Chapitre Treizième: Ainsi débute l'hiver
Guards
Certains disent que les Guards étaient l'incarnation de nos croyances, qu'ils naissaient et mouraient avec elles. Ils expliquent alors leur plongée dans le Sommeil de Pierre par le fait que les hommes ne croient plus suffisamment pour les maintenir en éveil. C'est une possibilité discutée par les scientifiques.
Toutefois, il peut sembler plus raisonnable de croire qu'ils préexistent aux humains. La théorie la plus courante actuellement est qu'ils sont –ou qu'ils étaient– une espèce à part entière, probablement plus ancienne que la nôtre, et que c'est leur présence qui influençait nos croyances et non l'inverse.
C'est sans doute à la nature nomade de certains membres de cette vénérable espèce que nous devons le fait que certains mythes soient communs à plusieurs civilisations. Notre cher Nicholas, par exemple, se retrouve dans plusieurs légendes d'origines assez variées (avec cependant des différences. Son manteau, par exemple, passe régulièrement du bleu nuit au vert, et devient même rouge dans certaines versions).
Bien que j'ai personnellement quelques doutes quant à la compatibilité génétique entre nos deux espèces, les Guards semblent en effet avoir eu la possibilité, à diverses époques, de se reproduire avec des humains. On note chez certains héros brennans du début de cette ère des aptitudes assez particulières dont l'origine la plus vraisemblable serait Guarde. Après tout, certains de nos semblables ayant pu acquérir des talents par l'héritage de parents elfes alors même que l'espèce elfique provient d'une autre planète...
Vous me citez du cas du célèbre Sythosk Deyn, celui que l'on disait "à demi-démon". Une seule chose me semble nuire à l'idée selon laquelle ce mystérieux "démon" l'ayant engendré aurait pu être un Guard: à cette époque, il n'était déjà plus censé se trouver un seul Guard en état de procréer, leur plongée dans le Sommeil de Pierre ayant été très nettement antérieure.
Mais je dois admettre que nous ignorons sur combien de générations ces aptitudes se transmettent sans nouvel apport de "sang" Guard. Après tout, il suffit parfois d'un unique parent Aquane pour que six générations de Brennans disposent de branchies en plus de leurs poumons.
Il semble que le corps des Guards n'était pas à proprement parler solide au même titre que le nôtre. Ils passaient certes la plupart de leur temps –ou du moins, du temps qu'il passait en présence d'humains– sous une forme humanoïde parfaitement tangible, mais pouvaient également d'une simple pensée revétir l'aspect d'une sorte de nuage de brume, ce qui leur vaut probablement leur surnom jihdéan de "créatures des nuées".
Ces surprennantes créatures semblaient également capable de se jouer de la distance, puisque les écrits de l'époque rapportent qu'il leur arrivait de décerner à certaines personnes le pouvoir de les invoquer, et qu'ils pouvaient entendre cet appel quelle que soit la distance qui les en séparaient et de s'y rendre quasi-instantanément.
J'ai effectivement plusieurs fois visité les territoires du Peuple des Pluies. Ils se trouvent, comme vous le savez, dans le sud des Terres Sauvages, et le nombre de Brennans dans cette seule région dépasse probablement leur nombre dans le reste de ces terres inhospitalières.
Je suppose que cela est dû aux aptitudes particulières qu'ont les membres de ce peuple et qui sont assez peu répandus par ailleurs. Car bien que Brennan, les membres du Peuple des Pluies ont du "sang" Guard dans les veines. Les fondateurs de cette civilisation étaient en effet presque tous d'origine en partie Guarde, et, compte tenu du relatif isolement de leur développement, aucun apport "purement" Brennan n'est venu diminuer cette influence dans les veines de leur décendance.
Ainsi, ils ont pu développer une forme de magie qui nous est totalement étrangère. Ils sont par exemple capables, à l'instar de leurs ancêtres Guards, de se transformer, via un sortilège, en nuages de brumes, chose qu'aucun Brennan ne disposant pas d'une telle ascendance ne peut accomplir. Bien sûr, le résultat est relativement bref, alors qu'il paraissait pouvoir être quasi-permanent chez les créatures des nuées.
extraits de correspondances écrites entre le Professeur Relm de Kandhrir et ses étudiants.
certains de ces textes furent par la suite publiés dans le journal de l'École de Magie.
Marrihm, Tieffla, 25 jour de Danael 1404
L'enthousiasme de Seth était au plus bas. Sa mission de surveillance, si prometteuse au premier abord, se révélait en fait particulièrement ennuyeuse. La cible qu'il espionnait, apparemment membre du personnel administratif du palais de Marrihm, semblait avoir une vie qui lui paraissait particulièrement monotone.
En ce jour où les autres habitants de la capitale Tiefflane étaient réunis en famille pour les fêtes, cet homme était assis à son bureau, dans un domicile aux décorations si sobres qu'il paraissait inhabité, et ne s'en levait que pour sortir des dossiers d'une étagère et en consulter quelques pages. Quel intérêt un pareil individu pouvait-il avoir ?
Les pensées de Seth dérivèrent lentement vers l'époque où il fêtait l'hiver. C'était avant son entrée dans l'Ordre, car ces fêtes, bien que culturellement présentes dans tous les territoires de l'Empire, étaient d'une origine religieuse non partagée par les croyances Shalezzimes.
Mais lorsqu'il était enfant, à Drakheg, il participait aux fêtes, en compagnie des autres gamins du village. C'était peut-être les seuls moments au cours desquels il se sentait véritablement faire partie de leur groupe. Il se souvenait des sapins gigantesques, que l'on dressait sur la place du village, et que l'on décorait le jour du Solstice d'Hiver, et des chandeliers que l'on allumait aux fenêtres des maisons.
Trois jours après le Solstice avait lieu la grande veillée, où tout le village se réunissait autour du sapin de l'année. On allumait de grands feux, et la chaleur des flammes, comme la chaleur des cœurs, préparait à la longue saison froide qui débutait. Et puis, le lendemain, on ouvrait les cadeaux, que l'on disait déposés là par le vieux bonhomme de l'hiver, le Père Nicholas, qui passait à dos de renne dans son grand manteau couleur de nuit. Et au soir de ce jour, on tirait les feux d'artifice, que les enfant contemplaient en dégustant du miel, du chocolat et des pâtes de fruits.
Quatre jours après le Solstice. Les feux d'artifice seraient probablement tirés ce soir, et Seth se demandait s'il allait quitter son poste pour les admirer.
Forêt de Leeshan, Tieffla, le même jour.
La fête, chez les hors-la-loi, n'était pas à proprement parler grandiose, mais la gravité du moment avait été en partie oubliée. La cité souterraine était décorée comme de coûtume, mais c'était surtout en surface que la fantaisie des voleurs s'était exprimée. Plusieurs cônifères de la forêt en avaient fait les frais, couverts de guirlandes et autres décorations appropriés alors même qu'ils étaient encadrés par d'autres arbres.
Beholder lui-même s'était laissé prendre au jeu et trônait au centre d'une clairière costumé en Nicholas. À ses côtés, Shadefire et Angel portaient eux aussi des manteaux du bleu de la nuit, mais l'insistance des cadets leur avait épargné les fausses barbes blanches.
Cette année cependant, la vedette leur était volée, au moins auprès de la gent masculine, par la présence d'une femme elle aussi revêtue du manteau de nuit, lequel contrastait avec sa longue chevelure d'un roux flamboyant. Eiko Faldora, la belle et célèbre barde Kandhrane, était en effet au nombre des émissaires envoyés par la Guilde du Trèfle.
Avec elle, l'autre personnalité de la déléguation était le Professeur Relm, proche collaboratrice de Kerd Erellon en personne. Les autres avaient des noms moins illustres, mais, au gré de la fête, s'étaient plutôt bien intégré aux membres de la guilde. Après une veillée assez prolongé le soir précédent, la forêt était désormais le théâtre de jeux de toutes sortes, taquins et légers, que présidaient le Nicholas de service et ses assistants.
Cependant, même à ce moment de détente, Shadefire restait Shadefire et sa guilde restait la Guilde d'Esperkand. Sous les huées amusées des cadets, quelquefois même reprises par leurs ainés, il s'absentait presque régulièrement pour aller consulter les informations qu'il continuait de recevoir du reste de l'Empire. C'est ainsi qu'en début d'après-midi, on l'entendit jurer Daar est devenu complêtement fou!
On avait apprit durant ces quelques jours que les Garùns avaient envoyé une sorte de demande de rançon à l'Empire. Leurs attaques de convois sur les routes impériales avaient été destinées à impressionner, à montrer de quoi ils étaient capable même en plein cœur du territoire impérial. Et, demeurant insaisissables aux forces armées rapidement déployées contre eux, ils exigeaient qu'un certain nombre de mesures soient prises, faute de qui ils passeraient à de véritables attaques.
Leurs revendications pouvaient, pour l'œil profane, paraître futiles et sans rapport entre elles, mais l'esprit avisé des chefs de la guilde, de même, espéraient-ils, que celui des stratèges impériaux, était formel: mises bout à bout, toutes ces conditions compromettraient grandement les possibilités de résistances civiles, et peut-être également millitaire face à une invasion.
L'Empereur avait dores et déjà cédé sur un de ces points, et il était désormais formellement interdit, sauf autorisation spéciale rarement accordée, de porter une arme en place publique –pour des motifs de sécurité qui, s'ils avaient été la véritable raison, auraient certainement provoqué des félicitations, car malgré tout, ces voleurs aspiraient eux aussi à une vie sûre pour leurs concitoyens.
Officiellement, bien sûr, aucune réclammation n'avait été faite de la part de ces vulgaires brigants non-identifiés, et toutes ces mesures n'étaient prises que dans le but de lutter contre leurs agissements.
L'on vit donc Shadefire reparaître dans la clairière après s'être isolé un instant en forêt pour prendre connaissance des nouvelles, et se diriger, une missive chiffonée à la main, vers l'estrade improvisée sur laquelle se tenaient les autres en manteau bleu. Il demeura quelques instant debout à regarder quelques secondes un point vague à côté de lui, puis un autre au sol, puis d'un autre côté, semblant perdu dans ses pensées, et tous ceux qui se tenaient à l'écart se raprochèrent du centre de la clairière, car c'était ainsi, savaient-ils, qu'il cherchait ses mots pour un discours improvisé.
Au bout d'un court moment, il fut prêt, et embrassant du regard l'assemblée, déclara Camarades intriguants, Citoyens de l'Empire, notre Empereur, au nom de la sûteré nationnale, vient de prendre une nouvelle résolution. Les feux d'artifices traditionnels de la fête de l'hiver sont bien entendu maintenus, mais notre souverain Ayanor Daar II Enshel a décidé qu'à compter de demain, le commerce et l'usage, voire peut-être la possession de poudre d'artifice, au vu des risques que représentent ses vertus explosives, deviendront prohibés.
Un murmure de protestation et de huées contre cette décision fut soulevé par ces paroles, mais il paraissait évident que Shadefire avait une réponse à apporter, et le silence revint rapidement Il semble, à mon humble avis, que notre bien-aimé Empereur, trop empressé de se plier aux requêtes d'une bande de pillards qui, lorsque nous seront privés d'armes, de poudre, et de tout autre moyen de riposte à leurs attaques, se feront un plaisir de piller davantage, ait perdu de vue un point d'une importance capitale: les feux d'artifice, bien qu'ils puissent être effectivement détournés à des fins de combat, sont avant tout un plaisir dont on ne devrait avoir à se priver.
Or, je crois me souvenir qu'il existait, voici quelques temps, une sorte d'association de personnes qui avait pour nom la Guilde d'Esperkand et dont le but était, si je me souviens bien, précisément de réagir de la manière la plus spectaculaire possible aux lois les plus inappropriées de notre Empire et aux décisions les plus stupides de notre cher Ayanor. Et si moi je m'en souviens, c'est peut-être qu'il est temps de le rappeler à nos têtes couronnées. Aussi je suggère qu'à compter de demain, et jusqu'à la levée de cette parodie de résolution, un feu d'artifice soit par nous tiré chaque soir, à proximité d'une grande ville impériale, et qu'ainsi, de Marrihm un jour à Corell le suivant et à Siddiv celui d'après, Daar sache que s'il est prêt à rendre les armes sans combattre, nous autres ne le sommes pas, loin de là.
Les acclamations s'élevèrent. Shadefire se tourna vers ses comparses, qui approuvèrent, et les ordres furent bientôt donnés pour que ce soit fait selon sa décision. La contrebande de poudre d'artifice venait certainement de prendre son essort.
Marrihm, Tieffla.
Seth n'avait pas encore prit sa décision lorsqu'un fait inattendu vint résoudre son dilemme. L'appel d'alerte shalezzim retentit soudain à l'extérieur.
Surpris, l'adolescent passa son manteau sur ses épaules et sortit vivement dans la ruelle. Un membre de l'Ordre se tenait appuyé contre le mur. Il s'approcha Que se passe-t-il ?
– Il se passe que toutes les missions sont temporairement interrompues. Nous rentrons tous au camp.
– Et pourquoi ça ?
– Nous venons de recevoir le signal. L'occasion que l'un des groupes attendait pour passer à l'action est arrivée. Il va falloir que notre présence soit la plus discrète possible durant les prochains jours.
Et sans davantage de précisions, il commença à marcher en direction de la grande rue, puis du point de rendez-vous. Seth lui emboita le pas.
Forêt de Leeshan.
Peut-être que les choses auraient été différentes si Gregan Lubel avait été à la place qui lui revenait, sur le trône de l'Empereur actuel.
Après son discours, Shadefire s'était quelque peu éloigné de la fête, pour s'isoler dans la forêt. Au bout d'un long moment, Tania avait décidé de s'éclipser elle aussi discrètement et de partir à sa recherche. Elle n'avait pas trop tardé à le retrouver, assis adossé contre un arbre à quelques distances de la partie aménagée de la forêt. Il redressa la tête en l'entendant et la dévisagea, l'air encore songeur.
Peut-être bien. Mais peut-être aussi qu'il a trouvé un travail dans l'ombre qui lui convient mieux, et qu'il espère se rendre plus utile de cette manière qu'il ne l'aurait été sur le trône. Personne ne sait jamais ce qui serait arrivé.
– Mais chacun peut découvrir ce qui arrivera(1), je connais la rengaine. Qu'en pensez-vous ? Il faudrait peut-être le lui demander...
– Oh, je suis certain qu'il serait d'accord avec moi. Il devait avoir ses raisons pour s'être tenu à l'écart, à l'époque.
– Mais c'était une autre époque. La situation est différente maintenant. Après tout, n'a-t-il pas fini par accepter un rôle de meneur d'hommes ? De plus petite échelle, bien sûr.
– Attends... Tu n'imagines quand même pas que je sois Lubel ? Si c'est à cause de mon prénom, tu ne dois pas bien te rendre compte du nombre de Gregan sur le Territoire Impérial...
– Mais combien d'entre eux ont exactement son âge, appellent Ayanor par son prénom et parlent de lui comme s'ils l'avaient personnellement connu ?
Shadefire eût un bref éclat de rire.
Admettons. Et si j'étais réellement l'héritier du trône, que me conseillerais-tu ? De me rendre à Corell et de mettre cet incapable dehors comme si j'avais été simplement parti en vacances ?
– Bien sûr que non. Mais tout incapable qu'il soit, Enschel sait écouter. J'ai connu une femme, quand j'étais enfant, qui était dans le même genre de situation... je crois bien me souvenir l'avoir déjà entendu dire que si la Cour d'Ambre se mettait à prendre ce genre de décisions, elle retournerait à Jihdea séance tenante pour leur apprendre à se servir correctement du machin gris encombrant leur boite crânienne.
Shadefire dévisagea la jeune femme, surpris
Ses mots exacts, en effet... D'où est-ce que tu tiens ça ?
Pour toute réponse, elle se contenta de le fixer, elle aussi, dans les yeux
Ce regard, bien sûr... J'aurais dû te reconnaître de suite. De tous les enfants de Drakheg...
Mais un bruit étrange le fit sursauter.
Ils viennent... File rejoindre les autres, vite. Il faut les prévenir!
– Je sens que Seth n'est pas loin. Tu le verras sûrement bientôt. Il va avoir besoin de toi pour revenir parmi nous.
Il la regarda courir vers la clairière, surpris et intrigué. Mais il y avait d'autres sujets de préoccupations plus immédiats. Dégainant ses épées (jusque là invisibles, comme à l'accoutumée), il se tourna dans la direction d'où venait le bruit.
Elle émergea bientôt d'entre les arbres, énorme et monstrueuse. Une bête de métal qui semblait conçue pour résister même au souffle d'un dragon. Un groupe d'hommes avançait avec elle, tous en arme. Il reconnu parmi eux des Garùns, comme il s'y attendaient, mais la plupart portaient plutôt les insignes de l'Ordre Shalezzim.
Ainsi, Xarz a choisi le mauvais camp. Il toisa les hommes, un par un, puis son regard se fixa sur la machine. D'un geste ample, il fit tomber son manteau couleur de nuit et se mit en position de combat.
Déclinez vos noms, si vous souhaitez que vos tombes ne soient pas anonymes.
Une sorte de trappe s'ouvrit dans le corps de la créature metallique, et celui qui en émergea semblait avoir à peine l'âge des Cadets. Cependant, ses cheveux étaient teintés de feu et d'or, ce qui le désignait comme l'un des plus redoutables combattants de l'Ordre.
Mon nom est Tred Radgan. Mais ce n'est pas notre tombe que tu t'apprêtes à creuser, Shadefire. Dégainant lui aussi deux épées, il bondit en direction du chef de guilde.
Aucun autre ne bougea. Ils se contentaient d'observer les deux combattants. Gregan et Tred tournoyaient entre les arbres, à une telle vitesse qu'il devenait difficile de suivre des yeux le trajet de leurs armes, mais chaque rencontre entre deux lames soulevait une gerbe d'étincelles.
Tous deux étaient de redoutables combattants. Malgré son jeune âge, le Shalezzim semblait ne manquer ni d'expérience, ni d'adresse, mais le chef de guilde, encore dans la force de l'âge, le surpassait en agilité. Prennant appui sur les arbres, les accidents du sol et tout ce que ce terrain naturel pouvait lui apporter, Shadefire parvenait en un minimum de mouvements à obliger son adversaire à se déplacer souvent et rapidement, et celui-ci commença bientôt à paraître essoufflé.
Est-ce là tout ce que savent faire les Traqueurs ? Je dois dire que je suis déçu. Et, d'un mouvement plus précis que les autres, il saisit l'une des lames du jeune homme entre les deux siennes et la lui arracha des mains, l'envoyant se planter dans le tronc d'un arbre.
Et si tu combattais au lieu de danser ? Je n'ai pas vu grande prouesse de ton côté non plus ! L'avalanche de coup qui suivit fut si vive qu'on eût pu se demander si Tred, au lieu de perdre une arme, n'en avait pas acquis une troisième. Shadefire n'eût pas trop des deux siennes pour parer tous les coups, et fini à son tour par devoir en lâcher une, qui se planta dans le sol.
Le Traqueur dominait maintenant les échanges de coups, et le chef de guilde avait dû reculer avant de pouvoir tenter de récupérer son arme.
Toujours déçu ?
– Plus que jamais. D'un saut tournant, Gregan frappa Tred à la cuisse, à l'endroit où la défense de son adversaire lui laissait une ouverture. Ce dernier esquiva juste à temps, et la pointe acérée ne fit que déchirer le vêtement, frolant la peau sans l'entamer.
Destabilisé, le Traqueur tenta de riposter, mais Shadefire, lâchant sa seconde épée, lui saisit le bras à pleines mains et le fit à son tour lâcher prise, puis d'un coup de genoux le fit reculer. Il dégaina alors une troisième arme, jusque là aussi invisible que les deux autres: plus longue, celle-ci semblait prévue pour être maniée à deux mains.
Ma danse te paraît-elle suffisamment combattive, désormais ?
– Ah, tu veux jouer à ce jeu-là... Tred était parvenu à proximité de l'un de ses compagnons. Saisissant le fléau d'arme que celui-ci tenait dans ses mains, il se tourna de nouveau vers son adversaire. Toute image de fatigue avait disparu de son visage.
Fini de s'amuser, dans ce cas. Voyons ce que tu vaux pour de vrai. Et faisant tournoyer l'arme, il s'élança de nouveau à l'assaut.
L'échange de coup reprit à une vitesse encore supérieure. Tour à tour, les deux combattants cédaient du terrain pour en regagner aussitôt, déplaçant leur champ de bataille entre les arbres. Au bout de longs instants, ils étaient parvenus sur les flancs de la créature de métal. Tred rompit alors le combat
Cela suffit.
À peine avait-il parlé que les spectateurs immobiles s'animèrent, se lançant tous en même temps contre le chef de guilde. Il en repoussa un grand nombre mais, acculé aux parois de la machine, il fini par être débordé et tomber à genoux, désarmé.
Moi qui croyais que tu avais un honneur!
– Un honneur de brigand, comme le tiens. Tred était monté sur le dos de la bête de métal et commençait à disparaître à l'intérieur. Les Garùns soulevèrent Shadefire du sol et commencèrent à le ligotter. Contrairement à eux, il n'était nullement blessé, mais ce n'était pas seulement dû à sa défense héroïque: ses adversaires avaient frappé pour l'immobiliser et non pour le tuer.
A présent, montrez aux autres qui ils vont devoir affronter. En pronnonçant les derniers mots, Tred avait disparu dans le ventre de la machine.
Une rafale de coups de feu éclata soudain, mais les balles ricochèrent sur les flancs de la créature de métal. Celle-ci tourna une sorte de bouche dans la direction d'où provenaient les tirs, et cracha quelque chose qui fusa entre les arbres avant d'exploser. Les hommes de la guilde, cependant, avaient eu le temps de s'écarter suffisamment.
Gregan, que l'on venait de plaquer contre l'ouverture, eût le temps de lancer un regard confiant et décidé à Beholder, puis d'adresser un signe de tête à Tania, lui signifiant qu'il n'oubliait pas ce qu'elle venait de lui dire, avant de disparaître à son tour à l'intérieur de la machine. Les secours arrivaient trop tard.
Pendant que la créature de métal faisait lentement demi-tour pour s'éloigner, les Shalezzims et les Garùns brandirent leurs armes et s'élancèrent au devant des voleurs. Une confuse mêlée s'engagea, mais personne, du côté de la guilde, ne parvint à forcer les lignes ennemies pour tenter de retenir la chose entrainant leur chef loin d'eux.
La plupart de ceux qui tenaient un fusil l'avaient désormais lâché pour une arme de corps-à-corps, et la créature de métal avait disparu entre les arbres. Tania, tout en restant à l'écart –elle n'avait clairement pas les compétences requises pour affronter de tels adversaires–, s'efforçait de se rendre utile comme elle pouvait. Ses lumières colorées et autres sortilèges parvinrent à distraire quelques uns des assaillants, mais force était de constater que sa présence n'était pas décisive.
Les yeux de Beholder, déjà redoutables lorsqu'il ne s'agissait que d'observer, se révélèrent bien plus dangereux encore en combat. À chaque mot qu'il pronnonçait, des rayons de couleurs diverses émergeaient de son regard, qui frappaient dûrement les adversaires parvenant à rester hors de portée de son bâton, qui balayait impittoyablement l'air devant lui.
La dague qu'Angel tenait dans sa main gauche tranchait tout ce qui avait la mauvaise idée de s'approcher trop près de lui, tandis que l'arbalète à répétition fixée à son autre main déchargeait ses traits comme des éclairs. Près de lui, Rempart avait dédaigné son énorme bâton et attrappait ses adversaires à mains nues, les frappant les uns contre les autres ou les envoyant rouler au loin.
Tania reconnut également la femme qu'ils avaient secouru dans la forêt quelques jours –qui lui semblaient une éternité– plus tôt. Manifestement bien remise de ses blessures, une dague dans chaque main, elle paraîssait bien décidée à se venger de sa dernière rencontre avec les Garùns, car plus d'un fut durement touché par ses coups.
Bien que peu nombreux, cependant, les assaillants étaient d'une grande habileté et d'une force particulièrement élevée, et parmi ceux qui durent battre en retraite, trop blessés pour continuer à combattre, on comptait davantage de membres de la guilde. Heureusement, comme si les combattants s'imposaient de respecter au moins en partie la trêve sacrée que l'on observait traditionnellement durant la période des fêtes de l'hiver, aucun coup ne semblait donné pour tuer.
Le regard de Tania fut soudain attiré sur un côté du "champ de bataille". Eiko, qui avait été aux côtés d'Angel et de Beholder quand elle avait donné l'alarme y combattait un guerrier Garùn, toujours vêtue du manteau de nuit qu'on lui avait fait mettre pour la fête. Contrairement aux quelques autres Kandhrans qui s'étaient joints à l'équipe de secours, elle utilisait davantage son arme que sa magie. C'était d'ailleurs une arme étrange, ressemblant à une épée courbe dépourvue de garde, qu'elle maniait à deux mains, la lame vers le bas.
Tout en combattant aussi vivement que l'éclair, elle chantait à pleine voix un air doux, qui donnaient à ceux qui l'entendaient, malgré l'agitation du moment, une étrange sensation de calme et de bien-être. Mais soudain, son adversaire déborda ses défenses et lui planta sa propre lame à travers la poitrine. Le chant s'arrêta aussitôt, et avec lui tous les autres affrontements. Tous les regards s'étaient tournés vers elle et son adversaire.
Vous n'auriez... pas dû... faire ça... Avec un sourire étrange, elle saisit son adversaire par le col, posant son autre main sur l'arme qui la traversait de part en part. Une flamme gigantesque s'éleva de sa blessure, les avalant tous deux. Quand le feu se dissipa, elle se tenait debout, indemne, tandis que l'arme du Garùn était tombée au sol. Du guerrier lui-même, comme du long manteau de nuit, il ne restait que des cendres.
Ce fut le signal qui décida les assaillants à battre en retraite aussi vite que leurs jambes le leur permettaient.
Pendant que les autres se chargeaient de s'occuper des blessés, Tania s'approcha de la barde
Comment avez-vous fait ça ?
Celle-ci tourna vers elle un regard bienveillant.
Oh... On dirait que je ne suis pas encore aussi célèbre que certains veulent me le faire croire Elle sourit, épousseta quelque peu ses vêtements –manifestement ignifugés– et inspira longuement avant de répondre
Eh bien, c'est arrivé peu après ma naissance... ce qui remonte désormais à quelques mille cinq cent ans...
Elle quitta Tania du regard pour poser ses yeux sur un point vague dans le ciel
Un Phénix est tombé en cendres non loin de mon berceau. Le vent a porté quelques unes de ces cendres jusqu'à ma bouche, et je les ai avalé. Quand l'oiseau a ressucité dans son bain de flammes, une partie de ses pouvoirs m'a été transmise.
– Et depuis, personne n'a jamais réussi à se débarrasser d'elle. Pandore s'était approchée à son tour. Eiko répondit en riant à son amie
C'est à peu près ce que j'allais dire, oui. La jeune magicienne tourna alors ses yeux vers l'adolescente
Ce qui fait qu'aucune de nous trois n'est entièrement Brennane. Car c'est ton cas à toi aussi, non ? Je l'ai su quand tu as lancé ce sortilège à la fin de notre duel, l'autre jour. Tu es en partie Guarde.
Notes
(1) Les choses ne se produisent jamais deux fois de la même façon, Lucy.