Chapitre Quatorzième: Nouvelles dispositions. Chapitre Seizième: Désobéir
Chapitre Quinzième: Retrouvailles
Transports en Commun
­Chevaux et Lihnfahls s'avèrent particulièrement utiles pour transporter quelques individus ou une cargaison réduite, mais leur intérêt est assez limité lorsque l'on désire amener un grand nombre d'hommes d'un endroit à un autre: il faut alors compter un tel nombre de monture que la conduite du véhicule en devient malaisée.
­Lorsque la question s'est posée pour nos ancêtres de remplacer les anciens véhicules antiques, dont les moteurs consommaient l'Huile de Roche à outrance, ils ont donc d'abord cru qu'en ce domaine de transport de masse, le chemin de fer, nécessitant de nombreux aménagements mais pouvant fonctionner sans l'aide du précieux élément, allait s'avérer la seule solution viable.
­Cependant, Nature, une fois encore, semblait vouloir nous impressionner de sa capacité à satisfaire nos besoins par sa seule aide. D'un voyage en une région dont on a depuis oublié la localisation (probablement, comme souvent, quelque part en les Terres Sauvages), quelque explorateur rapporta la découverte d'une créature étrange. Grande presque comme un éléphant mais dénué de trompe et entièrement revêtu d'une fourrure grise, les Chorbans, tels qu'il les nomma, semblaient aptes à tirer à une vitesse proche de celle du cheval des véhicules d'une taille largement suffisante pour contenir au moins une demi-centaine d'hommes, ainsi que le poids que représentait un pareil équipage lorsque complet.
­L'on se chargeât alors de capturer quelques uns de ces animaux et de les amener jusqu'à nous. Comme ce fut également le cas pour les Lihnfahls, il semble que ces animaux se soient acclimatés aux plaines fertiles de Tieffla, car on en croise désormais quelques uns y vivant à l'état naturel.
­Mais c'est davantage au niveau des villes que ces utiles bêtes se firent les plus nombreuses: grâce à leur puissance, on parvenait à mettre en place des réseaux de véhicules permettant de déplacer ceux de la population qui n'avaient les moyens ou l'envie d'avoir leur propre monture.
Cal Jerreos, extrait de "Bêtes et Hommes", 0012.
Marrihm, Tieffla, 29 jour de Danaël 1404
­Tout était sombre. Aucune lumière. Son corps flottait dans le vide absolu. Etait-il vivant, ou mort ? Il ne le savait pas. Quelle importance, puisqu'il aurait totalement cessé d'exister dans quelques instants ?
­Il avait perdu la dernière bataille. Il avait été aspiré dans ce vide sans fin d'où l'on ne pouvait revenir. Tout ce qu'il aimait, tout ce pourquoi il avait lutté... Plus rien ne le protégerait désormais. Tout allais disparaître après lui. Rien ne subsisterait.
­Il pouvait sentir les formes évoluer autour de lui. Tout ce qui l'avait précédé en ce lieu était ici. Tant et tant de ses compagnons d'armes tombés au combat. Les trésors de savoir et de connaissances qu'il aurait voulu pouvoir découvrir. Jusqu'à ce qui avait été la plus grande et la plus belle cité qu'Hera ait porté, tout avait été balayé sans qu'il n'y puisse rien.
­Il avait perdu cette guerre avant même de la commencer. Pourquoi avait-il été celui qui devait protéger contre ce Fléau ? Il n'avait jamais été à la hauteur de cette tâche.
­Ce n'est pas ce que tu penses.
Je sais.

­Elle se dressait devant lui, lumineuse, comme une égide le protégeant du vide dévorrant.
­Je suis désolée... J'aurais tellement voulu pouvoir rester avec toi...
Je fais ce cauchemar toutes les nuits depuis tout ce temps... pourquoi est-ce que je n'ai pas pu te voir plus tôt ?
Ce n'est pas un cauchemar. C'est son royaume. Les ultimes portes, au delà desquelles il n'y a plus rien. Il tente de t'attirer en lui pour te détruire comme il a détruit tout ce qu'il a attiré jusque là. Mais tu es plus fort que vous ne le croyez tous les deux. À chacune de tes venues ici, tu apprends de lui autant que lui apprend de toi. Au bout de tout ce temps, tu en as apprit suffisamment pour me rappeler.
Est-ce que tu es...
Non. Je suis au delà de la vie et de la mort. Je puis demeurer ici et répondre à ton appel, mais je reste prisonnière de ce lieu. Je n'en sortirais plus, ni pour vivre, ni pour mourir.
J'ai... j'ai vu Gregan, il y a quelques jours.
Je sais.
Est-ce que ce qu'il a dit est vrai ?
Au sujet d'Enabas ? Tu connais déjà la réponse.
Est-ce que j'ai fais le bon choix ?
J'ai fait le même que toi. Et cela fait vingt ans que je me pose cette question.

­À mesure que la voix d'Aelyn s'effaçait, son corps semblait faire de même. Elle devenait peu à peu de plus en plus transparente, et la brume noire s'étendait autour du jeune garçon.
­Maman...
Tu me reverras bientôt. À présent, éveille-toi, Seth. Tu as d'autres personnes à rencontrer.

­Il ouvrit les yeux. Tout était calme. Les premières lueurs de l'aube commençaient à chasser la pénombre de la nuit.

­Onze heures. L'inconnu n'allait sans doute plus tarder à se montrer.
­Ça m'étonne vraiment que Behold ait accepté.
Oh, il doit penser qu'on a pas assez de valeur pour que ce soit la peine de prendre des précautions.

­Pénombre et Novan échangèrent un sourire amusé. Le chef de guilde leur accordait certainement plus d'importance que cela, ne serait-ce que parce que Shadefire et Erellon leur en accordaient, mais il ne le reconnaîtrait certainement pas de sitôt. Il avait effectivement accepté que les trois jeunes gens se rendent au rendez-vous fixé par le mystérieux intervenant de la veille, non sans leur recommander la plus grande prudence. L'étrange couleur de cheveux de l'iconnu le désignait probablement comme membre de l'une des castes Shalezzim.
­À cette heure encore matinale, les abords de l'établissement étaient peu fréquentés. D'ici quelques instants, cependant, une partie des habitants de la capitale prendraient leur pause de midi, et le nombre de visiteurs en augmenterait d'autant. Seule parmis eux à avoir partiellement aperçu le visage de l'individu, Tania était restée à l'écart, afin de tenter de le repérer de plus loin.
­Sur le mur, là-bas !
­Suivant du regard la direction qu'elle leur indiquait mentalement, les deux jeunes gens remarquèrent à leur tour une sorte de broche accrochée au mur, assez semblable à celle trouvée la veille par Pénombre.
­Ça n'y était pas il y a quelques minutes. Tu l'as vu la poser ?
Aperçu, disons. Encore habillé en noir. Il doit chercher à être invisible, mais il n'a pas l'air aussi doué que toi.

­Pendant qu'Astrid examinait les environs, Novan retira discrètement la broche du mur et déplia le papier. Le sceau de la veille était également dessiné dessus. Angel, qui avait examiné le précédent, leur avait indiqué qu'il s'agissait d'une marque assez ancienne, que Shadefire n'utilisait plus depuis plusieurs années. Même si l'on avait forcé le chef de guilde à révéler certains de ses secrets, il était peu probable qu'il ait apprit à l'ennemis à effectuer cette marque-ci, qu'il avait probablement lui-même oublié.
­Le message manuscrit, une fois encore, était court.
­« Vous attends dans l'arrière cour. Suis seul. »

­En fait d'arrière-cour, il s'agissait d'une sorte d'élargissement de la ruelle, servant sans doute à décharger les marchandises. Tout le personnel de l'établissement devant être occupé à l'intérieur, l'endroit était désert. Une fois encore, l'œil habitué aux détails de Novan fut le premier à repérer ce qu'il fallait voir: l'inconnu les observait sans bouger, debout sur le toit, de l'autre côté de la "cour". Un empilement de caisses contre le mur semblait permettre de grimper facilement à sa hauteur, ce qu'Astrid fit prestement dès qu'elle eût à son tour posé les yeux au bon endroit.
­Vous n'êtes que deux ?
Pour l'instant, oui.

­Sitôt Novan monté à son tour sur le toit, il recula pour être hors de vue de la rue, et retira sa cagoule. Sous ses cheveux teintés de bleu et d'argent, son visage était celui d'un adolescent, qui parraissait légèrement plus jeune que les deux autres.
­J'avais cru apercevoir aussi la fille qui était avec vous hier...
­Pénombre et Novan se lancèrent mutuellement un regard, puis la jeune femme prit la parole. Merci d'être intervenu. Sans toi, nous y serions sans doute restés.
Shadefire m'avait prévenu que vous tenteriez probablement quelque chose d'imprudent. C'est pour ça que je suis resté à côté.
Tu lui as parlé ? Tu sais où ils l'ont emmené ?
Il est retenu prisonnier dans un camp dressé à quelques lieues de la ville. Mais il refuse catégoriquement toute aide pour le sortir de là, et ils l'emmeneront probablement bientôt ailleurs.
Mais comment ça se fait que tu nous aides ? Tu es un Shalezzim, non ?
Pas depuis si longtemps que ça. Avant, il a été le petit protégé de notre Shadefire.

­Tous trois sursautèrent en entendant la voix de Tania. La jeune femme les avait manifestement rejoint discrètement par les toits, sans qu'aucun d'eux ne la remarque. L'inconnu se retourna vers elle.
­Je savais que je t'avais vu! Mais comment... ?
Comment je sais ça ?
Elle le toisa un instant, un sourire mystérieux aux lèvres, puis tendit la main comme pour se présenter. Tania Drak.
Drak ? Tu es de la famille de Bayn Drak ?
Sa fille, Seth. Ne me dis pas que tu m'as oublié ?

­Il restat interdit un instant, puis saisit chaleureusement la main de la jeune femme des deux siennes Bien sûr! Waw, tu as... changé.
Toi, pas trop. Sauf les cheveux, ils étaient mieux en noir.

­Astrid et Novan se regardèrent de nouveau, surpris par la tournure des évennements. Alors, c'est lui, le fameux Seth ? Vous voulez peut-être qu'on vous laisse vous retrouver un peu ?
Pas la peine.
Tania avait retiré sa main et reprit un aspect sérieux. On aura sûrement le temps pour ça un peu plus tard. Pour l'instant, on doit parler de choses plus importantes.
­On comprennait aisément ce qui préoccupait l'adolescente: tous les membres de la guilde n'avaient pas eu la même chance de les cadets. Si quelques autres Garùns avaient été capturés, les hommes du désert s'étaient aux aussi livrés à des attaques, et leur intention n'était pas de faire des prisonniers. Plusieurs voleurs avaient été blessés au cours de la journée précédente, et l'un d'entre eux avait été retrouvé mort. Les véritables hostilités avaient débuté.
Baarn Thor, le même jour
­Mademoiselle Lawn, est-ce que je pourrais te dire un mot, s'il te plait ?
­Le ton d'Angel semblait assez sévère pour que la jeune pirate s'écarte vivement du groupe de cadets avec lesquels elle se trouvait –ce qui ne la dérangeait pas outre mesure, puisqu'elle cherchait depuis quelques instants une excuse pour leur fausser compagnie– et rejoigne le chef de guilde dans les couloirs de la Cité Souterraine.
­Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal ?
Rien, désolé... Je suis anormalement à cran, avec ce qui se passe en ce moment. Non, en fait, tu pourrais même faire quelque chose de très bien, pour une fois.
Autre que des corvées ? Et de quoi s'agit-il ?
Eh bien, tu es la seule corannéane que je puisse rapidement contacter, et il me semble que les pirates ont plus l'habitude que nous de ce genre de conflit entre organisations souterraines...
Oui, enfin... Tu sais, chez les pirates, ça se passe en mer, le plus souvent. Un bon abordage, et c'est finit.
Ah ? C'est curieux, je m'étais pourtant laissé dire qu'une certaine jeune femme avait tenu tête à une bande de brigands débutants dans les rues de l'île Noble...
Qui t'a dit...? ...je vais tuer ce Jihdéan!
Moi, c'est Beholder qui va me tuer s'il apprend que je prends des conseils auprès d'une étrangère de quatorze ans. Alors, tu m'aides ?

­Un éclat de rire plus tard, Lawn acquiéça, et tous deux entrèrent dans ce qui servait de centre de décision temporaire à Angel, devant lequel ils étaient arrivés en parlant. L'homme laissa la jeune femme s'assoir à son aise sur une table, au milieu d'une pile de rapports, et se dirigea vers un bureau improvisé de l'autre côté de la pièce.
­Tu comprends, Behold à déjà eu à se frotter à la quasi-totalité des groupes louches qui nous avaient précédé dans les endroits où on voulait s'imposer. Shadefire a pas mal voyagé, et je suis sûr qu'il aurait eu sans problèmes quelques unes de ses grandes idées pour nous sortir de là. Mais moi, je n'ai connu que les conflits de faible intensité du Marrihm de quand j'avais ton âge, et les affrontements avec les gardes, qui sont encore loin d'avoir ce genre de méthodes. Ce que je te demande n'est pas bien compliqué: je voudrais simplement que tu me racontes –aussi précisément que tu peux, et si possible en évitant de rendre les choses plus poétiques qu'elles ne l'ont été– tout ce que tu sais des fois où ton père et les autres ont eu à faire la guerrilla sur le plancher des vaches. Tu dois connaître les évennements des années 1370 mieux que n'importe qui ici, non ?
­Après un moment de silence, Lawn commença à raconter ce qu'elle savait.
­En effet, durant cette décénie, l'Archipel avait subi une succession d'évennements qui n'étaient effectivement pas sans rappeler la situation actuelle de la guilde. Tout l'Empire –surtout Angel, bien qu'il joua les ignorants– savait qu'à cette époque, la province d'Arnamie, située au sud, au delà du désert, était entrée en rebellion. Au cours des affrontements qui avaient suivit, plusieurs mutineries s'étaient déclenchées dans la marine impériale, et certains de ces mutins, mis en fuite dans cette province, s'étaient mis en tête de conquérir le territoire indépendant de Corannea, à cette époque quasiment dénué de forces de défense.
­Les noms aujourd'hui prestigieux des Capitaines Pirates Carla Knox et Kieran McHarrolck commençaient alors à acquérir une certaine renommée, et ces évennements contribuèrent à leur donner une renommée certaine. Les deux équipages intervinrent en effet pour beaucoup dans la défense de l'Archipel, affrontant les mutins impériaux aussi bien sur la mer que dans les îles. La jeune Lawn connaissait sans doute le récit de ces évennements mieux que n'importe qui de sa génération, car celui qui allait devenir son père, ayant servi dans l'équipage des deux capitaines, fut leur agent de liaison, et que c'est à la suite de l'un de ces affrontements qu'il rencontra la future Ashley Lawn, retenue en otage par les mutins.
­Après avoir longuement évoqué tout ce qu'elle savait de ces évennements, la jeune femme passa aux récits d'autres épisodes de ce genre. Comme Angel s'y attendait, l'histoire des pirates n'en avait effectivement pas manqué. Lui écoutait en prennant des notes, posant parfois des questions auxquelles elle ne s'attendait pas. Lorsqu'elle eût terminé, il la remercia chaleureusement, mais elle en était venue à se demander pourquoi il lui avait demandé tout cela, car il semblait en avoir su aussi long au départ qu'à l'arrivée.
Marrihm
­Après une longue discussion avec Seth, les trois adolescents avaient prit le chemin du retour vers la Cité Secrète. Ils connaissaient désormais la position exacte du camp Shalezzim et des renseignement sur les objectifs et cachettes de plusieurs groupes de Shalezzims en mission en ville. Autant d'informations précieuses qu'il fallait mettre à disposition d'Angel et de Beholder le plus rapidement possible, et en échange desquelles le Shalezzim n'avait demandé que deux choses: un moyen de les recontacter, et que conformément à ce qu'il disait être la volonté de Shadefire, on attende quelques jours avant de tenter quoi que ce soit dans l'enceinte de ce camp.
­Mais dans l'immédiat, cependant, passé l'importance de leur rencontre, des soucis plus légers étaient revenus envahir leurs esprits. Le véhicule qui les ramènerait jusqu'à Leeshan venait de quitter Marrihm quand Pénombre se décida à poser la question qui lui brûlait les lèvres.
­Tu as une raison particulière de lui en vouloir ?
À Seth ? Pourquoi ?
Oh, allons, Tania. Novan et moi avons tout vu, hein ? T'es pas toujours très démonstrative, mais admet quand même que pour des retrouvailles avec quelqu'un que tu n'as pas vu depuis des lustres et que tu croyais mort, c'était plutôt froid et distant. Même compte tenu du contexte.

­La plus jeune du trio rougit légèrement et détourna un instant le regard, avant de le tourner de nouveau, d'un air furieux, vers son amie Nan mais t'as quand même pas cru qu'il m'avait juste pas reconnu parce que j'avais changé ? Ça se voyait que cet idiot m'avait carrément complêtement oublié!
Vous étiez proches, tous les deux ?
Nan, on a juste grandi dans la même maison et été élevés par la même personne...
Ton père... ?
Était son père adoptif depuis la mort de sa mère.
Tu as dit qu'il était mort dans l'éruption du Darius, c'est ça ?
J'ai dit que s'il avait été en vie, il m'aurait déjà retrouvé.
Elle fronça soudain les sourcils Il y a quelque chose de bizarre...
Ah non, ne change pas de sujet comme ça!
Mais juste après la voix amusée de Pénombre s'en éleva une seconde, infiniment plus puissante et plus bestiale: le cri d'un dragon. Très proche.
­Comme tous les passagers du véhicule, les trois jeunes gens se précipitèrent vers les fenêtres pour tenter de voir ce qui se passait. Un Drakhen courait dans leur direction avec la manifeste envie de planter ses crocs dans le Chorban... ou dans ce qu'il tirait. Tous eurent un mouvement instinctif de recul, la plupart parce qu'ils n'avaient jamais vu de tels dragons sauvages jusque là. Et les autres, parce que le vert-brun habituel de leurs peau était ici d'un gris sombre, presque noir. Croiser un tel dragon aussi près d'une grande ville humaine paraissait presque normal, comparé à cette étrangeté.
­Le Chorban tenta d'accélérer, mais sa charge était lourde, et ses chances de semer la créature paraissaient bien minces. Lorsque soudain, une forme sembla tomber en piquet vers le dragon, passa près de lui, puis remonta hors de porté aussi vite qu'elle était descendue. L'animal, s'étant brusquement arrêté, secoua la tête, comme sous le coup d'une douleur subite, et regarda autour de lui.
­Il repéra ce qui l'avait attaqué en même temps que les spectateurs anxieux: un aigle magnifique planait au dessus du dragon, semblant chercher à capter son regard. L'oiseau, presque aussitôt, piqua de nouveau, passant cette fois sous la queue de la bête avant de voleter autour de lui. Le dragon tenta cette fois de se débarasser du gêneur d'un grand coup de crocs, mais l'aigle, rapide, lui échapa sans soucis.
­Une sorte de poursuite s'engagea alors, le dragon tentant d'atteindre l'aigle, et celui-ci esquivant chaque assaut, mais restant suffisamment proche pour que son adversaire croit encore pouvoir l'atteindre en quelques pas. Dès que les créatures furent assez éloignés pour que l'on soit assuré qu'ils ne prettaient plus attention au véhicule et que le départ de celui-ci ne causerait pas une nouvelle charge du dragon, le Chorban reprit sa route.
­Les trois adolescents se regardaient mutuellement, bouche bée.

­Seth était songeur lorsqu'il pénétra de nouveau dans le triste logement censé lui servir à espionner l'individus. Cependant, bien que rien ne semble avoir été déplacé depuis son départ, son instinct lui soufflait que quelque chose n'allait pas. Il fit le tour des lieux, ce qui fut rapide compte tenu de leur faible étendue, inspectant cependant consciencieusement tout, mais ne trouva rien d'anormal.
­Et puis, une sorte de légère perturbation se créa devant son regard, semblable à la manière dont l'air peut se troubler au dessus d'un feu, semblant faire des vagues. La chose sembla alors se mettre à bouger autour de lui, et à mesure qu'il la suivait du regard, elle se métamorphosa peu à peu en une sorte de brume de plus en plus grande et colorée, et finit par prendre une forme humanoïde, qui s'assit calmement sur un siège en le regardant dans les yeux. Bonjour, fils.
Maître Bayn ?
C'est bien sous ce nom que tu m'as connu. C'est un plaisir de te revoir enfin, mon garçon.
Tu es... mort ?
Je n'ai jamais été aussi près de la mort que le jour où tu m'as perdu, mais non, j'y ai survécu. Et je croyais t'avoir apprit que les esprits des défuns ne se manifestent pas de cette manière. Mais je te dois des excuses: tu m'attendais. J'aurais pu revenir vers toi bien plus tôt, mais j'avais un grand nombre de tâches à régler –trop, même pour moi. Et lorsque j'ai enfin pu revenir vers ceux que j'appelle mes enfants, j'ai... jugé que Tania avait davantage besoin de ma présence que toi, qui semblais t'en être bien sorti.
Tania... Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à me souvenir d'elle ?
Je crains que ce ne soit en partie ma faute. Lorsque je suis parti de la même manière que ta mère t'a quitté, la douleur de perdre un être cher t'a de nouveau envahi. Je crois que pour apaiser cette douleur, tu t'es débrouillé pour te séparer d'une partie de tes souvenirs et de les laisser derrière toi. Elle devait se trouver quelque part dans ces souvenirs que tu as abandonné là.

­Le jeune homme sembla hésiter un instant, puis Bayn ouvrit les bras. Seth se précipita alors vers lui pour s'y blottir comme le petit enfant qu'il était resté au fond de lui. Une larme coula le long de la joue du vieil homme Je suis désolé d'être parti...
Qu'est-ce qui s'est passé, ce jour-là ?

­Il soupira, puis s'écarta légèrement de l'adolescent. Enabas était venu pour toi. J'ignore ce qu'il voulait véritablement, mais ta mère m'avait fait jurer de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour l'empêcher de t'atteindre. Ton géniteur, Seth, maîtrise un pouvoir qui me dépasse, et j'ai dû faire appel à toute la magie de mon peuple pour le repousser. En dernier recours, j'ai provoqué l'éveil de ce vieux Darius, et cela seulement l'a contraint à renoncer.
Ton peuple ?
Le corps de Bayn se transforma de nouveau en brume, laissant Seth retomber seul sur le siège, et l'ancien bourgmestre reprit la forme que l'adolescent lui connaissait debout, un peu plus loin.
­J'appartiens à une très ancienne espèce qui s'est retirée de ce monde voici bien longtemps. Lorsque mes pairs se sont plongés dans leur Sommeil de Pierre, plusieurs comme moi sont demeurés éveillés, pour, le temps venu, apprendre à tes semblables comment rappeler les autres. Nous nous cachons depuis lors sous les traits de vos semblables, car ce temps se rapproche, mais n'est pas encore venu.
C'est toi qui a provoqué l'éruption ?
Ce qui a valu plus de morts que je n'en avais eu sur la conscience en quelques millénaires d'existence. J'aurais préféré ne pas en arriver là, mais c'était le prix à payer, et s'il le fallait, je recommencerais. Mes pairs sont puissants, mais nous ne pouvons presque rien face au sombre pouvoir d'Enabas, auquel nous sommes particulièrement vulnérables.
Quel est ce pouvoir ?
Exactement celui qui, à l'époque où l'une de mes sœurs régnait sur cette cité, causa la perte et la victoire d'Angska.
...le Néant.
C'est l'un des noms que vous lui avez donné, oui. Le Néant. Le Vide absolu. Un pouvoir capable d'engloutir tout ce qui existe et dont rien ne peut échaper. Les ancêtres des Shalezzims l'ont utilisé à cette époque pour vaincre l'armée d'outrecieux, et leur cité entière y fut aspirée. Enabas a éveillé ce pouvoir et s'en est servi pour s'assurer la domination de tous les clans Garùns. Et c'est contre l'Empire Médian qu'il compte désormais s'en servir, car le Néant éveille en celui qui l'utilise une soif de puissance que rien ne peut apaiser.
Pourquoi s'en prendre à Gregan ? Ce n'est pas lui qui le dirige, cet Empire!
Parce que ta mère avait connaissance des desseins d'Enabas et qu'elle avait l'intention de les contrer. Elle a averti Shadefire et ses compagnons parce qu'elle espérait qu'ils pourraient faire face, le moment venu. Mais en cherchant à se préparer contre son adversaire, Esperkand a éveillé ses soupçons. Enabas a su que les voleurs pourraient représenter une menace pour lui, et a décidé de s'en prendre d'abord à eux.
Ils ont capturé Gregan...
Je sais. Certains des Shalezzims me sont fidèles. Ce sont eux qui t'on affecté à une mission où tu pourrais facilement être libre de tes actions, et eux aussi qui ont levé leur surveillence pour que tu puisses parler à ton ami. Ils me renseignent également sur certains projets des Garùns, que je pourrais ainsi à mon tour te transmettre, pour que tu en prévienne la guilde. Ainsi, nous pourrons peut-être faire ce ta mère attendait de nous. Et ne t'inquiète pas pour ce cher Gregan, il s'est déjà tiré de situations plus délicates.

­Il y eût un silence, puis Bayn reprit calmement Je vais devoir te laisser, à présent. Mais je reviendrais bientôt. Je t'apprendrais ce que j'aurais dû t'apprendre voici bien longtemps: comment m'appeler lorsque je suis très éloigné de toi.
Chapitre Quatorzième: Nouvelles dispositions. Chapitre Seizième: Désobéir