'est ça.
Tu ne lui ressembles pas du tout !
C'est normal. A chaque génération, les visages changent. Et il y a eu un sacré nombre de génération, depuis votre époque.
Bon, je vais te laisser voir le Livre. Mais tu reviendra me voir, hein ?
C'est promis. Quand je pourrais, je reviendrais.

­Seimar prit alors Ryan par la main et l'amena jusqu'à un piédestal qui se dressait non loin de là. Quand l'enfant posa sa main sur le piédestal, celui-ci s'ouvrit, laissant apparaître le Livre recherché. Le jeune homme tourna les pages jusqu'à trouver l'image d'Yggdrasil. Etrangement, l'image n'était pas figée sur le papier, et l'on semblait voir les branches de l'Arbre bouger sous le vent. Avec un dernier regard vers le gamin qui lui adressait un signe de la main, Ryan posa sa main sur le livre. Il se sentit alors aspiré à l'intérieur.
Notes
(1) Une hirondelle d'Europe, ou une hirondelle d'Afrique ? (Ceci était la première référence idiote. Mais hélàs pour vous, probablement pas la dernière.)
Chapitre Troisième: la Vraie Bataille. Chapitre Cinquième: Rencontre dans la Forêt.