Chapitre Douzième: Suppositions.
Héros de Légende
Du grand nombre d'illustres combattants à s'être distingués durant les guerres menées par Zanar, et si l'Histoire a retenu de nombreux noms, seul un petit groupe a marqué les mémoires. Étaient-ils plus héroïques, plus talentueux, plus exceptionnels que les autres ? Plus que certains, probablement, mais certains autres, sans doute, les surpassaient. Simplement, les jeux du hasard ont placé ceux-ci dans des positions plus remarquables, et les bardes qui ont chanté leurs exploits étaient plus inspirés.
Les plus célèbres d'entre eux étaient certainement les Aigles de Guerre, élite des armées impériale, et garde rapprochée de l'Empereur. Charq Lame-Noire et son immense épée qui trancha les fils de très nombreuses vies; Urdan Nécromant, qui pouvait tuer n'importe quel adversaire sans jamais entrer en contact direct avec lui; Stanth le Tricheur, qui maniait les dagues et le bâton du voleur avec une dextérité qui nombre de gens lui enviaient, Esùn Sann, dont les yeux brillaient de tant de magie que son seul regard pouvait être mortel; et Sythosk Deyn, que l'on disait à demi-démon, mais qui fut sans doute le plus humains d'entre eux, car le premier à se retourner contre eux pour contrer leurs atrocités, tels furent les membres les plus célèbres de cet ordre. Qu'ont-ils fondé pour mériter leur place dans nos souvenirs ? Peu de choses, mais chacun d'eux avait causé plus de destruction qu'une armée entière. (...)
Nous avons également retenu quelques noms de ceux qui se sont opposés à eux. Kalio Feogan, par exemple, l'un des chefs Garùns, se rendit célèbre pour avoir été plus difficile encore à vaincre que le désert dans lequel il vivait. Il ne fut à notre connaissance à l'origine d'aucune découverte scientifique, d'aucune œuvre artistique, d'aucun progrès humain, mais sa résistance, plus de mille ans plus tard, nous inspire encore. (...)
Cependant, ceux de ces combattants dont les noms nous sont les plus connus ne le sont pas pour leurs faits de guerre. Zanar Lubel lui-même, malgré la monstruosité dont il aimait faire preuve, a mis sur pied cet empire qui est toujours le nôtre. Sythosk Deyn, qui souhaitait que son nom ne reste pas entaché par ses crimes, aurait pu se réjouir, car c'est désormais pour nous celui de l'un des clans Jihdéan, que son fils Seimar a fondé. D'un autre Jihdéan qui se nommait Almfrest Hagen, c'est le navire volant, et non la hache, qui marqua nos esprits. (...)
Aussi, si je puis me permettre de vous donner ce conseil, et si c'est la gloire éternelle que vous souhaitez obtenir, tâchez de la chercher par création et non par faits de guerre. Les jeux de l'Histoire sont incertains, et votre nom pourra passer inaperçu aussi bien dans un cas que dans l'autre, mais pour le second, votre œuvre au moins vous survivra.
Extrait d'un cours donné à Kandhrir par le professeur Kerd Erellon.
Baarn Thor, Tieffla, 21 jour de Danael et Solstice d'Hiver 1404
Où te caches-tu ?
La lumière d'ambre s'était allumée dans les Hauts Sommets. Malgré l'éblouissement, Pandore s'était déplacé jusque là et scrutait, mais aucune autre couleur ne se manifestait parmi les rayons jaunes. Elle porta alors son regard ailleurs sur la carte d'Hera, mais rien, ni proche ni lointain, ne venait troubler une scène qu'elle connaissait par cœur.
Allez, montre-toi...
Elle parvenait à présent très bien à distinguer l'étoile de turquoise –Lawn– apparaissant fugitivement dans les îles lointaines, et n'avait pas eu grande difficulté, maintenant qu'elle savait où chercher, à repérer l'éclat de calcite –Novan–, que sa trop grande proximité de teinte et d'emplacement avec l'ambre de Tania l'avait empêché de voir jusque là.
Mais aucune lueur rouge, nulle part. Le rubis refusait obstinément de se montrer.
De retour dans la chambre qu'on lui avait confié dans la Cité Secrête, la jeune magicienne retira rageusement l'amulette sensorielle de son cou et la lança au pied du lit sur lequel son corps était resté assis en tailleur pendant que son esprit sondait la mémoire de l'objet. À quoi ses songes servaient-ils, s'il était impossible d'en tirer une partie des informations les plus importantes ?
Sans prendre davantage soin de l'instrument, elle prit sa sacoche et quitta la pièce. Pour les étudiants Tiefflans, les vacances d'hiver avaient commencé quelques jours plus tôt, et l'Université avait été en grande partie désertée. Seuls quelques uns étaient restés, pour diverses raisons. La famille de Novan habitait trop loin, et Astrid avait choisi de rester auprès de son oncle dès qu'elle avait su que celui-ci passerait les fêtes de l'Hiver à Leeshan –Pandore n'avait compris l'identité de cet oncle qu'après avoir discuté avec Novan des évennements de la nuit. Quant à Tania, elle ne connaissait plus personne parmi ceux qui avaient reconstruit la ville où elle avait passé son enfance.
À cette liste, deux nouveaux noms venaient de s'ajouter. Lawn, elle non plus, ne pouvait rentrer chez elle, et n'en manifestait par ailleurs aucune envie. Ryan, comme Pandore elle-même, n'envisageait aucun retour au pays avant l'accomplissement de sa quête, à moins bien sûr que celle-ci ne le guide dans cette direction. Les six personnes qu'elle avait trouvé pour ces six lueurs resteraient donc au même endroit, au moins pour quelques temps que Pandore espérait suffisant pour comprendre davantage de choses.
Plongée dans ses réflexions, la jeune femme avançait dans les couloirs souterrains, en direction de la surface. Shadefire leur avait donné rendez-vous à tous dans la clairière d'entrainement. Il tenait impérativement à les préparer pour les évennements à venir, qui dans son esprit étaient forcément synonymes de combats.
Camp Shalezzim aux abords de Marrihm, Tieffla, le même jour
Après encore près d'une demi-journée de voyage, la caravane était arrivée en fin de matinée au camp que ceux qui les avaient précédé avaient dressé. Légèrement au sud-est de la capitale Tiefflane, suffisamment à l'écart des principales routes pour passer inaperçu, ce camp ne présentait certes pas la solidité du Monastère, mais l'ambiance y semblait bien plus chaleureuse que la saison qui débutait.
Seth n'avait parlé à personne de son étrange rêve de la nuit précédente, pas plus qu'il ne s'était confié au sujet de ses cauchemars. Était-ce véritablement arrivé ? Et si oui, qui étaient ces gens, et pourquoi les avait-il vu en rêve ? La fille qui avait dit le connaître... il ne parvenait pas à l'identifier, mais ce n'était guère étonnant: il était toujours resté à l'écart des autres gamins du village, et entre l'enfance et l'adolescence, beaucoup de choses changent.
En revanche, une autre fille s'était présentée comme étant Lawn. Elle était juste comme il se l'imaginait, mais comment se trouvait-elle là ? Car la forêt dans laquelle se déroulait la scène ne correspondait pas à ce qu'il savait des îles de Corannea, et les Garùns n'agissaient certainement pas jusque là-bas. Était-il possible que son amie ait traversé l'océan ? Quel navire l'avait prit à son bord ?
Non, la scène n'avait probablement pas eu lieu. Mais la voix qui résonnait dans sa tête était elle bien réelle, et il la croyait: les Garùns étaient dangereux. Le principal problème étant qu'un certain nombre d'entre eux occupaient ce camp, bien que demeurant quelque peu à l'écart des enfants de Shale.
Plongé dans ses pensées, Seth acheva de défaire son paquetage, puis jeta un œil autour de lui. La tente était spacieuse. Trois autres lits de camp entouraient le sien, celui de Zaahn et ceux de deux autres adolescents qu'il ne connaissait pas encore. Il serait volontier resté là un instant à réfléchir, mais il n'en avait pas le temps. Il fallait qu'il rejoigne les autres pour qu'on leur confie leurs tâches.
Forêt de Leeshan
Lorsque Pandore parvint dans la clairière, de nombreux cadets s'y trouvait. Elle remarqua une zone de combat dans laquelle Ryan Hagen semblait largement dominer Jed Ransen à l'épée, malgré les encouragements de nombreux specatateurs. L'un de ces spectateurs se trouvait d'ailleurs être un Angel appuyé sur une béquille. La Kandhrane s'approcha.
Allons, garçon, du nerf! Fais honneur à notre guilde!
Mais malgré les encouragements de son chef, le jeune homme était assez malmené et les attaques du Jihdéan finirent par lui faire lâcher son arme. Aux cris qui s'élevèrent, ce n'était pas la première fois. J'abandonne, tu es trop fort pour moi!
Ransen enjamba les cordages pour sortir de la zone de combat, tandis que son adversaire toisait les autres cadets, un sourire aux lèvres Quelqu'un d'autre veut tenter sa chance ?
– Oui, moi. Tous les regards s'étaient tournés vers Astrid, qui franchissait déjà les cordages, dédaignant l'épée de son prédecesseur pour dégainer le bâton-machine que Shadefire lui avait confié. J'ai une arme à tester, parait-il.
– Toi ? Je croyais que tu ne savais pas te battre...
– Raison de plus. Tu as besoin que quelqu'un te rabaisse ton orgueil.
– Comme tu veux. Le jeune homme avait laissé échapé un petit rire. Voyons de quoi tu es capable, dans ce cas.
– Tu riras moins dans quelques instants, Jihdéan. Tous les coups sont permis, ne me fais aucun cadeau.
Et sans attendre de réponse, elle frappa vivement, mais son adversaire, guère décontenancé plus d'une fraction de seconde, para le coup sans effort. Elle renouvela plusieurs fois ses coups, qu'il dévia ou repoussa sans difficultés, mais sans se mettre lui-même à riposter. Eh bien, tu te réveilles ? Il se décida enfin à frapper, mais elle avait fait un écart et le coup la manqua largement C'est tout ce que tu sais faire ?
Manifestement amusé, le Jihdéan se décida enfin à passer à une tactique plus offensive, mais son adversaire était souple et agile, et parvenait sans trop de difficultés à se mettre suffisamment à distance.
Et toi donc ? C'est un duel, pas un spectacle de danse, demoiselle!
Soudain, Pénombre fit un bon en arrière en criant Seriatnemidès ! Une secousse se propagea instantanément vers le jeune homme, qui chancela, mais parvint à rester debout Hey!
– J'avais dit que tous les coups étaient permis! Fallavilina!
Agitant frénétiquement son épée devant lui, Ryan parvint à se débarrasser des grains de lumières qui volaient dans sa direction... juste à temps pour esquiver un nouveau coup du bâton-machine. Alors, tu te crois toujours invincible ?
– Je n'ai jamais dit que je l'étais... Spawanka! La lame du Jidhéan fut soudain auréolée d'une lumière dorée, qui fut projetée vers Pénombre lorsqu'il fouetta l'air de son arme. Marregen Hann ! Un bouclier se constitua juste à temps devant la jeune femme à partir de la boue, de la poussière et des feuilles mortes qui tapissaient la zone de combat. La fragile protection vola en éclat lorsque le projectile lumineux l'atteint de plein fouet, mais celui-ci se volatilisa en même temps. Les deux combattants se jaugèrent un instant du regard en haletant pendant que le public retenait son souffle.
Ryan se lanca de nouveau à l'attaque, et Astrid, cette fois, para le coup au lieu de l'esquiver. La lame frappa durement le bâton, qui avait reprit la forme d'un bouclier de plaques. Durant quelques instants, ils luttèrent ainsi, arme contre arme, mais le Jihdéan était plus fort que son adversaire, et celle-ci commença à plier. C'est alors qu'une soudaine décharge d'énergie parcouru l'arme de la voleuse, puis se propagea dans l'épée. Elle fut arrachée à la main du jeune homme, lui soutirant au passage un cri de douleur, et vola un peu plus loin. De stupeur, Pénombre avait elle aussi lâché son arme. Waw... C'est nouveau, ça...
– C'est sans doute la raison pour laquelle il ne faut pas manier une arme comme celle-ci au combat sans avoir apprit auparavant à la connaître, jeune femme. Shadefire, dont nul n'avait remarqué l'arrivée, avait parlé d'un ton calme, mais sévère. Vous avez des manequins, des machines, et tout ce qui est nécessaire pour s'entrainer correctement sans risquer la vie de vos camarades. Tâchez de faire un peu plus attention.
Les cadets se dispersèrent vers les autres postes d'entrainement, tandis que Ryan, le poignet engourdi, ramassait son arme et allait s'assoir pour récupérer. Astrid le suivit, et ils commencèrent à discuter tous deux à l'écart. Angel cria quelques conseils et reproches à ceux qui s'entrainaient non loin de là, puis se tourna vers son ami.
C'est ma faute, je n'aurais pas dû les encourager.
– Il n'est rien arrivé de grave, et je crois qu'ils avaient besoin de ce genre de leçon. Il y a des évènements bien plus importants.
– Ton ton ne présage rien de bon...
– Behold et moi avons reçu un grand nombre de rapports de nos différentes bases. La bonne nouvelle, c'est qu'ils ne semblent pas s'être attaqués à vous en connaissance de cause. Un grand nombre de convois ont été attaqués de la même manière ces deux derniers jours. À chaque fois, leur intention ne semblait pas être de tuer, mais leurs cibles ont tout de même eu l'impression de ne s'en sortir que de justesse.
– Les Garùns viennent du désert. Comme...
– Comme la sombre menace de ton rêve, en effet. Shadefire se tourna vers Pandore Nous avons raisons de penser qu'ils y sont effectivement liés. Je dois d'ailleurs te prévenir que j'ai envoyé un message à Messire Erellon, lui demandant de nous envoyer quelques représentants de sa guilde afin que nous puissions travailler à une ligne de défense commune. Mais cette conversation ne te concernait pas.
Camp Shalezzim
Seth! Zaahn se hâta de rejoindre son ami. Les responsables du camp venaient de leurs confier, comme à tous les autres, leurs missions pour les prochains jours. Alors ?
– Surveillance. Un type à identifier et à espionner dans Marrihm. Et toi ?
– Préparation de terrain. Mon groupe doit se charger de mettre en place plusieurs planques pour des opérations qui auront lieu plus tard. Attends, surveillance... Ça veut dire que tu vas être en solo ?
– Apparemment, ouais.
– Waw! C'est pas souvent qu'on nous laisse en solo, à notre âge... t'as dû les impressionner avec ton Béhémoth!
– J'ai surtout eu de la chance au tirage au sort... et puis, c'est une période de vacances et de fêtes, alors un jeune qui passe ses journées dans les rues commerçantes, y a rien de plus normal.
Parvenus sur le terrain d'entrainement, les deux adolescents dégainèrent chacun une épée et commencèrent à se livrer à quelques passes d'armes. Le camp tout entier semblait frémir d'une sorte d'excitation martiale, et ils étaient loin d'être les deux seuls à fréquenter la zone. À observer ces hommes et ces femmes en pleine préparation, on eût dit voir le déclenchement d'une véritable guerre plutôt que de simple petites missions de faibles envergures.
Seuls dénaturaient à ce tableau quelques individus vêtus de capes sombres qui observaient le plus calmement du monde la scène se déroulant autour d'eux. Alors que ceux des hommes du Désert qui semblaient être des guerriers, des guérisseurs ou des chasseurs semblaient eux aussi préparer quelque chose, et parfois même s'étaient joint aux Shalezzim et partageaient leurs techniques avec eux, ces sorciers encapés demeuraient à l'écart, calmes, et semblant ne rien vouloir faire d'autre qu'observer et attendre.
Sans cesser de combattre, Seth et Zaahn ne pouvaient s'empêcher de leur lancer de temps à autre des regards intrigués. Ils veulent quoi, exactement, à ton avis ?
– Aucune idée... Pour l'instant, nos missions n'ont l'air de cibler qu'une petite organisation de rien du tout, d'après ce que j'ai compris, mais je doute franchement qu'ils aient fait tout ce déplacement juste pour ça...
– C'est aussi ce que j'avais compris, et c'est vrai que c'est bizarre, tout ça juste pour détruire une petite guilde de hors-là-loi... Comment elle s'appelle, déjà ?
– Un nom bizarre, quelque chose du genre Esperkand...
Seth secoua la tête sans répondre, car c'était un nom qu'il connaissait.
Forêt de Leeshan
Au terme d'une longue discussion à l'écart, Angel et Shadefire s'approchèrent enfin du petit groupe. Tania, Novan et Lawn avaient en effet rejoint Pandore juste après que celle-ci se soit fait éconduire, et Ryan et Astrid en avaient fait de même au bout de quelques temps.
Les rapports indiquent également pas mal d'activité chez les Shalezzims. Ils ont dû sentir arriver les choses, eux aussi.
– Nous devrons prendre contact avec eux. Ils représentent l'un des meilleurs atouts qui puissent être opposés aux Garùns, et ils vaut mieux coordonner nos efforts.
– Je n'ai pas trop confiance en Caryl Xarz, pour ma part. J'ai l'impression que l'Ordre a changé de cap depuis qu'il est à leur tête... Mais j'apprécierais les avoir à nos côtés, c'est sûr. Bon, je te laisse à tes graines de héros.
Et Angel s'éloigna en direction des autres cadets. Shadefire les observa un instant avant de prendre la parole. Les choses avancent peut-être un peu plus vite que ce que nous espérions... Je pense qu'il ne faut pas tarder à trouver les armes qui doivent être les vôtres, car le temps de les manier viendra peut-être assez rapidement. Et puisque l'envoyé d'Yggdrasil nous arrive avec pas moins que Gunjnir, peut-être devrions-nous réfléchir à ce que sont devenues d'autres des armes de la légende, qu'en dites-vous ?
Les jeunes gens se regardèrent, ne s'étant manifestement pas attendus à ce genre de préambule. Puis Novan prit la parole Vous voulez-dire, les armes des guerres de Zanar ? Mais ça fait plus d'un millier d'années, elles doivent être... Enfin, Gunjnir a été protégée par Yggdrasil, mais les autres ont dû tomber en poussière, depuis...
– Remarque intéressante, mais si on a pu en soustraire une aux effets du temps, pourquoi pas d'autres ? Il suffit qu'on en ait correctement prit soin... Voyons, que savons-nous de ce qu'elles sont devenus ?
Shadefire les observa, et ce fut Ryan qui répondit le premier Il ne faudra probablement pas compter sur la hache de mon ancêtre, elle a été perdue en mer voici bien longtemps et personne de la surface ne l'a revue depuis.
– Bien... et les autres ?
– Je crois que les armes de Sythosk et de Zanar ont disparu en même temps qu'eux... Celles-là non plus, il ne faudra pas compter les retrouver. Pandore se tût, pensive. C'était une partie de sa mission qu'elle n'avait pas vraiment envisagé ainsi. Shadefire reprit la parole.
Voilà pour les principales disparues... Et pour celles qui ont survécu ?
– L'Arc d'Esùn. Je crois qu'il est encore entreposé quelque part dans un musée...
– Oui, Tania a raison... À Tygre, je crois, la ville dont il était originaire. Mais même si on le retrouve, ça ne servira sûrement à rien.
– Et pourquoi ça, Pénombre ?
– Eh bien, je ne doute pas des capacités de la guilde à nous le procurer, mais d'après la légende, il ne nous servirait à rien. Un arc qui n'acceptait aucune flèche, nul autre que son propriétaire légitime n'a jamais su le manier...
– Eh bien, si ma théorie est exacte, son nouveau propriétaire légitime est l'un d'entre vous. Après tout, tu possèdes toi-même une arme qui ne semble réagir qu'à ta propre main, non ?
Un bref silence suivit la déclaration de Shadefire, suite à quoi Novan ajouta Il faut tenter le coup avant de renoncer. Je crois que j'ai une petite idée sur la manière de faire fonctionner un arc sans flèches.
Tous le dévisagèrent, mais il ne semblait rien vouloir ajouter d'autre pour l'instant. Shadefire reprit alors comme si de rien n'était. Bien, admettons que ce soit celle-ci. En comptant celles qui sont déjà en vos possessions, cela ferait donc trois. Je ne sais peut-être plus compter, mais il me semble que ce n'est pas assez.
– Le Sceptre d'Urdan, peut-être ? On a une magicienne avec nous, et c'est le genre d'arme qu'ils utilisent, non ?
Mais Pandore paru offusquée de la suggestion de Laureen. Je refuse de manier un tel objet. Urdan représente l'exact opposé de tout ce en quoi Kandhrir croit, et son bâton maudit ne pourrait servir qu'à répandre la souffrance!
– Il faut peut-être qu'un temps vienne pour racheter ce qui semble ne plus pouvoir l'être... C'est une idée intéressante, malgré tes réticences, jeune femme. Et sauf à en trouver une meilleure, je pense que nous devrons creuser dans cette voie.
La magicienne toisa le chef de guilde d'un regard empreint de fierté. La baguette fait que canaliser l'énergie, je n'en ai pas besoin. Mais vous disiez que des membres de la Guilde du Trèfle allaient venir ici. Si vous tenez vraiment à nous faire perdre du temps à chercher des armes, vous n'aurez qu'à leur demander: ils vous en trouveront cent autres qui pourraient bien plus convenir.
Shadefire eut un sourire amusé Fort bien. Je ne désirais de toutes façons pas vous priver des fêtes de l'hiver, puisqu'elles sont peut-être les dernières que nous aurons l'occasion de fêter avant bien longtemps. Lorsqu'elles seront passées, vous partirez en mission, par groupe de trois. Tania, Lawn et Pandore pour trouver le sceptre –ou toute autre arme qui se sera présentée comme meilleure d'ici-là–, et Ryan, Pénombre et Novan pour dérober l'arc et le faire fonctionner. Ce sera votre test d'aptitude. Si vous réussissez sans aide, vous aurez dépassé le stade de Cadets et pourrez être considérés comme membres de la guilde à part entière.
Fidèle son habitude, Gregan s'était évanoui promptement entre les arbres sitôt sa dernière phrase achevée.
Interrogée sur le sens de ses dernières paroles, Pandore expliqua aux autres ce que l'on lui avait enseigné à Kandhrir. L'usage de la Magie était, depuis la fin de l'âge des machines et l'éveil d'une nouvelle ère pour Hera, devenu une caractéristique humaine aussi simultanément complexe et élémentaire que le langage. Les capacités d'utilisation étaient innées, mais il fallait apprendre à s'en servir de manière construite pour que cela ait une véritable utilité.
Les artifices tels que gestes et paroles qui accompagnaient généralement les sortilèges avaient été inventés dans ce but. En nommant les sorts, en leur associant des mouvements précis, on parvenait bien plus efficacement à mémoriser la véritable manière de les lancer.
La baguette magique, emblême du magicien par excellence dans l'esprit du profane, servait uniquement à ce but. C'était un instrument dont l'unique but était d'aider son utilisateur à focaliser ses pensées. Elles n'avaient par ailleurs rien d'exceptionnel en elles-mêmes, et l'on pouvait parvenir à des résultats parfaitement analogues en utilisant n'importe quel autre objet –Certaines légendes impériales parlaient d'ailleurs d'un duel au cours duquel Urdan Nécromant, armé de son célèbre instrument de Mort, avait été battu par Esùn Sann, lequel ne maniait en guise de baguette qu'un simple peigne.
Car en effet, les baguettes avaient trouvé leur véritable utilité dans le cadre des duels de magie, et c'était la seule raison pour laquelle les magiciens confirmés concervaient cet outil pour débutant. La tradition Kandhrane avait mis sur pied les règles de joutes magiques qui, comme certains affrontements sportifs nécessitent raquettes et balles, nécessitait de tels instruments.
Pour fin de son exposé, Pandore sortit deux baguettes de sa sacoche, et proposa à ses camarades de se livrer à un autre duel amical, mais en utilisant cette fois pour seule arme la magie. Tania releva le défi, et les deux jeunes femmes prirent place au centre de l'une des zones de combat... ce qui eût de nouveau pour effet de faire converger tous les regards dans cette direction.
Après un salut solennel et quelques instants passés à s'étudier du regard, la Kandhrane frappa le premier coup, envoyant sans prononcer le moindre mot un jet de lumière d'or dans la direction de son adversaire, laquelle le dévia elle aussi sans la moindre parole. Un murmure d'admiration s'éleva parmi les cadets, car nombre d'entre eux, ne connaissant de la magie que le minimum requis par leur formation, se croyaient simplement incapables de lancer un sort silencieux.
Tania riposta aussitôt par deux fois, sans perturber Pandore, qui reprit ses attaques, et le centre de l'attention des cadets prit l'aspect d'une tempête de feu, de glace et de lumière où pas une voix humaine ne résonnait.
Cependant, si la Kandhrane avait été entrainée de longue date à ce genre d'excercices, l'autre y était beaucoup moins habituée, et cela se remarquait aisément. Ashenda ! La voix de l'adolescente avait soudain retentit lorsqu'elle ne parvint pas à repousser une attaque, et celle-ci traversa son corps devenu brume. Lorsqu'elle fut redevenue solide, elle se tenait un genoux à terre, tentant de reprendre son souffle.
Pandore baissa sa baguette et s'approcha pour l'aider à se relever Désolée, j'y suis peut-être allée un peu fort...
Mais son adversaire s'était déjà remise sur pieds Tu ne m'as pas encore battu!
– Non, mais je crois que nous allons arrêter quand même. C'était déjà très impressionnant, compte tenu de ton niveau.