La Gigue des Ombres
Prélude: Rêves.
Seth
Tout était sombre. Aucune lumière. Son corps flottait dans le vide absolu. Etait-il vivant, ou mort? Il ne le savait pas. Quelle importance, puisqu'il aurait totalement cessé d'exister dans quelques instants ?
Il avait perdu la dernière bataille. Il avait été aspiré dans ce vide sans fin d'où l'on ne pouvait revenir. Tout ce qu'il aimait, tout ce pourquoi il avait lutté... Plus rien ne le protégerait désormais. Tout allais disparaître après lui. Rien ne subsisterait.
Il pouvait sentir les formes évoluer autour de lui. Tout ce qui l'avait précédé en ce lieu était ici. Tant et tant de ses compagnons d'armes tombés au combat. Les trésors de savoir et de connaissances qu'il aurait voulu pouvoir découvrir. Jusqu'à ce qui avait été la plus grande et la plus belle cité qu'Hera ait porté, tout avait été balayé sans qu'il n'y puisse rien.
Il avait perdu cette guerre avant même de la commencer. Pourquoi avait-il été celui qui devait protéger contre ce Fléau ? Il n'avait jamais été à la hauteur de cette tâche.
Ce n'est pas ce que tu penses.
Maman ?
Je suis là.
Ça faisait si longtemps...
Et depuis tout ce temps, il n'a toujours pas réussi à se débarrasser de moi. Crois-tu vraiment qu'il pourrait anihiler Hera toute entière aussi facilement ?
Il était le seul à pouvoir protéger Hera, et il avait échoué. C'était fini, désormais.
Ce n'est pas ce que tu penses. Ne l'écoute pas. Rien n'est fini, bien au contraire. Ce n'est que le commencement.
Il avait été le dernier espoir d'Hera.
Hera est encore pleine d'Espoir, Seth. Il veut te faire peur, il veut que tu renonces, parce qu'il sait qu'il ne peut rien contre toi. Ne l'écoute pas.
Il y avait encore de l'espoir. Rien n'était terminé.
Ton histoire ne fait que commencer, Seth. Eveille-toi, maintenant.
Il se redressa brusquement, le souffle court. Voilà bien longtemps que ce cauchemar hantait ses nuits, mais cette fois cela avait été différent. Ses cheveux de saphir et d'argent retombèrent devant son regard, masquant la faible clarté de la fenêtre. Le dortoir était calme. Les autres devaient dormir. Il se leva doucement et se dirigea vers le ciel. La Lune de l'Oeil brillait calmement, colorant la nuit d'une douceur rousse. Les Hauts Sommets enneigés de Galben s'étalaient à perte de vue.
Quelque chose n'allait pas. Son regard détailla les alentours. Le blanc de la neige était tâché de formes sombres qui avancaient en silence vers le Monastère. De quoi s'agissait-il ? Soudain inquiet, il se retourna. La porte du dortoir s'ouvrit sur la silouhette de Teyn.
Levez-vous! Vite!
Astrid
Elle était la reine. Personne ne l'égalait. Rien ne pouvait l'arrêter. Elle se tenait là, face à eux, fière et noble. Qu'ils viennent! Son arme à la main, elle ne les craignait pas. Ils s'élancèrent tous ensemble. Elle n'eut pas un sursaut. Elle leva calmement son arme, executa quelques mouvements d'exercice, puis, poussant un long cri de guerre, se jetta au devant de la mêlée, invincible.
Qu'est-ce que c'était que ce rêve à la noix ? Elle, une reine invincible ? Et fière, en plus ? Elle ne savait même pas se battre ! Comment aurait-elle pu tenir tête à autant d'ennemis ?
Le Grand Orgue Tiefflan. La Colonne d'Alarme. Le sort de l'Empire était entre ses mains. Elle seule détenait la clef permettant à sa chère Marrihm de se préparer à l'assaut à venir. Un regard autour d'elle. Personne. Son geste fut précis. l'Orgue se mit à sonner. Marrihm s'éveilla enfin.
Le Grand Orgue? Il n'avait pas sonné depuis plus de mille ans! Comment pouvait-elle rêver qu'elle allait le déclencher ? Et puis, de toute façon, quel assaut pouvait menacer Marrihm ? L'Empire était en paix avec tous ses voisins.
Les derniers mots s'échapèrent de ses lèvres et les flammes s'élevèrent. La pierre des statues se fissura, laissant place à la chair immortelle. Les Guards s'éveillaient enfin. Aujourd'hui, elle entrait dans la légende.
Ça commençait à bien faire! Elle, légendaire ? Elle n'était pas faite pour la lumière! Pourquoi l'aurait-on surnommé Pénombre, sinon ? Et puis qu'est-ce que c'était que cette histoire de Guards ? C'était quoi, des Guards ?
Tu le sauras bientôt, Pénombre. Comme tu sauras bientôt que même toi, tu as ta place dans la lumière.
Qui venait de parler ? Elle se releva brusquement, inspecta chaque détail de sa chambre. Elle était seule. Son esprit fatigué devait lui jouer des tours. Elle s'enroula de nouveau dans ses draps et sombra dans un sommeil réparateur, sans rêves idiots.
Ryan
L'Arbre se dressait devant lui, majestueux. Yggdrasil, protecteur du peuple de Jihd. Il aurait voulu s'élancer vers lui, mais il su dominer son enthousiasme et avancer calmement, au rythme du chant des prêtres derrière lui. La cérémonie n'avait pas grand sens pour lui, à part de lui permettre de rencontrer l'Arbre Pensant.
Pour les membres de son clan, et pour ceux de tous les clans du peuple de Jihd, c'était un rituel sacré hérité des ancêtres. Yggdrasil se tenait au centre de Jihdea depuis bien longtemps avant que le Drakkar volant n'aborde ses côtes. L'Arbre avait accueilli les hommes et les avait prit sous sa protection. Depuis lors, chaque fois qu'un enfant de l'une des Familles Régnantes atteignait l'âge de douze ans, on venait le présenter à Yggdrasil. Aujourd'hui, son tour était venu. La bibliothèque de CastelAmbre renfermait les récits de ce que l'Arbre avait dit à chacun de ses ancêtres. Ce soir, il y ajouterait son propre chapitre.
Il parvint enfin au pied de l'Arbre. Presque aussitôt, une racine le souleva du sol. Les prêtres entonnèrent pour la seconde fois l'hymne sacrée. Yggdrasil sembla l'étudier un instant, comme pour savoir qui il était réellement. Ryan se demanda comment l'Arbre, sans yeux ni oreilles, pouvait percevoir le monde autour de lui.
Et puis, soudain, une branche jaillit du feuillage d'Yggdrasil, tout en haut, pour venir s'enrouler autour de la taille du jeune garçon. Une seconde suivit aussitôt, et l'enfant fut soulevé encore plus haut. Les prêtres, de stupeur, s'arrêtèrent de chanter. Lui fixait du regard le feuillage vert d'Yggdrasil qui approchait rapidement.
Il se retrouva soudain debout sur une forte branche, libre de tous mouvements. Les branches d'Yggdrasil formaient autour de lui une sorte de pièce à l'architecture complexe, la lumière rouge du crépuscule filtrant à travers le vert des feuilles. Son regard fut immédiatement attiré par l'étrange construction situé au centre de ce sanctuaire.
Les branches d'Yggdrasil semblaient groupées pour former une sorte de table, au dessus de laquelle lévitait, dans une lumière étrange, une lance magnifique. Les veines du bois vivant parressaient vouloir former des runes, mais s'il s'agissait bien là d'une forme d'écriture, il était incapable de la déchiffrer. Il s'approcha et posa sa main sur l'arme. Aussitôt, la voix de l'Arbre s'éveilla en lui, sombre et grave comme celle d'un vieux sage.
Ryan Hagen, Fils de la Terre. Te voici enfin. Surpris, Ryan recula d'un pas, mais la voix reprit de plus belle. Prends cette arme, enfant. C'est celle qui a été choisie pour toi. Le temps viendra bientôt où tu en auras grand besoin.
–Qu'est-ce que vous voulez dire ?
–La Guerre Sombre approche, enfant. Tu es l'un de ceux qui mêneront Hera à la victoire. Prends Gunjnir(1), et apprends à la manier. Cette arme est la tienne.
Ryan s'éveilla lentement. La voix d'Yggdrasil résonnait encore à son esprit. De longues années s'étaient écoulées depuis sa rencontre avec l'Arbre Pensant. Gunjnir n'avait aujourd'hui plus de secrets pour lui. Pourquoi ce souvenir était-il remonté à sa mémoire cette nuit ? La réponse monta à ses lèvres sans qu'il eut vraiment décidé de parler
Ça vient de commencer.
Hera toute entière s'étalait à ses pieds. L'étoile du jour brillait de tous ses feux, innondant la Planète de sa lumière. Elle promena son regard autour d'elle, de la Bibliothèque Fortifiée de Kandhrir jusqu'à Corell, capitale de l'Empire. En pointant son regard vers un lieu précis, elle pouvait distinguer le fourmillement de l'activité humaine. Tout parraissait calme. Trop calme.
Son regard fut soudain attiré par le Désert Termédian. Le sable y avait prit une teinte étrange. Quelque chose en émergeait. Elle ne sut pas vraiment dire quoi jusqu'à ce que cela emplisse en partie le ciel. Une sorte de brume sombre et assourdissante. L'Obscurité ne lui avait jamais fait peur, bien au contraire, mais celle-ci semblait servir de masque à quelque chose de terrible.
La brume noire progressait, dévorrant littéralement la lumière du jour. L'astre du jour brillait encore de tous ses rayons derrière elle, mais l'on se serait déjà cru au plus noir d'une nuit sans étoiles. Et puis, une étoile finit par déchirer l'obscurité. Le plus surprennant fut qu'elle brillait au sol et non dans le ciel. Elle se trouvait parmis les Hauts Sommets de Galben et dissipait la brume de ses rayons ambrés.
Une seconde étoile pareille à la première apparut ensuite dans la forêt proche de Marrihm, puis ce fut les îles de Jihdea toutes entières qui semblèrent se colorer de cet éclat ambré. Une seconde étoile, couleur d'émeraude, perla alors dans ces mêmes îles, puis une lueur d'améthyste s'alluma dans la forêt. Elle fut alors aveuglée par la lumière d'une étoile de saphir qui venait de s'allumer à l'endroit où elle se trouvait.
Alors que l'éblouissement la contraignit à ouvrir les yeux, elle vit encore l'ombre se dissiper et l'astre du jour réapparaître et bercer de nouveau Hera de sa lumière bienfaisante, et puis elle ne rêva plus.
Cela aurait pu n'être qu'un de ces simples rêves sans aucun sens qui viennent de temps à autres. Mais elle savait que ce n'était pas le cas. Elle savait reconnaître ces songes qui avaient un sens profond, même si ce sens lui échappait pour l'instant. C'était une énigme qui lui était posée. Elle allait devoir la résoudre. Demain...
Notes
(1) Dans la mythologie nordique, la lance du dieu Odin se nomme Gungnir.
(2) En Grec Ancien, "Pandora" signifie "Celle qui a tous les dons".
Chapitre Premier: Assaut.
Shalezzims
Qui sommes nous ? Le reste d'Hera nous considère aujourd'hui comme de vils mercenaires près à tuer père et mère pour quelques piécettes, ou, dans le meilleur des cas, pour les survivants fanatiques d'une religion disparue depuis plus de mille ans. Il n'en a pas toujours été ainsi.
Les racines de notre peuple, de notre civilisation, remontent aussi loin que la mémoire des Humains. Il a connu son apogée à l'âge antique des Grands Empires, et je crois humblement pouvoir affirmer que nous étions parmi les meilleurs en de nombreux points. Angska, notre capitale, se dressait fière et noble aux portes du Désert Termédian, comme le symbole de tout ce que nous étions. Notre déesse elle-même présidait à la glorieuse destinée de ses enfants.
Mais les temps changèrent. Le Démon du Désert, fourbe et cruel adversaire qui nous enviait depuis bien longtemps, fit venir d'Outrecieux une armée sans pitié qui semblait avoir juré la fin de l'espèce humaine toute entière. Ces créatures furent de redoutables adversaires, et nos ancêtres n'en vinrent à bout qu'en faisant appel à un pouvoir maudit qui nous détruisit en même temps que nos ennemis. Angska disparu de la surface d'Hera.
Certains de ceux qui survécurent, j'ai honte à le dire, pensèrent que notre déesse elle-même avait quitté ce monde et affirmèrent que nous devions désormais prêter allégence au Démon du Désert. Mais d'autres savaient que Shale, comme tous les membres de son divin peuple, ne pouvait mourir tant que notre foi en elle perdurait. Gravement blessée, elle s'était plongée dans un Sommeil de Pierre dont il nous revennait de la faire sortir lorsque le temps serait venu.
C'est ainsi que nous sommes devenus ce que nous sommes. L'Ordre des Enfants de Shale, héritiers et messagers d'une civilisation qui s'était sacrifiée pour que les autres vivent. Nous sommes des mercenaires, il est vrai, mais les richesses que nous accumulons sont consacrées à ce noble but. Notre religion appartient à un autre âge, mais tant que le Démon du Désert vivra, la foi en Shale survivra pour s'opposer à lui.
Teyn Alambar, prélude de l'inachevé "Journal d'un voyage dans les Terres Sauvages", 1392
Monastère Shalezzim, Galben, 12 jour de Danael 1404
Levez-vous! Vite!
Ils étaient Shalezzims, habitués à la discipline. Ces simples mots suffirent à éveiller le dortoir. Pendant que ses camarades émergeaient de leur sommeil, Seth se tourna vers son instructeur.
Teyn, que se passe-t-il ?
–Je ne sais pas. Les guetteurs ont repéré un grand nombre de créatures non identifiées dans les environs. Elles semblent converger vers le bâtiment et pourraient bien s'avérer aggressives. Nous avons reçu l'ordre de tous nous tenir en alerte.
–Certaines de ces choses sont déjà visibles par nos fenêtres. Je ne sais pas de quoi il s'agit, mais elles ne connaissent pas le sens du mot discrétion...
–Ou bien elles le connaissent, et s'en contrefichent.
Tous les occupants du dortoir s'étaient groupés autour d'eux. Dans le silence de la nuit, tous vêtus de leur tenue de repos, ils suivirent l'instructeur jusqu'à la salle d'armement. Ils avaient jusque là compté, pour garantir leur sécurité sur le fait que nul à l'extérieur de l'Ordre n'était censé connaître l'emplacement du Monastère, et qu'il fallait franchir une longue et périlleuse route à travers la montagne pour y accéder, sinon chacun aurait eu sa propre arme à portée de main dans le dortoir. Visiblement, ils avaient tout de même été trop confiants.
Chacun prit l'arme qu'il maîtrisait le mieux. La plupart étaient de la caste des Ensorceleurs, magiciens avant d'être combattants, cependant tous les membres de l'Ordre Shalezzim avaient apprit à manier au moins une arme. Seth choisit une rapière flamberge
(1) qui lui parraissait bien équilibrée et fit quelques mouvements d'essai ; il était assez maladroit pour ne s'être senti à l'aise avec aucune des armes qu'il avait essayé jusque là, hormis celle de sa mère, et espérait sincèrement ne pas avoir à faire usage de celle-ci.
Teyn observait silencieusement ses élèves. Même les cheveux défaits et vêtu d'un simple habit de nuit, il n'avait qu'à tenir sa main serrée sur le manche de sa Hallebarde pour qu'une impression de puissance sereine émane de lui. Enfant, il avait rêvé d'appartenir à la Garde Princière, la prestigieuse escouade chargée de veiller sur le fils de l'Empereur. Mais la Garde Princière avait cessé d'exister avant que Teyn n'ait l'âge de la rejoindre, et l'adolescent qu'il était devenu avait alors choisit de mettre son arme au service de sa foi.
Teyn Alambar était entré dans l'Ordre Shalezzim en tant que simple combattant, à une époque où l'on espérait que le temps des combattants soit révolu. Sa soif d'aventures l'avait amené à se porter volontaire pour une tentative de colonnisation dans les Terres Sauvages, où sa vaillance et son habileté lui avait valu le droit d'intégrer la caste des Traqueurs, considérée comme l'élite des membres de l'Ordre.
Gravement blessé en protégeant ses camarades contre une des créatures monstrueuses hantant ces régions, il avait dû être ramené jusque dans les territoires de l'Empire, où il avait passé sa convalescence à transmettre ses talents aux jeunes recrues de l'Ordre. Ce rôle lui avait plu, et bien qu'il se soit rapidement remis de ses souffrances, il était resté dans l'Empire à enseigner. Pour Seth et pour ses camarades, Teyn avait l'étoffe du mentor, du model à suivre pour une vie active et juste.
A cette heure de la nuit, face à une menace non encore identifiée, c'était l'idée d'être menés par un tel héros qui leur inspirait le calme et la confiance dont ils faisaient preuve.
Les élèves de Teyn n'étaient pas les seuls membres de l'Ordre résident au Monastère. Lorsque les plus jeunes parvinrent dans le bâtiment principal, leurs ainés s'y trouvaient déjà. C'était au total une centaine d'homme, soit la moitié de ce que le temple aurait pu abriter.
Un jeune homme se tenait debout sur une table et observait les visages autour de lui avec un expression de colère ouverte.
Enfants de Shale! Est-ce donc de la peur que je lis dans vos yeux ? Tous ici le connaissaient. Il se nommait Tred Radgan et s'était rendu célèbre en devenant deux ans auparavant le plus jeune membre de l'Ordre Shalezzim à rejoindre la caste des Traqueurs. Caryl Xarz, maître suprême de l'Ordre, l'avait même choisi comme membre de sa garde personnelle, titre hautement honorifique réservé aux combattants les plus doués.
Pensez-vous que notre déesse, lorsqu'elle s'éveillera de son Sommeil de Pierre, sera fière de vos actes ? Sera fière de votre courage ? Vous ne savez même pas qui vient, et vous vous permettez d'avoir peur! Allez au devant du danger! Allez au devant de ces créatures, voyez qui elles sont et ce qu'elles veulent! S'il s'avère que ce sont des ennemis, et qu'ils sont de taille à nous vaincre, alors seulement nous pourrons nous laisser aller à la peur.
Souvenez-vous, Shalezzims. Souvenez-vous de ce qui s'est écoulé bien avant votre naissance. Souvenez-vous des armées que le Démon du Désert a lancé contre nos ancêtres! Ont-ils eut peur, alors ? Ou bien se sont-ils dressés pour combattre, fiers et nobles, tels que vous devriez l'être aujourd'hui ? Ces créatures, quelles qu'elles soient, sont entrées sur les terres qui appartiennent à Shale. La seule réponse que nous pouvons donner à celà est de sortir d'ici l'arme à la main, et prêts à livrer bataille pour défendre la demeure de notre Déesse!
La harangue semblait réussir son effet, car plus le jeune Traqueur avançait dans ses propos, plus les Shalezzims autour de lui se tenaient droits, mains serrées sur leurs armes, avec ce murmure mêlé de colère, de résignation et d'espoir qui est celui des soldats se préparant à la lutte. Mais Seth n'écoutait plus, car son attention avait été attirée par ce qui se passait dans l'ombre.
Bien que tous les occupants du Monastère se soient trouvés devant lui, une impression étrange avait poussé l'adolescent à se retourner. Il était persuadé que quelqu'un se trouvait là et l'observait. D'où venait cette impression, il aurait été incapable de le dire. Mais la présence qu'il sentait avait quelque chose de familier et d'inquiétant qui détournait totalement son attention de la raison pour laquelle ils s'étaient regroupés. C'était comme si une partie manquante de sa propre personne s'était soudain trouvée à portée.
Seth Ganatiel ! L'appel de son nom ramena brusquement l'attention de l'adolescent vers le centre de la pièce. Tred était tourné vers lui, cherchant semble-t-il à l'identifier parmis les disciples de Teyn.
C'est moi.
–Si ce que l'on m'a rapporté à ton sujet est exact, ta place n'est pas au coeur de la Bataille. Un groupe de ces créatures se dirige vers le Haras. Choisis quelques camarades avec toi et avance à leur rencontre. S'il faut nous battre, tends-leur un piège.
Instinctivement, plusieurs membres du groupe s'étaient rapprochés de l'adolescent. Quelques hochements de tête d'un dialogue muet plus tard, ils quittèrent les autres et avancèrent vers l'intérieur du bâtiment, tandis que Tred avait sauté de son estrade improvisée et entrainait la petite armée à la rencontre des intrus.
Le Harras. C'est ainsi que les Shalezzims désignaient la dépendance du Monastère dans laquelle étaient élevés les Dragons Kuars. Il formait un bâtiment indépendant, mais le lieu était bâti à la manière des anciennes forteresses de l'Ordre, et quelques passages souterrains permettaient de rejoindre tous les bâtiments sans passer par l'extérieur.
Seth s'entendait assez bien avec tous les membres de son groupe improvisé, mais parmi eux, le seul qu'il pouvait plus ou moins considérer comme un ami était Zaahn. Depuis qu'il avait été recueilli deux ans et demie plus tôt par les prêtres de Shale, l'adolescent n'avait prit le temps de développer de liens qu'avec lui, et c'était encore parce que le sort les avait désigné comme partenaires d'entrainement. Seth était ce que l'on appelle un Solitaire.
Personne, à vrai dire, ne s'en étonnait. Parmi le groupe d'élèves de Teyn, tout le monde savait comment le jeune garçon était entré dans l'Ordre. C'était après l'éruption du Darius. L'ancien volcan s'était brusquement éveillé avec une fureur sans égale et sans émettre d'abord les signes que les hommes avaient appris à reconnaître, et bien rares furent les survivants des quelques villages situés sur ses flancs.
Quelques prêtres de Shale venus étudier le phénomène l'avaient retrouvé dans les ruines fumantes du village de Drakheg. Au milieu d'un cimetierre ravagé, il pleurait sur la seule des tombes qui n'avaient pas été endommagée par la pluie de flammes. Sourd au chaos qui régnait tout autour, un Dragon, perché sur un pan de mur qui avait formé peu de temps auparavent une maison, l'observait d'un regard bienveillant. Lorsque les hommes s'étaient précipités au secours de l'enfant, la bête avait laissé échappé un cri, puis s'était envolée au loin.
Comment aurait-on pu en vouloir à l'Enfant du Dragon, tel qu'on l'avait surnommé, de ne pas rechercher la compagnie des humains après avoir perdu d'un coup tous ceux qu'il avait connu durant son enfance ?
Seth avait survécu à la catastrophe. Avare de paroles, mais pas de gestes, il n'avait pas manqué d'efforts pour s'adapter à sa nouvelle vie, et quiconque n'aurait pas connu son histoire aurait aujourd'hui pu croire en le voyant qu'il était, comme les autres, membre de l'Ordre depuis sa naissance. D'autres auraient peut-être été plus charismatiques que lui, mais on lui avait confié la charge de ce groupe, et son autorité ne serait pas remise en cause.
Les portes du passage durent s'ouvrir au même instant que celles du Monastère. Zaahn, arrivé le premier dans la bibliothèque, avait déplacé quelques livres pour tourner le symbole, et le mur s'était soulevé, révélant l'étroit escalier s'enfonçant sous le sol. Les membres du groupe s'étaient tu, et l'on n'entendait que le vague murmure de l'activité de leurs ainés. Les Shalezzims étaient des combattants avisés, et ne se seraient pas risqués à se jeter contre l'inconnu en tenue de nuit. Les portes du Monastère ne s'étaient ouvertes que pour que l'avant-garde se mette en position.
Lampe à la main, Seth s'engagea le premier dans le passage de pierre froide. Il avait toujours la désagréable impression de sentir la présence qui l'avait distrait plus tôt. Quelqu'un l'épiait, lui particulièrement. Quelqu'un... Qui lui rappelait ses rêves. Voilà ce qu'il avait trouvé de familier chez l'inconnu: C'était comme un écho de la noirceur de ses cauchemars. Mais à peine eut-il compris cela que l'impression disparu. L'inconnu était peut-être encore là, mais l'adolescent ne sentait plus sa présence.
Le passage ne s'élargissait que peu, après la fin de l'escalier. Deux êtres pouvaient y tenir côte à côte, mais à la condition d'être plutôt minces. Ils avançaient l'un derrière l'autre, silencieux. La pierre les entourant étouffait les bruits de l'extérieur. Que se passait-il, auprès de leurs amis ? Probablement, ils avaient pris position. Chaque fenêtre donnant sur la cour principale devait accueillir au moins un homme, armé d'un arc, d'une arbalète ou d'un fusil. Les plus distantes du hall étaient peut-être encore désertes, mais cela ne durerait pas.
La cour principale paraitrait sans doute presque vide aux intrus lorsqu'ils y arriveraient, mais elle ne le serait pas. Même sous le plus clair des soleils, il était aisé à un homme connaissant les lieux d'y échaper aux regards jusqu'à ce qu'il ne choisisse de se montrer, et la nuit, même enneigée, ne savait que rendre la chose plus aisée. A moins que ces créatures ne disposent de perceptions que le bruit du vent et l'odeur de la neige ne perturbaient pas, ils ne sauraient qu'au dernier moment combien étaient les hommes.
Teyn devait avoir quitté le reste de ses élèves. La place du Traqueur était auprès de Tred et des autres aguerris, au centre de la cour, arme en main, prêt à accueillir les arrivants de la manière adaptée à leurs actes, par les coups ou par les paroles. Les plus jeunes se tiendraient près des portes, et y demeureraient pendant toute la bataille. Même si tous devaient mourir cette nuit, il faudrait que les portes tiennent, et que les vainqueurs ne pénètrent pas dans le bâtiment sans devoir le briser pierre par pierre. Telle était la manière des Shalezzims de défendre leur demeure.
Le passage s'achevait par un autre escalier. Tout semblait calme à l'extérieur. L'ennemi, si c'en était un, n'avait pas encore atteint le Haras, et la bataille dans la cour n'avait pas encore commencé.
Les Dragons dormaient. Dans les enclos, leurs silhouettes sombres demeuraient calmes et silencieuses. De moitié plus grand qu'un homme, les Kuars avaient le corps recouvert d'épines et d'écailles. Ces dragons, terribles prédateurs à l'état sauvage, étaient élevés et dressés depuis de nombreuses générations par les Shalezzims, au point que dans certaines régions, ils étaient devenus le symbole de l'Ordre.
Les dragons ne dorment jamais que d'un oeil. Seth avait parlé à mi-voix.
Ils nous ont reconnus, et ont compris que nous ne voulions pas faire de bruit. Ils attendent que nous leur fassions signe pour bouger.
–Comment tu sais ça, au juste ?
–Ils me l'ont dit.
Il savait communiquer avec les dragons. Personne au sein de l'Ordre n'aurait su dire ni comment, ni pourquoi, mais il avait cette capacité depuis aussi loin que remontait sa mémoire.
Chaque espèce de dragon avait une manière de penser différente de celle des autres, certaines ne fonctionnant que par sensations et par instinct, d'autres capables de raisonnements conscients qui dépasseraient les capacités de la plupart des humains. Il n'en avait jusque là rencontré aucune qu'il ne parvienne pas à comprendre aussi aisément que s'il en faisait partie.
Les Kuars étaient considérés par la plupart des Shalezzims comme des animaux. Dangereux, mais utiles, têtus qu'ils fallait apprendre à convaincre pour pouvoir les utiliser. Seth les voyait tels qu'eux-même se voyaient. Des créatures vivant en société, mais demeurées sauvage en leur coeur. Aux yeux de ces dragons, les humains étaient des créatures étranges, d'apparence insignifiante, mais pouvant s'avérer une menace redoutable. Aussi était-il meilleur pour les deux espèces de s'associer plutôt que de se combattre.
Les Kuars ne seraient jamais des esclaves, mais tant que les humains consentaient à les traiter avec attention, alors ils pouvaient faire de même, et si un humain qui leur prodiguait aide et soins en avait lui-même besoin, alors il en recevrait. A la vérité, ils considéraient que les humains les servaient, et non l'inverse, mais leur notion du maître était beaucoup plus proche de la notion humaine du serviteur.
L'adolescent repensa un instant au dragon qui lui avait valu son surnom. C'était un Béhémoth, prince des dragons ailés. L'aile seule d'un Béhémoth adulte dépassait la taille d'un Kuar tout entier, et même ceux des humains les plus persuadés de la supériorité de leur propre espèce reconnaissaient ces dragons parmi les créatures les plus intelligentes que comptait Hera. Les Kuars, avec leurs deux paires d'ailes chacune à peine plus longue que le bras d'un humain, étaient capables de voler bien plus vite que leurs grands cousins, et un groupe de trois ou quatre Kuar pouvait affronter d'égal à égal un Béhémoth solitaire –mais l'on ne faisait pas la guerre entre dragons civilisés.
La guerre. Seth se souvint soudain pourquoi il était là. Il s'arracha doucement aux souvenirs pleins de fierté d'un jeune Kuar qui avait eut un compagnon de jeu Béhémoth dans son enfance, et ramena ses pensées vers ses camarades humains.
Ils seront bientôt là. Nous devrions nous préparer.
Zaahn Grükker était un membre singulier de la caste des Ensorceleurs. Doué avec l'encre et les crayons, il disposait d'un pouvoir étrange et peu répendu parmi les descendants du peuple Shalezzim, qui lui permettait de donner temporairement vie à ses dessins. Aussi, sa manière de se préparer à tendre une embuscade n'était pas d'affuter son arme et de poser des pièges, mais de graver dans les murs ou dans le sol quelques diablotins rouges et cornus à la queue enflammée, qui lui fourniraient un renfort utile en cas de besoin.
Seth, quant à lui, veillait à ce qu'aucun enclos ne soit cadenassé, de sorte que les dragons puissent surgir sans encombre. Il en profitait pour désigner à ses camarades tout ce qu'il repérait de caches possibles, ou bien de pierres et pièces de bois dont la chute pourrait être provoquée facilement lorsqu'un ennemis se trouverait dessous. Les Shalezzims savaient tirer avantage du lieu dans lequel ils avaient à combattre, et nul ne connaissait ce Harras mieux que l'Enfant du Dragon.
Un cri déchira le silence jusque là à peine troublé par leurs préparatifs. Un cri bestial, aggressif et guerrier, poussé à l'unisson par un grand nombre de créatures, et auquel répondit le sifflement d'une volée de flèches et de carreaux et les détonnations des fusils. Si quelques doutes avaient subsistés, les voilà qui s'envolaient: Les intrus étaient bel et bien des assaillants, et la bataille dans la cour principale venait de commencer.
Tout était prêt. L'Ennemi pouvait venir, le Harras l'accueillerait comme il se devait. Sans un mot, les adolescents se dispersèrent pour se dissimuler dans les ombres les entourrant. La lampe fut soufflée, et durant quelques longs instants animés seulement par les échos du combats, seule l'obscure clareté tombant du ciel nocturne par les fenêtres ouvertes leur permit d'échanger silencieusement quelques regards. Puis la porte vola en éclat.
Il n'avait fallu qu'un seul coup d'un bélier lancé par une force monstrueuse pour que l'épaisse porte soit arrachée à ses gonds. Les dragons ne bougèrent pas. A la lueur surnaturelle d'une torche étrange qu'il tenait dans son énorme patte grise, le premier de ces monstres s'avança à l'intérieur. Il était grand comme un ours et couvert d'une épaisse fourrure noire. Il avait l'apparence d'un Troll, mais les adolescents ne connaissaient aucune espèce de Troll qui aient le poil si noir et des hordes si nombreuses.
La puanteur des dragons ne masque pas votre odeur, Humains! Nous savons que vous êtes là! La voix était sombre, grave et gutturale, et cela avait ressemblé d'avantage à un rugissement qu'à une parole, mais néanmoins, c'était compréhensible. Ces monstres savaient parler et avaient apprit la langue des Shalezzims. Ce qui les plaçait immédiatemment dans la catégorie des créatures intelligentes, et donc, dangereuses.
Tu sais où je suis ? Alors tente de m'avoir! Zaahn bondit soudain hors de sa cachette, atterrit dans l'allée centrale, face au monstre qui venait d'entrer, et le toisa d'un regard de défi. L'adversaire sembla surpris un court instant, puis leva celle de ses pattes qui tenait la torche. A l'instant où elle s'abatit contre sa cible, Zaahn avait déjà regagné l'ombre d'une pirouette, et une chaine tenue par d'autres membres du groupe s'enroula serrée autour du poignet de la bête.
Celle-ci tenta aussitôt de se défaire de l'entrave, mais elle tint bon. Seth sorti de l'ombre à son tour et se tint debout devant l'ennemi
Ce lieu appartient à Shale, et notre déesse le protège. Jamais vous ne nous vaincrez ici. Profitant de la pleine lumière qui l'éclairait, l'adolescent donna quelques ordres gestuels à ses camarades, puis disparu comme il était apparu. La chaine fut soudain tirée avec une puissance supérieure à celle dont la créature s'était attendue venant d'humains, et elle fut attirée vers l'ombre, heurtant violemment l'un des enclos. Huit autres monstres semblables au premier pénétrèrent alors dans le bâtiment.
Ce que les autres Shalezzims ignoraient, c'est que Seth n'était pas originaire de Drakheg. Et à dire vrai, son attitude solitaire était bien antérieure à l'éruption. Il avait toujours vêcu ainsi.
Il était arrivé pour la première fois à Drakheg vers l'âge de cinq ans, vêtu à la mode du désert. Comme le rideau qui s'ouvre sur une scène de théâtre, il revoyait sa mère, blessée, allongée sur le chemin de terre escaladant la montagne. Il se tenait à ses côtés, tentant de la réanimer. Des hommes du village les avaient vu, et avaient tenté de venir à leur secours. Effrayé à leur vue, ce gamin haut comme trois pommes s'était retourné et, sans même savoir ce qu'il faisait, les avait
renvoyé au loin. Comment s'y était-il prit ? Il l'ignorait lui-même. Un dragon, avait-il apprit plus tard, ne sait pas toujours comment fonctionne son souffle, mais cela ne l'empêche pas de souffler.
Puis il avait appelé à l'aide, et de l'aide avait répondu. Le Béhémoth était venu. Le noble dragon les avait emporté, sa mère et lui, jusque sur la place du village, et le bourgmestre, un vieil homme bienveillant du nom de Bayn Drak, était parvenu à la soigner. Un enfant qui s'effraie à la vue des humains, et qui peut les repousser avec une telle puissance, mais qui est transporté par l'un des princes des dragons, voilà une chose qui avait fait le tour du village. Les autres enfants hésitaient à s'approcher de lui. Voilà ce qui avait vraisemblablement été la cause de son caractère.
Il venait du désert, mais sa mère parlait la langue des lointaines îles de Jihdéa, et les lui décrivait à la manière de quelqu'un qui y avait grandi. Et elle et lui échangeaient de nombreuses lettres avec de lointains amis vivant dans les Îles de Corail, à l'autre bout du monde. Il avait grandi à Drakheg, mais ne s'y était jamais attaché comme on s'attache à sa ville natale. Le Pays de Seth n'était ni Tieffla, ni Galben, ni l'Empire les réunissant. C'était Hera toute entière.
Deux ans s'étaient écoulés depuis son arrivée à Drakheg lorsque sa mère l'avait quitté. Elle avait dit que quelqu'un les avait retrouvé, et qu'elle devait aller à sa rencontre. Que c'était le seul moyen pour qu'il les laisse tranquille et que Seth puisse grandir normalement. Et que Maître Bayn saurait toujours s'occuper de lui. Elle savait qu'elle ne reviendrait pas. Mais elle y était allée tout de même. Elle l'avait serrée dans ses bras, et elle était partie.
Il avait demandé au Béhémoth d'aller avec elle et de la protéger. Mais sa mère ne voulait pas. Elle était partie en se cachant du dragon, en se cachant de tous pour que personne ne la suive. Il fallait qu'elle soit seule, avait-elle dit. Elle n'était jamais revenue. Les hommes du village n'avaient retrouvé qu'une poignée de cendres, au milieu desquelles se trouvaient son pendentif et son épée. On confia le pendentif à Seth, et les cendres et l'épée furent tout ce que l'on pu mettre dans la tombe qu'on avait dressé à son nom.
C'était à cette époque que ses cauchemars avaient commencés. Ils ne l'avaient plus quitté durant les cinq longues années qui suivirent. Jusqu'à ce que Maître Bayn, à son tour, dise qu'il devait partir et que nul ne devait le suivre. Qu'il reviendrait bientôt. Seth savait que c'était un mensonge. Qu'il ne reviendrait pas, lui non plus. Pendant que le vieil homme partait vers la montagne, il s'était enfui sur la tombe de sa mère, et s'était mis à pleurer.
Le Dragon était venu au moment où l'éruption avait commencé. Il disait qu'il était trop tard pour partir, qu'il vallait mieux rester là jusqu'à ce que le chaos ne passe. Qu'il veillerait sur Seth. Puis il était parti quand les hommes étaient arrivés. Il avait dit que l'enfant serait plus en sécurité avec eux. Mais qu'il pourrait toujours revenir le voir, s'il revenait dans la région. Que le volcan se calmerait et que lui resterait. C'était le seul véritable ami que Seth ait jamais connu.
Tous ces souvenirs tourbillonnaient dans l'esprit de l'adolescent pendant qu'il se battait. Sa première vraie bataille, baptême de sang et de mort. Il n'avait pas peur. Il était dans l'endroit du monde qu'il connaissait le mieux, entourré de dragons. C'était aux assaillants d'avoir peur de lui.
Cela ressemblait à vrai dire autant à une partie de cache-cache qu'à une véritable bataille. Les adolescents avaient profité du choc ayant assomé la première des neufs créatures pour l'enchainer fermement à un lourd pillier, et se contentaient désormais qu'elle avait repris conscience de rester le plus loin possible d'elle. Puisque ces créatures savaient parler, il fallait qu'il en reste au moins une vivante à la fin de la bataille pour être interrogée sur les raisons de cette attaque.
Les deux suivantes avaient déclenché la petite panoplie de pièges qu'ils avaient eu le temps de mettre en place en chargeant à vue leurs adversaires. L'un d'eux semblait y avoir succombé, tandis que l'autre s'était relevé blessé, mais encore combattif. Trois carreaux d'arbalète dans la chair l'avaient achevé, non sans lui laisser le temps de lancer sa torche sur l'un des enclos.
Les flammes qui s'élevaient désormais dans le Harras rendaient plus difficile la tactique des adolescents de sortir de l'ombre, frapper vite et disparaître de nouveau, mais le bâtiment était grand, et cela n'avait fait que déplacer le champ de bataille. Deux autres de ces créatures furent étendues au sol alors que les humains restaient insaisissables, et puis la chance tourna. Une des créatures, plus rapide que les autres, parvint à ratrapper l'un des adolescents et à le maintenir à la lumière. Les deux arbalétriers restant au groupe (le troisième avait déjà tiré le peu de carreaux qu'il avait emporté avec lui) tentèrent de lui venir en aide, mais le monstre n'eut qu'un geste à faire pour dévier les traits de leur trajectoire, et ils se perdirent dans les flammes.
Un seul coup dans le ventre du malheureux adolescent l'envoya voler à travers la pièce et heurter un pillier. Un autre vint à son secours et parvint à le ramener dans l'ombre. Il survivrait, mais la bataille était finie pour lui. Pour la force de ces créatures, un jeune humain n'étaient guère plus qu'une poupée de chiffon, mais il y avait bien plus d'os à briser dans un corps que dans une poupée.
Le dernier carreau du second arbalétrier vint se planter dans le mur, et celui qui restait serait également à cours de munitions avant peu. Le Shalezzim eut le geste inutile de lancer son arbalète déchargée au visage de l'une des créatures, puis se saisit d'une fourche posée contre le mur pour continuer le combat.L'un d'eux reparti avec le blessé, il restait six adolescents à bout de souffle pour faire face à quatre monstres en pleine forme.
Ce fut Zaahn qui, le premier, songea à utiliser l'un des rares avantages du physique humain sur celui des créatures: la légereté et la souplesse. Le plafond, pour permettre aux Kuars de voler, était placé assez haut, et les adolescents pouvaient grimper sans problème par les pilliers pour se mettre hors d'atteinte de leurs adversaires, ce dont ils ne se privaient jusque là pas lorsqu'ils avaient la nécessité de reprendre leur souffle, mais ils redescendaient toujours ensuite rapidement à terre, pour aider leurs camarades.
Zaahn fut donc le premier à porter une attaque par le dessus. Accroché d'une main aux prises qu'il avait à sa portée, il assenna de l'autre un coup aussi fort qu'il le put à l'une des créatures, non pas de son épée, trop courte, mais d'un long fraguement de planche arraché à l'une des pièces de bois brisées par la bataille, qu'il avait auparavent prit soin d'enflammer grâce à l'incendie. Il manqua de peu l'oeil de sa cible, et il n'y eut qu'une légère odeur de poils brûlés, mais ce fut pour les autres comme un signal, et un instant plus tard il n'y eut plus un humain au sol.
Pierres et poutres enflammées plurent sur les créatures, et une nouvelle d'entre elles s'effondra. Deux des trois qui restaient battirent en retraite vers la porte, tandis que la troisème assenna un coup violent et rageur à l'un des pilliers. Le bâtiment entier trembla un instant, et l'un des adolescents, qui avait lâché tout point d'appui pour lancer un autre projectile avec toute la force de ses deux bras, fut désarçonné.
Seth, car c'était lui, tomba lourdement au sol, et la créature, profitant de l'instant de stupeur qui avait figé les autres humains, s'approcha pour le tuer.
Maintenant ! En réponse à son cri silencieux, une queue pleine d'épine claqua par trois fois, envoyant la créature rouler au sol. Conformément à ce qu'ils avaient annoncé, les dragons étaient restés impassibles jusqu'à ce que l'on leur demande d'agir, mais désormais, ils prendraient la bataille en main. Deux Kuars se dressèrent autour de l'adolescent, tandis qu'un autre acheva son assaillant.
Un quatrième s'approcha des flammes, et l'on eut pu jurer le voir adresser au monstre en face de lui un sourire narquois. Il souffla puissemment, et les flammes devant lui s'avancèrent jusqu'à atteindre la créature, qui s'enfui hors du bâtiment avant de s'effondrer, brûlé vif, dans la neige. Le dernier des assaillants tenta de s'enfuir, mais deux des créatures dessinnées par Zaahn apparurent soudain pour le retenir, et les Kuars achevèrent le travail.
C'est terminé.
–Pas encore, Zaahn. La vraie bataille a lieu dehors, et avec le mal qu'on à eu contre si peu de ces bestioles, les autres doivent avoir besoin d'un sérieux coup de main. Maintenant que l'on a les alliés qu'il faut, si on allait le leur donner ?
Seth était monté sur le dos d'un des Kuars tout en parlant, et il n'eu pas longtemps à attendre après s'être tu pour que le reste de son groupe l'imite. Les dragons prirent leur envol en direction du fracas de la véritable bataille.
Notes
(1) La rapière est une épée à une main souple, fine et légère à la garde élaborée. Flamberge indique que sa lame "ondule comme la flamme".
Chapitre Second: Eveil.
Corannea
L'Archipel des Îles de Corail, conquis par les colons Pérénans en 0024, a réclammé et obtenu son indépendance par rapport au reste de l'Empire en l'an 1352 du Calendrier Impérial. Ce groupement d'îles, situé à moins d'une semaine de mer de chacun des principaux ports du Continent Vespuccien, occupe une position stratégique pour le commerce traversant l'Océan. C'est Ayanor Edenner III Lubel qui lui reconnu son indépendance dans les premières années de son règne.
Parmis les îles principales de l'Archipel, on compte l'Île Noble, devenue capitale des territoires indépendants de Corannea, l'Île de la Tisseuse, crainte par la plupart des gens de ce continent à cause des araignées géantes qui y vivent, mais qui, jurent les indigènes, sont parfaitement amicales avec les humains, ou encore l'Île de l'Arbre, qui a la particularité d'abriter un Arbre Pensant, nommé Maèjunn, appartenant à la même espèce que l'Arbre Yggdrasil, protecteur sacré du peuple Jihdéen.
De par sa situation maritime avantageuse et son indépendance par rapport à l'Empire, l'Archipel est rapidement devenu le port d'attache de plusieurs équipages de pirates, dont certains se sont rendu célèbres lors des évennements qui marquèrent l'Empire dans les années 1370
(1). Citons par exemple les noms des capitaines Kieran MacHarrolck, Siriel Lawn et Carla Knox. Ces pirates comptent d'ailleurs parmi leurs bâtiments le
Sables d'Arnamie, autrefois propriété impériale, et que l'on considère comme le plus beau des navires jamais conçus, ou encore le côtre
le Lion Noir, plus modeste, mais devenu quasi-légendaire.
Depuis la mort d'Ayanor Edenner III Lubel et la montée sur le trône d'Ayanor Daar II Enschel, les relations entre l'empire et Corannea se veulent assez limitées, mais amicales. La plupart des Pirates qui écument l'Océan y négocient leur butin, et nos relations commerciales avec l'Archipel nous permettent parfois de récupérer ce qu'ils nous ont volé de plus précieux. L'Exotisme des lieux continu d'ailleurs d'attirer nombre de citoyens impériaux, et ne sont pas rares ceux qui forment le projet de s'y établir temporairement ou définitivement.
Eiko Faldora, "Un Empire Quatorze Fois Centenaire" (extrait du chapitre huitième), 1402
Île Noble, Corannea, 12 jour de Danael 1404
Vous rêvez, Laureen ?
La jeune fille détacha son regard vert des flots qu'elle contemplait par la fenêtre et le posa, de mauvaise grâce, sur son professeur.
Lawn. Mon nom, c'est Lawn.
–Personne ici ne doute que vous ayez quelques raisons d'être fière de votre patronyme, Laureen, mais il n'empêche que vous êtes ici dans mon cours, et non dans l'équipage de votre père. Alors veuillez, je vous prie, vous lever et nous dire ce que vous savez de la naissance de l'Empire.
Elle se leva avec un soupir. Laureen Lawn, fille du célèbre pirate Siriel Lawn, voilà qui elle était. Elle n'avait vraiment aucune raison de perdre son temps dans cette salle de classe sombre et poussiéreuse, quand ses quatorze ans lui autorisaient une place de mousse sur le Lion Noir, ou un autre des navires de la flotte de son "oncle" Kieran. Elle passa une main dans sa courte chevelure brune et récita.
Le premier empereur fut Ayanor Zanar Ier Lubel. A cette époque, l'âge des grands empires antiques semblait être révolu, et les Régions Médiannes étaient organisées en plusieurs petits royaumes indépendants. Zanar était membre de la première Garde Princière, chargée de la protection de la famille royale de Galben. Mais, ambitieux, il trahit le Roi Galbe et s'empara du trône.
Après deux ans à la tête du royaume montagneux de Galben, Zanar lança ses armées en direction de l'ouest. Marrihm, capitale du royaume de Tieffla, attaquée par surprise, fut prise au bout de deux semaines de siège seulement. Une fois les plaines et les forêts de Tieffla conquises, Zanar continua sa progression jusqu'à l'Océan, écrasant au passage les quelques provinces indépendantes de la côte, comme celle de Rysia.
L'Empire ne devint une puissance réellement invincible qu'après la conquête de Pérénos et de Yorus, respectivement en l'an 0003 et 0005, et l'annexion de la Narmiellie en l'an 0006. Lorsque Zanar mourut en l'an 0023, son Empire s'étalait sur la quasi-totalité des Régions Médiannes, et disposait également de solides colonies sur le Continent Vespuccien, ainsi que dans les îles qui sont devenues depuis notre Corannea.
Mais j'ajoute que puisque l'Archipel a obtenu son indépendance avant la naissance de mes parents, on pourrait arrêter de se préoccuper tant que ça des continentaux.
–Je vous ferait la grâce de ne pas tenir compte de cette dernière remarque, Laureen. Vous pouvez vous rassoir.
Elle pointa l'horloge du doigt d'un air de défi Ou bien puisqu'il est midi passé, je pourrais ramasser mes affaires et sauter par la fenêtre pour être débarrassée de vous.
L'adolescente joignit effectivement le geste à la parole sans attendre de réaction de son professeur, se laissa glisser sur le tronc du palmier qui poussait contre le mur de l'école et s'enfuit en courant vers la mer.
Université de Leeshan, Tieffla, le même jour
Pénombre acheva rapidement de s'habiller. Elle n'avait pas dormi tant que ça, et cette débilité de rêve de cette nuit continuait à lui trotter dans la tête. Elle sorti de sa chambre et s'avança dans les couloirs. La fête du solstice d'hiver approchait, et les murs de la fac commençait se garnir de décorations de toutes sortes.
L'Université s'était installée dans une ancienne place forte, et un mur d'enceinte la parcourait. Dans la journée, nombre d'étudiants venaient sur ces remparts admirer l'immense forêt qui s'étalait tout autour, mais en cette saison, la nuit durait une partie de la matinée, et la jeune femme fut surprise d'y trouver quelqu'un d'autre.
Il avait les cheveux sombres et coupés courts, une feuille et un crayon dans les mains, et dessinait assis entre deux créneaux, le regard perdu dans le ciel de l'ouest.
Toi aussi, tu es venu admirer le lever du soleil(2) sur la forêt ?
L'inconnu se retourna et lui sourit. Comme elle, il devait avoir un peu plus d'une quinzaine d'années.
J'étais surtout venu dessiner, je ne savais même pas quelle heure il était. J'ai fait un drôle de rêve, cette nuit, et je voulais me changer un peu les idées.
–Eh ben, comme ça, je suis pas la seule... Elle vint s'assoir à côté de lui. Le ciel commençait à changer de couleur, et l'astre du jour ne tarderait pas à se montrer.
Alors, ce rêve, il parlait de quoi ?
–Oh, c'était... Etrange. Il y avait un grand tableau, je crois que c'était une sorte de carte d'Hera, ou quelque chose comme ça... J'étais en train de l'admirer, mais d'un coup, les couleurs ont commencé à disparaître... Comme si quelqu'un était en train de passer des grands coups de gomme dessus, sauf que j'étais tout seul...
–Ouais, ça devait être bizarre...
–Alors je me suis dit que le tableau était beaucoup trop beau, et que c'était dommage qu'il s'efface. J'ai prit une palette je ne sais pas trop où, et j'ai commencé à repeindre la toile. Ce qu'il y avait de bizarre, c'est que je n'avais que sept couleurs à ma disposition, mais que quelle que soit celle que je prennais, quand je la passait sur la toile, ça se redessinait tout seul...
–Le principal, c'est que tu aies réussi! Au fait, je m'appelle Astrid Méléanos. Mais tout le monde m'appelle Pénombre.
Il posa son crayon et serra la main qu'elle lui tendait
Novan Shilmon. Le crayon roula sur le papier et tomba au sol. A l'instant où Novan se pencha pour le ramasser, le loup dessiné sur la feuille émerga du papier et bondit au sol. Astrid sursauta. Le loup fit quelques pas, secoua sa fourure, puis Novan dit quelque chose et il disparu.
C'était quoi, ça ?!?
–Oh, désolé... Je n'en fais pas toujours exprès: Quand je dessine, mes dessins peuvent se matérialiser pendant un instant... C'est une capacité assez rare, que j'ai hérité de la famille de ma mère. Ça s'appelle "l'Encre des Guards".
Pénombre sursauta une seconde fois en entendant le dernier mot
Tu as dit des Guards ? C'est quoi, ça ?
–Tu n'écoute jamais ce que je te raconte, Pénombre, hein ?
Une seconde jeune fille venait de faire son apparition. Légèrement plus jeune que les deux autres, elle les observait malicieusement.
Je t'ai déjà raconté ça plusieurs fois, pourtant!
Les Guards sont des créatures légendaires, qui seraient les incarnations de l'esprit de la planète. On dit qu'ils étaient douées de tout plein de talents, et que de nombreux peuples les vénéraient comme des divinités. Ils ne pouvaient entre autre pas mourir tant que l'on croyait en eux. Ceux qui croient en leur existence expliquent leur absence du monde d'aujourd'hui par le fait qu'ils se seraient plongé dans ce qu'ils appellent leur "Sommeil de Pierre", qui guérit toutes les blessures, mais dont on ne peut pas se réveiller sans aide extérieure.
–C'est à peu près ce que j'avais entendu moi-même reprit Novan
Et on appelle mon talent l'Encre des Guards, parce que celui qui le maîtrise, en dessinant, serait en fait censé manipuler l'énergie dont sont constitués les Guards, et que les créatures qu'il va faire naître du papier seraient en fait des membres de cette espèce. C'est une belle légende, j'aimerais bien qu'elle soit vraie...
Pénombre resta silencieuse un instant, repensant à son rêve et au fait qu'il mentionnait les Guards et le Sommeil de Pierre. Effectivement, elle avait déjà entendu cette légende. Peut-être cette partie du rêve n'était-elle qu'une résurgence de souvenirs oubliés ?
Oui, effectivement, maintenant que j'y repense, tu m'en avais déjà parlé... Au fait, vous ne vous connaissez peut-être pas ? Novan, je te présente Tania Drak, ma meilleure amie. Tania, voici Novan Shilmon, un dessinateur rêveur.
Île Noble, Corannea
Thenn, tu viens ?
Le gamin sauta dans les bras de Lawn. L'adolescente se redressa en le soulevant, et s'en alla avec lui aussi vite que possible. Même pour venir chercher son petit frère, elle n'aimait pas le voisinage des écoles. On ne savait jamais qui pouvait essayer de vous y faire la leçon.
Alors, qu'est-ce que vous avez fait ce matin, dans ta classe, p'tite tête ?
–On avait une rédaction!
–Aoùch, c'est terrible, ça! Et 'fallait parler de quoi ?
–De la famille! J'ai dit que mon papa et ma maman, ils sont pirates, et que ma grande soeur, bah, c'est la plus jolie fille de tout l'Archipel!
Les joues de l'adolescente prirent une teinte argentée. Arrête, tu me fais rougir!
–Dis, Lawneen, pourquoi on dit "rougir" ?
–Parce que nous parlons la langue des Brennans.
Thenn la dévisagea de ses grands yeux étonnés. C'est quoi, des Brennans ? Elle le posa au sol et lui passa la main dans les cheveux.
Je vais t'expliquer. En fait, il y a quatre sortes d'Humains. Les Brennans, les Aquanes, les Metteans et les Nains. Les Brennans, ce sont les humains normaux, comme ceux qu'on voit tout autour de nous. Les Nains, ce sont les mêmes, mais en plus petit. Ils vivent dans l'Empire, alors on en voit pas souvent. Les Aquanes, eux, ils ont la peau bleue, et ils vivent sous la mer. Et me demande pas pour les Metteans, j'ai du m'endormir pendant que mon prof parlait d'eux.
Le gamin se gratta la tête, perplexe. Et nous, on est des Brennans, alors ?
–Oui, mais pas complêtement. Le grand-papa de notre grand-maman était un Aquane, et on a récupéré un peu de lui. C'est pour ça que nous deux, comme Papa, on peut respirer sous l'eau, alors que les autres ne peuvent pas. Et c'est aussi pour ça que quand on rougit, nos joues deviennent argentées, parce que c'est comme ça chez les Aquanes. Mais les autres Brennans, leurs joues deviennent rouge, c'est pour ça qu'on dit ce mot-là.
–Ah, oui, je comprends, maintenant.
Laureen se releva, prit son frère par la main, et reprit la route. C'est alors que deux 'grands' s'avancèrent dans leur direction. Des adultes, ou presque. Il a pas tord, le mioche, t'es plutôt mignonne...
–Ouais, t'es même pas mal du tout, pour une gamine.
La jeune femme ressera sa prise sur le poignet de Thenn, tandis que son autre main se dirigerait vers l'arme qu'elle tenait dissimulée sous ses vêtements. Merci pour le compliment, mais j'vous conseille pas d'approcher.
–Oh, et qu'est-ce que tu vas nous faire ? Nous mordre ?
–Je serais vous, les gars, j'écouterais ce qu'elle dit.
Le drôle de type qui venait de parler était adossé au mur d'une maison. Une cigarette aux lèvres (une vraie cigarette, pas un tube à fumer!), il battait un jeu de cartes, vêtu d'un long manteau rouge sombre et le visage dans l'ombre de son tricorne.
Et t'es qui, toi ?
–Je pourrais vous le dire, mais ça ne vous avancerait pas à grand chose. Par contre, j'peux vous dire que les gamins, là, ce sont ceux de Lawn. Vous savez ? ...le Pirate.
Les deux types se regardèrent, puis regardèrent Laureen et le poignard qu'elle venait de sortir de sa chemise. Ils tournèrent soudain les talons et filèrent en courant.
Merci, m'sieur, mais je gérais.
–Oh, je n'en doute pas, petite. Mais tu n'as peut-être pas à me remercier. Si ça se trouve, je suis pire qu'eux. Allez, file, maintenant, il ne faudrait pas inquiéter ton paternel.
Il regarda les deux enfants s'en aller, puis ajouta pour lui-même Oh, oui, je suis pire qu'eux. Et moi, je n'ai pas peur des pirates. Puis il jeta sa cigarette, fit disparaitre les cartes dans sa manche et tourna les talons. Il s'occuperait de la gamine plus tard, quand il n'y aurait pas le mioche. Le second ne faisait pas partie du contrat.
Ecole de Magie de Kandhrir, Rysia
Pandore !
La jeune femme se retourna. Elle n'avait pas dix-sept ans, et ses cheveux longs étaient du noir bleuté de la nuit. Son regard argenté chercha celle qui l'avait appelé. Eiko arrivait d'un couloir voisin. La barde avait la chevelure d'un roux flamboyant et un sourire radieu aux lèvres.
Tu est bien matinale, aujourd'hui !
– Oui.. J'ai encore fait un de ces rêves, cette nuit...
– Encore un rêve ? Il faut que tu me racontes ça !
– Eh bien, tu sais que le Professeur Relm m'a demandé de la prévenir à chaque fois. J'allais la voir, justement. Si tu veux, tu peux venir avec moi ?
– Adjugé.
La jeune femme et son amie s'avancèrent dans les couloirs de l'Ecole de Magie. La cité de Kandhrir avait été à l'origine une bibliothèque fortifiée, siège du savoir de toute la culture Rysienne. Gravement endommagée lors des conquêtes de Zanar, elle fut restaurée par les empereurs qui suivirent, pour devenir progressivement la plus grande reserve de savoir de l'Empire tout entier. Les mages de la Guilde du Trèfle s'y établirent pour leurs expériences au début du sixième siècle de l'Empire, puis fondèrent l'Ecole quelques années plus tard.
Près de huit cent ans plus tard, le drapeau rerpésentant la belette blanche, symbole de Rysia, flottait encore au vent au sommet du vénérable bâtiment, et les deux amies avançaient dans les couloirs de l'école en direction du bureau du professeur Relm. Elles trouvèrent celle-ci, comme toujours matinale, occupée à consulter d'anciennes notes.
Âgée d'une cinquantaine d'année, le professeur Relm avait durant sa jeunesse effectué de nombreux voyages en direction du désert Termédian et de la région des Pluies, afin d'étudier les légendes des peuples vivant dans ces contrées qui, bien que rattachées à l'Empire, demeuraient méconnues de la plupart des autres habitants des Régions Médiannes. Il n'était pas rare, lors de ses leçons, qu'elle cite ces peuples en exemples du fait qu'Hera était constituée de nombreuses cultures parfois très différentes les unes des autres, et que l'on ne pouvait réellement comprendre un peuple sans étudier ses croyances et son histoire.
Le bureau du professeur était un endroit destabilisant, mais agréable, décoré de souvenirs ramenés de ses voyages, et, s'étalant sur le mur du fond, d'une grande carte d'Hera dans laquelle étaient plantées des épingles indiquant l'emplacement de tous les lieux qu'elle avait visité. Pandore avait toujours aimé la contempler en espérant pouvoir un jour avoir autant d'épingles à planter dans sa propre carte.
Le professeur leva les yeux en voyant entrer son élève et la barde qui l'accompagnait. Voir la jeune femme venir la trouver dans son bureau de si bonne heure ne pouvait avoir qu'une seule explication. Bonjour, Pandore... Tu as encore fait un de ces rêves ? Ce à quoi elle répondit d'un hochement de tête, avec aux lèvres un sourire amusé par la réaction de son professeur. Celle-ci reprit.
Kerd pressentait que celà t'arriverait bientôt.
–Monsieur Erellon ?
–Lui-même. Si tu veux bien, il souhaiterait que tu le lui racontes en détail.
–Ce serait un honneur.
Le professeur répondit avec un léger rire Ne répête pas ça devant lui. Tu sais qu'il n'apprécie pas spécialement le piédestal sur lequel on a coutûme de le placer. Puis elle se leva, et fit signe à ses visiteuses de la suivre à l'extérieur.
Île Noble, Corannea
Je veux plus y aller, tante Leah! J'ai pas besoin d'avoir la tête aussi encombrée pour naviguer!
–Tu sais aussi bien que moi que c'est Ashley qui a insisté pour t'inscrire à l'école. Et si tu n'obéis même pas à ta mère, quel capitaine voudra de toi à son bord ?
–Mais le prof est un de ces continentaux idiots qui ne pense qu'à nous faire revenir dans leur empire à la gomme! Je suis sure que j'en sais plus long que lui sur tout ce qui risque de m'être utile dans la vie!
–Tu en discuteras avec tes parents quand ils reviendront. En attendant je n'ai même pas eu le temps de te dire que tu as reçu une lettre de Seth. Ça te réconciliera peut-être avec les continentaux...
Les joues de Lawn virèrent franchement à l'argenté, et la jeune fille saisit la lettre que Leah lui tendait et couru vers sa cabine. Pendant que ses parents étaient en mer, elle résidait à bord de ce navire-maison, sous la garde des membres d'équipage restés à terre. Quand elle était à terre, Leah, qui avait fait partie du premier équipage du Lion Noir avec son père et le capitaine MacHarrolck, venait souvent leur rendre visite, à Thenn et à elle.
Laureen se laissa tomber sur son lit, décacheta la lettre et commença à la lire. Elle n'avait jamais rencontré Seth physiquement, mais leurs mères se connaissaient, et avaient pendant longtemps échangé une correspondance active. Seth et Lawn avaient reprit le flambeau, et continuaient de s'échanger presque régulièrement des lettres.
L'adolescente en avait apprit plus sur le continent en quelques lettres de son ami qu'en plusieurs années de classe, et c'était peut-être l'une des raisons pour lesquelles elle ne se sentait pas bien à l'école. Pourtant, Seth l'encourageait à y rester. Il disait qu'il n'y avait jamais rien de mal à avoir la tête bien pleine. Il ne devait pas avoir le même genre de professeurs.
Il observait le navire à l'aide d'une longue-vue de poche. Sa cible était en train de lire sur le lit, dans sa cabine. La femme était sortie sur le pont avec le mioche et lui montrait quelque chose à l'horizon. Il ne repérait pas les marins, mais il y en avait au moins un. Je suis patient, petite. Tu finiras bien par sortir te promener toute seule, et là...
– Alors, on parle tout seul ? Il se retourna. Les deux brigands d'opérette qui avaient failli s'en prendre à la fille un peu plus tôt étaient là. Sauf que cette fois-ci, ils avaient amené du renfort. Son regard passa calmement de l'un à l'autre des cinq hommes.
Les copains et moi, on voulais te remercier, pour tout à l'heure. S'attaquer à la fille de Lawn, c'était vraiment pas une bonne idée. Alors que faire les poches d'un voyeur, par contre...
Un voyeur, hein ? Il ricanna intérieurement, mais son visage resta impassible.
Les potes et moi, on aime pas trop les étrangers. Surtout ceux qui ne veulent même pas dire leur nom.
Il s'étira d'un air exagérément plein d'ennui. Laisse-moi deviner... Si je ne te dis pas maintenant comment je m'appelle, tu vas me rosser, c'est ça ? Je crois que je vais prendre le risque...
Les trois premiers types chargèrent en même temps. Il para tranquillement le premier coup, envoya celui qui l'avait donné rouler au sol d'une balayette, et esquiva gracieusement les deux autres, dont l'un perdit l'équilibre. Il le maintaint au sol d'un coup de botte. Vous savez que vous êtes ridicules ?
Un brusque écart sur le côté, et deux adversaire s'envoyèrent au tapis mutuellement en voulant l'attaquer par les deux côtés. Le dernier homme voulu prendre la fuite, mais un coup dans les jambes le fit s'étaler au sol à son tour. Réajustant son tricorne, il saisit par le col celui qui semblait être le chef du petit groupe, et le souleva sans effort apparent.
On m'appelle Cartes. Et c'est la dernière fois que toi et tes copains fourrez votre nez dans mes affaires, compris ?
Il laissa tomber le type au sol, et tourna le dos sans plus s'en préoccuper. Dépliant de nouveau sa longue-vue, il reprit son observation pendant que les autres décampaient au pas de course.
Palais de CastelAmbre, Jihdea.
Ryan s'inclina devant la Cour d'Ambre. Une assemblée constituée d'un membre de la famille régnante de chaque clan du peuple Jihd, et représantant la plus haute autorité de Jihdea en matière de justice et de loi. La Cour se réunissait à CastelAmbre durant les dix dernières journées de chaque saison. Le jeune homme était venu accompagner son oncle, représentant du Clan Hagen. La veille encore, il ne s'attendait pas à devoir se présenter lui-même devant l'assemblée.
Ryan Hagen, Prince du Clan Hagen. Tu as demandé audiance devant la Cour d'Ambre. Parle, nous t'écoutons.
–Seigneurs du Peuple de Jihd, Chacun d'entre vous ici connaît le discours que m'a tenu l'Arbre Sacré lorsque j'ai été présenté à lui, il y aura bientôt cinq ans. Yggdrasil nous a prévenu qu'une guerre approchait, et que j'aurais un rôle important à y jouer. Il m'a confié la légendaire Gunjnir, afin que j'apprenne à la manier pour être pret le jour venu.
–Nous savons tout cela, Ryan. Où veux-tu en venir ?
–L'Arbre s'est adressé à moi cette nuit. Son esprit a touché le mien, et m'a prévenu que le temps avait commencé. La Guerre Sombre est à nos portes. Je suis venu vous demander conseil, car j'ignore ce qu'Yggdrasil attend de moi, et de nous tous.
Les membres de la Cour discutèrent un instant entre eux, à voix basse. Puis Aniel Deyn, Seigneur du Clan Deyn, prit la parole.
Nous ignorons quels sont les desseins de l'Arbre à ton égard, Ryan. Comme nous ignorons ce que sa sagesse lui a révélé de la Guerre à venir. Toutefois, si tu dis vrai et que celle-ci est proche, alors nous devons, comme par le passé, aller le trouver pour lui demander conseil. Il n'y a qu'une seule décision que nous pouvons prendre dès aujourd'hui, compte tenu de l'étendue de notre ignorance: Ryan Hagen, bien que tu n'aies pas encore atteint ta dix-septième année, tu vas devoir subir les épreuves ancestrales du passage à l'âge adulte. Ainsi, quoi qu'il arrive, tu seras pret à l'affronter. As-tu une déclaration à faire à la Cour d'Ambre avant qu'elle ne rendre son jugement ?
–Aucune. Je m'en remets à votre clairvoyance, Seigneurs.
–Alors qu'il en soit ainsi. Tu partiras pour l'Île de l'Epreuve dès demain. Puisse l'Oiseau d'Ambre guider ta route vers le succès.
Notes
(1) Ces évennements sont relatés dans
la Salsa des Flots, que vous pouvez découvrir en tant que Rôle-Play en visitant
l'Auberge de la Plume d'Ambre.
(2) Hera a un sens de rotation inversé par rapport à celui de la Terre: la course du soleil se fait donc d'ouest en est (et non d'est en ouest), et le décalage horaire va dans l'autre sens.
Chapitre Troisième: la Vraie Bataille.
Dame Chance
Pour certains, la chance n'existe pas. Seules comptent la précision des coups et la manière dont on les enchaine. Pour d'autres, au contraire, le hasard décide seul du destin d'une bataille. A peine peut-on l'influencer quelque peu par un avantage numérique, stratégique, ou de valeur combattante. Pour avoir vécu plusieurs batailles, même si aucune n'eût jusque là d'importance suffisante pour paraître un jour dans les livres d'Histoire, je pense que l'un et l'autre des points de vue sont incomplets.
Quantité et qualité sont des atouts non-négligeables au combat, mais ils ne suffisent pas à déterminer qui va l'emporter. Stratégies et techniques peuvent vous maintenir en vie plus longtemps, mais il arrive toujours un coup que vous n'aurez pas su prévoir. A quel moment votre adversaire va-t-il être déconcentré par un fait extérieur qui ne vous gêne pas ? Quand vos alliés arriveront-ils à temps pour vous tirer d'une situation désespérée ? Ces éléments hasardeux déterminent l'issu d'une bataille aussi assurément que votre préparation à l'affrontement.
Il est donc nécessaire que vous soyez toujours prêts, quelles que soient les circonstances, à accepter l'imprévisible. Entrainez-vous à combattre, mais aussi à comprendre comment vos ennemis raisonnent, afin de pouvoir les surprendre, et apprennez à tirer parti de l'improbable, lorsqu'il se produit.
Mais souvenez-vous qu'il n'est pas raisonnable d'attendre Dame Chance. Elle vient et repart au gré de ses caprices, et pour chaque faveur qu'elle vous accorde viendra une défaveur de la même importance. Bien rares sont les êtres qu'elle aime au point de ne jamais les quitter lorsqu'ils n'ont qu'elle sur qui compter. Durant tous mes voyages, je crois n'en avoir rencontré qu'un seul.
Discours à ses hommes du chef de guilde Gregan Shadefire, 1403.
Monastère Shalezzim, Galben, 12 jour de Danael 1404
Tout était sombre. Aucune lumière. Son corps flottait dans le vide absolu. Non, Seth! Pas maintenant!
La voix l'avait tiré de son cauchemar, mais il n'était pas encore réveillé pour autant. Qui es-tu ? Comment m'as-tu... ?
–Je ne peux pas te dire qui je suis maintenant, mais je t'ai sorti de cet endroit parce que j'y vais aussi, quelques fois. Ce n'est pas le moment d'y retourner.
–Comment sais-tu ça ?
–Un coup sur le crâne, et tu as oublié où tu étais ? Ton Monastère est attaqué, Seth! La bataille fait rage autour de toi, alors debout, et combats! Maintenant!
Ce dernier mot lui fit ouvrir les yeux, pour voir une patte noire et griffue arriver sur sa gorge. Il eut à peine le temps de rouler sur le côté pour l'éviter. Se relevant comme il pouvait, couvert de neige, il brandit son arme pour se défendre.
Le Soleil s'était levé. Depuis combien d'heures durait la bataille ? Beaucoup trop, pour des humains éveillés au milieu de leur sommeil. Les Shalezzims, durement touchés par la première charge des monstres, avaient hurlé de victoire en voyant arriver les Dragons. Mais ils avaient déchanté bien vite.
Les dragons avaient chargé leur ennemis sans prendre garde, ayant trouvé que les premiers d'entre eux, dans le Haras, n'étaient pas des adversaire de taille face à eux. Mais dans la cour, cela s'était déroulé autrement.
Celles de ces créatures qui tenaient les torches aux flammes étranges s'étaient précipités vers les dragons, agitant ces flambeaux. Cette étrange lueur avait créé une panique soudaine chez les Kuars. Incapables de se contrôler, ils avaient tourné leurs ailes vers le ciel et avaient quitté la bataille. Quelques membres du groupes de Seth, en tentant de reprendre le contrôle de leurs montures, avaient été désarçonnées. Les autres avaient été emportées au loin.
Seth seul, en raison du lien d'esprit qu'il partageait avec lui, avait réussi à calmer celui sur lequel il se trouvait, mais sans que l'un d'eux ne parvienne à comprendre pourquoi ces torches leur faisait si peur.
Il est probable que, si les dragons n'avaient gardé leurs yeux clos pendant toute la bataille du Haras, et si l'incendie n'avait pas masqué la lueur surnaturelle, les neuf créatures que les adolescents avaient affronté auraient mis les dragons en fuite sans aucun problème –et alors, Seth serait peut-être mort à l'heure qu'il était.
Le Kuar et l'adolescent, seul maîtres du ciel durant cette bataille, avaient fait de leur mieux pour venir en aide à leurs camarades partout où ceux-ci s'étaient trouvés en difficulté. Mais à la fin, les assaillants avaient commencé à les bombarder de tous les projectile qu'ils avaient pu improviser sur le champ de bataille.
Le Dragon avait été touché au flanc par quelque chose, et son cavalier avait été désarçonné. Seth s'était évanouis en rencontrant le sol à un endroit où la neige était trop peu présente pour amortir sa chute, et c'est alors que son cauchemar avait recommencé.
La rapière avait fort heureusement mieux résisté à la chute que celui qui la tenait. Se penchant pour esquiver le coup de patte qui suivit, il parvint à frapper par deux fois la créature en face de lui, qui recula de quelques pas avec un grognement de douleur. Stanta Yy'hell ! Seth avait crié sans vraiment le faire exprès, et de sa main tendue vers l'avant semblèrent tomber quelques spores de braises. Lorsque celles-ci touchèrent la neige, une colonne de feu s'éleva, et l'adolescent, surpris par son propre sortilège, bascula en arrière.
La colonne disparu presque aussitôt, mais une seconde s'éleva un peu plus loin, puis une troisième lorsque la précédente disparu, et ainsi de suite jusqu'à atteindre la créature, qui tenta de s'enfuir lorsque sa fourure s'embrasa.
Seth secoua une nouvelle fois la neige de son pyjama et chercha son dragon du regard. Mais leur lien d'esprit avait dû être rompu pendant qu'il s'était évanoui, et il s'était enfui comme les autres en se retrouvant de nouveau face aux étranges lueurs des torches.
Par là!
Il se retourna. La jeune femme qui venait de crier semblait de quelques années son ainée, et ses cheveux, du même bleu argenté que les siens, l'identifiaient comme étant membre de la caste des Ensorceleurs. Elle devait étudier sous la direction d'un autre instructeur, car son mode de combat différait de celui enseigné par Teyn. Et elle avait fort à faire pour se défendre contre deux assaillants.
Une lame dans chaque main, elle tournait sans cesse sur elle-même pour ne pas laisser d'ouvertures d'attaque possibles à ses adversaires. Viens m'aider, tu attends quoi ? SannaAdis ! Un rayon bleuté fusa de ses yeux sombres en direction de la créature devant elle, lui trouant le bras de part en part pour venir se perdre dans la neige derrière elle. Ce sortilège était d'ordinaire d'une puissance redoutable, mais le monstre n'eut qu'à peine un regard pour son biceps perforée, et, ce qui ressemblait à un hochement d'épaule plus tard, frappa de nouveau.
Seth s'élança pour aider la Shalezzime, mais avant qu'il ait pu parvenir jusqu'à elle, l'un des monstres grogna quelque chose, et une nuée d'éclairs rouges vifs jaillirent de ses griffes, la frappant de plein fouet malgré une vaine tentative d'esquive. Elle fut projetée en arrière, et l'un de ses deux adversaires se retourna alors contre l'adolescent.
Voilà qui concrétisait une crainte qui le tenait depuis le Harras: Si leurs assaillants étaient assez intelligents pour avoir pu apprendre la langue Shalezzime, ils l'étaient assez pour savoir utiliser la magie. Restait à espérer qu'au jeu des sortilèges, son talent naturel lui permette de l'emporter. Pyrophaïm ! Sa lame prit la couleur rouge vif du métal en fusion. Ce qui ne sembla hélàs pas émouvoir outre mesure l'adversaire, qui le chargea toutes griffes dehors.
Lâchant soudain son arme, Seth plongea sur le côté. La créature n'eût pas le temps de changer de direction et posa le pied sur le métal brûlant. Sycrandemenn ! Plusieurs dagues de glaces se formèrent devant lui, qui furent propulsées vers le monstre, avant que son pied brûlé ne lui permette de faire un écart. Ramassant sa rapière dans la neige et la vapeur, l'adolescent parvint à achever son adversaire.
Il fut alors frappé de plein fouet par une violente bourrasque. L'autre monstre, abandonnant temporairement sa proie visiblement sonnée, avait retourné sa magie contre lui. Lorsqu'il parvint à reprendre l'équilibre, quelques mètres plus loin et en ayant perdu son arme, la bête au bras percé lui envoyait déjà une nouvelle salve d'éclairs rouges.
Marregen Hann ! La neige fut soulevée du sol, se concentrant devant Seth pour former une sorte de bouclier gelé, juste à temps pour que les éclairs y rebondissent et soient dispersés en tous sens. La créature regarda l'adolescent avec ce qui ressemblait à un sourire moqueur, puis grogna SannaAdis ! Le rayon bleu frappa de plein fouet le bouclier gelé, qui tint bon quelques courtes secondes avant de voler en éclat.
Mais Seth rassemblait déjà ses forces pour tenter autre chose. Stanta Yy'hell ! Les colonnes de feu surgirent de nouveau, avançant droit sur la créature. Celle-ci attendit calmement, puis dès que les flammes furent à sa porté, fit un geste de la patte comme pour les renvoyer vers le garçon. Et le plus surprennant fut que les flammes firent en effet demi-tour.
Seth, déboussolé, n'eut que le temps de reformer son bouclier gelé: les colonnes de feu heurtèrent celui-ci de plein fouet et repartirent en sens inverse. Le monstre semblait trouver la situation particulièrement amusante, et renvoya par deux fois les flammes dans l'autre direction d'un simple mouvement du bras. Ce qui détourna complêtement son attention de l'Ensorceleuse, qui entre temps s'était relevée et s'approchait de lui par derrière.
Il avait à peine commencé à se retourner vers elle qu'elle l'avait déjà changé en statut de glace. Puis elle se tourna vers un Seth épuisé par l'échange inégal. Merci du coup de main. Ces choses ont une capacité incroyable à retourner nos tactiques contre nous. N'utilise jamais deux fois de suite le même sort contre eux.
–A ce rythme-là, je ne sais pas s'il va en rester beaucoup d'inédits à mon répertoire...
Elle sembla alors seulement réaliser que Seth n'avait pas passé l'âge Shalezzim du sortir de l'enfance depuis bien longtemps. Retourne vers la porte en vitesse. Tu as eu une chance à peine croyable, jusque là, mais ça pourrait ne pas durer.
Ecole de Magie de Kandhrir, Rysia, le même jour
Et là, une lumière bleue m'a ébloui, et je me suis réveillée en voyant le soleil revenir.
Pandore se trouvait dans le bureau de Kerd Erellon en personne. Directeur de l'Ecole de Magie, Conservateur de la Bibliothèque, et Bourgmestre adjoint de Kandhrir, il était considéré comme l'un des plus grands magiciens qu'Hera ait porté, et comme l'une des intelligences les plus brillantes de l'espèce humaine. En parfaite contradiction avec l'image populaire du magicien distrait à la longue barbe blanche et à l'aura imposante, c'était un homme discret, aux cheveux grisonnants et au menton toujours impeccablement rasé, et qui portait une grande attention à tout ce qui se déroulait autour de lui.
Il se leva après que Pandore ait finit de parler. Il consulta du regard le professeur Relm et Eiko Faldora, puis ramena son regard vers Pandore. Décidément, jeune femme, tes rêves sont toujours des énigmes remarquables. Toutefois, sans vouloir mettre en doute tes talents de conteuses, je crois que nous ne pourrons pas y comprendre grand chose sans le voir de nos yeux. Il se dirigea vers son bureau, et saisit l'un des nombreux pendentifs accrochés à sa lampe.
Je suppose que tu te souviens de ce qu'est ceci ?
–L'une de vos amulettes sensorielles. Elle reçoit et enregistre les impressions que ressent celui qui la porte.
–Exactement. Si tu n'y vois donc pas d'inconvénient... Pandore saisit l'amulette et la passa autour de son cou. Maintenant, concentre-toi sur ton rêve. Elle ferma les yeux un instant, et l'amulette se mit à briller d'une étrange couleur. Puis elle la retira et la tendit au magicien. Celui-ci s'approcha d'une statue qui occupait un coin de la pièce et y accrocha le pendentif. Maintenant, nous allons pouvoir revoir ceci ensemble.
La lumière s'éteignit dans la pièce, et le plancher disparu, pour laisser place à une sorte de carte en relief de l'Empire, exactement comme lors du rêve. Tous restèrent silencieux jusqu'à l'apparition de la brume sombre, puis le professeur Relm prit la parole.
'Une ombre venue du désert'... Cela me rappelle l'ancienne légende de l'armée d'outrecieux...
–Oui, je me souviens... C'est ainsi que les bardes désignaient ce qui devait avoir détruit Angska tout en mettant fin à la guerre. Eiko secoua la tête Mais je n'y croyais pas. J'ai rencontré des Shalezzims, et aucun n'a jamais pu me dire exactement ce qu'était cette ombre.
–Peut-être que les seuls à avoir connu la réponse étaient ceux qui sont morts en l'utilisant. Les deux femmes se turent, reportant leur attention sur le rêve. Les premières étoiles venaient d'apparaître.
La lueur bleue finit par surgir, mais contrairement à ce que Pandore avait supposé la première fois, elle était aussi ponctuelle et localisée que les autres. L'éblouissement venait du fait que la jeune femme s'était trouvé exactement au même endroit, c'est à dire au dessus de Kandhrir. Erellon pointa alors du doigt un éclair turquoise qui s'était élevé vers l'ouest. Avais-tu remarqué ceci, cette nuit ?
–Absolument pas. J'étais aveuglée par l'autre, à ce moment.
–C'est ce que j'imaginais. Ton rêve contient beaucoup plus d'informations que celles que tu as noté par toi-même. Il faudrait peut-être y assister plusieurs fois pour comprendre tout ce dont il retourne.
Le rêve se dissipa, et la pièce reprit son aspect normal. La lueur supplémentaire s'était située de l'autre côté de l'Océan. Peut-être sur le Contient Vespuccien, ou bien sur l'une des île de Corannea. Tous réfléchirent un instant silencieusement à ce qu'ils venaient de voir, puis Erellon reprit la parole.
Il me semble que l'idée générale est assez simple. La brume était une menace, quelle qu'elle soit, et ces étoiles, le moyen de s'en protéger. Toute la question est, je pense, de savoir quel est notre rôle dans tout celà, et pourquoi ce rêve t'a été envoyé. Sais-tu que tu es quelqu'un d'exceptionnel, Pandore ? Avant que je n'ai connaissance de tes premiers rêves, je ne pensais pas qu'il soit possible à quiconque d'avoir de tels aperçus de notre avenir.
Le jeune femme parrut embarrassée. Le magicien sourit. Oh, c'est parfaitement normal, lorsque l'on connait ton ascendance. Il me vient d'ailleurs une idée... L'une de ces étoiles se trouvait à Kandhrir. Si j'en crois ce que tu nous as dit, elle était même située précisément là où tu te trouvais. Il se tourna vers Relm Qu'en pensez-vous, ma chère ? Se pourrait-il que cette étoile symbolise notre jeune rêveuse ?
–Ce serait assurément une hypothèse intéressante, Kerd. Il faudrait donc envisager que ces étoiles représentent toutes des êtres vivants, peut-être même des humains.
Eiko intervint. Ce n'est pas possible. L'étoile d'ambre est apparue en même temps à deux endroits différents. Aucun être vivant ne possède le don d'ubiquité!
–En es-tu vraiment sure, Eiko ? Le magicien eut un léger rire. Je peux faire des choses que la grande majorité de nos concitoyens considèreraient comme impossibles, et pourtant, je ne maîtrise ni l'Encre des Guards, ni la Résonnance des Pluies, ni certaines de tes caractéristiques personnelles. Tu devrais pourtant savoir mieux que personne que certains êtres ont une habileté tout à fait surprennante à tricher avec les lois naturelles.
Mais cette étoile d'ambre, tu as raison, me semble plus importante que les autres. Elle semble avoir un lien avec Jidhea, puisque les îles ont prit cette même couleur. Peut-être est-ce dû à ce vénérable Yggdrasil ?
–L'Ambre n'est pas la couleur que j'aurais associée à l'Arbre, pour ma part. Relm sembla creuser sa mémoire Mais il me semble que les Jihdéens ont une légende parlant d'un oiseau au plumage d'ambre... Il faudrait peut-être se renseigner sur ce point.
–Quoi qu'il en soit, ce n'est pas en restant enfermés ici que nous trouverons la réponse. Erellon retourna prendre le pendentif et le tendit à Pandore. Le Professeur Relm m'a dit que tu arrivais à un point où seule l'expérience pouvait parfaire ton apprentissage. Ceci me parrait une excellente occasion de mettre ce conseil en pratique.
–Vous voulez dire que... ?
–C'était ton rêve. Personne mieux que toi ne saurait retrouver toutes ces étoiles et comprendre quel est leur rôle exact dans tout ceci. Je te conseille de partir d'abord pour la Forêt de Leeshan. C'est la localisation la plus proche de nous, et deux de ces lumières s'y trouvaient. Prends l'amulette. Si tu penses pouvoir tirer quelques informations de plus de ce rêve, tu n'auras qu'à la passer à ton cou pour le revivre.
Monastère Shalezzim, Galben
Plus aucun tireur ne gardait les fenêtres. Toutes les munitions avaient été utilisées, et les hommes étaient descendus dans la cour aider leur camarades avec d'autres armes. Peut-être la moitié du nombre initial de créatures avait été vaincue, mais d'autres encore étaient arrivées pour les remplacer, et elles semblaient toujours innombrables. Seth avait retrouvé son épée, et s'efforçait de suivre le conseil de l'Ensorceleuse. Deux monstres se jetèrent sur lui avant qu'il ait parcouru la moitié du chemin.
Tu attires trop les regards. Tu dois apprendre à te fondre dans ton environnement. Si tous tes adversaires te voient au même instant, il te faudra les affronter tous ensemble, et je ne donne alors pas cher de ta peau. La voix avait surgi à l'esprit de l'adolescent, comme un souvenir oublié qui s'éveille brusquement. Sa mère et lui n'avaient pas été les seuls étrangers à trouver refuge à Drakheg. D'autres voyageurs y séjournaient de temps à autres, parmi lesquels Gregan Shadefire, qui avait tenté pendant quelques temps de lui apprendre à manier les armes.
Gregan était un bretteur hors pair, capable de disparaître dans les ombres entre deux passes d'armes et de surprendre l'adversaire même après plusieurs heures de combat. A l'époque, Seth n'avait porté que peu d'attention à son enseignement, se croyant incapable de ressembler un jour un tant soit peu à un combattant. C'est maintenant que j'aurais besoin de tes leçons !
Mais il n'était évidemment pas là pour répondre au cris de l'adolescent, et celui-ci dû faire face seul à ses adversaires. Ashenda ! Son corps sembla soudain se changer en brume, et le premier monstre lui passa au travers sans lui causer le moindre dommage. Contrairement à ses camarades, qui passaient de longues heures à apprendre les sortilèges et à s'entraîner à les utiliser, Seth y faisait appel par instinct, sans savoir avant d'ouvrir la bouche lequel il s'apprêtait à invoquer. Son corps se reforma aussitôt, et il dû brusquement se pencher sur le côté pour esquiver le coup de griffe de l'autre monstre.
Maintenant qu'il s'en souvenait, l'adolescent constata que les entrainements au combat de Teyn et de Gregan avait été complémentaires. Le premier lui avait apprit à capter l'attention de l'adversaire vers les zones que l'on voulait qu'il attaque, pour pouvoir parer et riposter aisément, tandis que le second lui avait apprit à le distraire pour pouvoir plus facilement esquiver et frapper là où il ne s'y attendait pas. Anticiper et surprendre. L'adolescent aurait aimé savoir lequel de ses deux enseignant aurait battu l'autre lors d'un duel amical.
Les griffes de la créature rencontrèrent une nouvelle fois le métal de la lame dans une gerbe d'étincelles. Seth eut l'impression que son poignet volait en éclat. Lâchant soudainement son arme, il plongea dans la neige devant lui, pour éviter un coup de son autre adversaire. Hélàs, ses ennemis étaient trop bien coordonnées pour en venir à se toucher l'un l'autre, même après les plus spectaculaires esquives. Désarmé, la main gauche trop douloureuse pour qu'il puisse la bouger, il se redressa tout de même pour faire face. Seriatnemidès ! Le sol se mit à trembler devant lui, mais il avait perdu trop d'énergie pour que le séisme soit capable de renverser ses adversaires. A peine parurent-ils chanceler un bref instant.
Il y eut une sorte d'éclair métallique, et la tête de l'un des monstres roula au sol. Le coup de revers atteignit l'autre créature à l'épaule. Sans lâcher sa hallebarde des mains, Teyn souleva d'un coup de pied l'épée de son élève du sol, avant de frapper de nouveau. Seth n'était pas assez habile, surtout de sa seule main droite, pour saisir l'arme au vol, mais s'en empara dès que celle-ci toucha le sol. Evite de la perdre, la prochaine fois. Sur un champ de bataille, ton arme, c'est ta vie.
Le second adversaire s'était effondré, mais trois autres les encerclaient à présent. Dos à dos, l'élève et le maître semblaient en situation désespérée. Nous sommes les Enfants de Shale.
–Pour Elle, jusqu'à la mort, Fiers et Nobles, guerroyant. Ils s'élancèrent au même instant, l'arme levée, mais les monstres s'effondrèrent avant qu'ils les aient touché. Un être vêtu d'une cape noire, le visage dans l'ombre d'une capuche de la même couleur, venait d'apparaître à côté d'eux. Une violente douleur vrilla l'esprit de Seth. Il aurait pu jurer que la présence qu'il avait senti quelques heures plus tôt, avant le début de la bataille, appartenait au nouvel arrivant.
Aller jusqu'à la mort ne sera pas nécessaire. Cette bataille est terminée.
Comme en réponse aux paroles de l'homme en noir, d'autres comme lui apparurent à chaque lieu de combat, et à peine étaient-ils là que les monstres s'effondraient au sol. La douleur s'emplifia, et Seth sombra lui-même dans l'inconscience.
Chapitre Quatrième: Adulte ?
Passage à l'âge adulte
Voici deux ans que nous avions passé sur ses terres lorsque l'Arbre m'appela. Il fit cela à sa manière, comme chaque fois, par un songe dans la nuit. Au matin, je quittais Almfrest, Eric, Faris, nos quelques compagnons et notre campement provisoire pour reprendre la route, seul, vers Lui. Je savais que je n'avais à craindre aucun danger tant que je m'avançais en direction du Septentrion, car Il avait éloigné par la pensée les prédateurs, et me préviendrait si le sol sur lequel j'avançais était traitre.
Lorsque j'atteignis Yggdrasil, l'Arbre me présenta une racine sur laquelle je grimpai. Il me souleva alors, pour m'amener jusqu'à la mi-hauteur entre le sol et ses feuilles, et sa voix s'éleva en mon esprit. Te voici de nouveau devant moi, Enfant des Nuées. Je reconnus le nom qu'il m'avait donné lors de nos précédentes rencontres, bien que je n'en compris une nouvelle fois pas le sens profond.
Je répondis à voix haute. Je suis venu, Yggdrasil. Un silence suivit ma réponse, et j'eu pu jurer qu'il m'observait amusé. Puis, il reprit. Tu étais bien jeune, lorsque tu as posé pour la première fois ton pied sur ces terres dont je suis le gardien. Quinze années à peine révolues, c'est peu, même dans le monde des Brennans, pour commander aux hommes plus âgés qui t'accompagnaient.
–Je ne commandais pas seul, répondis-je, D'autres, plus expérimentés, guidaient mes décisions.
–Mais toi, tu étais jeune tout de même, et la guerre que ton peuple subis sur vos terres d'origine t'a volé une part ton enfance sans pour autant te préparer à l'âge adulte. Tu as désormais l'âge que les tiens considèrent comme celui de la majorité, et malgré les exploits que tu as accomplis ici, tu penses encore comme l'enfant que tu étais, et non comme l'adulte que tu dois devenir. C'est de cela que nous devons parler.
L'Arbre se tut, semblant étudier ma réaction. Comme je restais silencieux, il reprit. Vous m'avez confié votre projet de faire venir les vôtres sur ces terres, d'y établir une nation où vous serez hors de l'influence de Zanar et de ses armées. L'heure est peut-être venue pour cela. Mais alors, il te faudra être en âge de guider ton peuple entier. En âge, non seulement par ton corps, mais également par ton esprit. Tu dois me prouver que tu es prêt.
–Quelle est ton défi ? Si je le peux, je le relèverais. m'entendis-je répondre.
Il existe une île, à l'ouest d'ici. Petite, et un peu à l'écart, où vous n'avez pas encore abordé. Demande à tes amis de t'y déposer. Toi seul doit prendre pied sur l'île, et lorsque tu y seras, ils devront faire demi-tour et te laisser là. Au centre de l'île se trouve un Livre, dans lequel est dessinée mon image. Si tu parviens jusqu'à lui, poste ta main sur cette image, et tu seras ramené ici. Je saurais alors que tu es prêt. Si tu dois faire demi-tour et revenir de cette île par la voie des mers, alors c'est que le temps n'est pas encore venu. Va, maintenant, et prouve ta valeur.
L'Arbre me reposa au sol, et ne dit plus un mot. Je suis retourné jusqu'à notre campement, et j'ai prié mes camarades de m'amener jusqu'à l'île, que nous baptiserons désormais l'Île de l'Epreuve. J'ai noté ceci d'une traite, conformément à la coutume que nous tentons de prendre de garder par écrit chaque sage parole qu'Yggdrasil nous accorde. Dans quelques instants, je poserais le pied au sol, et ma mise à l'épreuve commencera. Puisse l'Oiseau d'Ambre guider ma route vers le succès.
Propos de l'Arbre rapportés par Seimar Deyn dit "le Conquérant", 0011
Île de l'Epreuve, Jihdea, 13 jour de Danael 1404
Ryan resta un instant sur la berge, regardant le navire repartir au loin. Près de mille quatre cent printemps s'étaient succédés depuis que son ancêtre Almfrest Hagen était venu ici déposer Seimar le Conquérant, premier homme à avoir mis le pied sur l'Île de l'Epreuve. Il avait lu avec soin plusieurs récits qu'avaient fait le fondateur du clan Deyn et quelques autres membres du peuple de Jihd ayant passé l'ancestrale épreuve du passage à l'âge adulte, mais la seule chose qu'il y avait apprit était que l'île était imprévisible.
Selon les légendes de son peuple, l'île avait été façonnée par les Créatures des Nuées elles-mêmes –tel était le nom que les Jihdéens donnaient aux êtres fantastiques que d'autres appelaient Guards, Dieux ou Esprits d'Hera–, et elles avaient investi tellement de leurs forces dans cette tâche que l'île entière était baignée de leur pouvoir. Le jeune homme pu constater par lui-même l'atmosphère étrange qui régnait sur l'île: une sorte de brume d'un bleu pâle émergeait du sol, s'élevant jusqu'à hauteur de ses mollets. L'air lui-même semblait différent. Les sons se propageaient avec un échos troublant, et les reflets de lumière lui donnaient l'impression de s'avancer à l'intérieur d'un dessin tracé au pastel et au fusain.
Une fois passé la rangée de dunes entourant l'île, et en masquant l'intérieur aux regards venus du large, Ryan trouva devant lui une forêt de sapins qui semblait s'étendre à perte de vue. La magie dans laquelle baignait le lieu devait perturber sa vision, car d'après la taille de l'île, il aurait dû en voir la côte opposée. S'efforçant de rester sûr de lui, il s'avança a l'intérieur de cette forêt.
Il n'avait pas marché bien longtemps qu'une sorte de petit diablotin émergea soudain de la brume qui masquait le sol et bondit sur son épaule.
Hey! Qui es-tu ?
–Tu as peur! La voix était moqueuse. Ryan tourna la tête pour tenter d'observer la créature, mais celle-ci, de deux battements d'ailes, se percha sur son autre épaule, pour revenir à sa position initiale lorsquele jeune homme voulu regarder de l'autre côté. Il reprit sa marche avec un soupir.
Non, je n'ai pas peur. Une seconde créature identique jailli de la brume pour venir se poser sur sa tête
Si, tu as peur!
–J'ai déjà dit que non. Les deux créatures se mirent à sautiller d'un pied sur l'autre en chantonnant
Il a peur! Il a peur! Il a peur! Ryan, exaspéré, se secoua brusquement pour faire partir les diablotins et s'écria
Bon, d'accord, je suis terrorisé! Ça vous va ?
Les deux créatures voletèrent un instant autour de lui, puis foncèrent l'une sur l'autre dans un éclair lumineux. Ryan cligna des yeux, pour voir face à lui lorsqu'il les réouvrit une créature monstrueuse. Elle ressemblait aux diablotins, mais en deux fois plus grand que le jeune homme, et une expression effrayante sur le visage.
Et comme ça, je te fais peur ? Le ton était toujours celui des diablotons, mais la voix était beaucoup plus grave et plus menaçante. Sans sourciller, Ryan dégaina l'épée qui pendait à son côté, et se mit en position de combat. Le démon éclata d'un rire sinistre, et disparut en fumée.
Désormais sur ses gardes, le jeune homme rengaina son épée, vérifia que Gunjnir était toujours correctement attachée dans son dos, et reprit sa marche. Après quelques pas, l'un des diablotins jailli d'un arbre pour retrouver l'épaule qui lui servait de perchoir.
Tu as eu peur!
–Qu'est-ce que vous me voulez, au juste ?
–Qu'est-ce que tu nous veux, toi ?
–Je ne vous veux rien! Je veux... Il s'arrêta un instant et souffla pour reprendre son calme.
Je suis ici pour passer une épreuve, rien de plus. Je dois trouver le Livre qui se trouve au centre de l'Île. Après, je partirais. Je n'ai pas l'intention de vous faire quoi que ce soit... qui que vous soyez.
–Ah, tu dois passer une épreuve! Et quel genre d'épreuve ?
–L'épreuve ancestrale du passage à l'âge adulte.
–Adulte ? Tu voudrais devenir adulte, toi ? A mon avis, c'est mal parti! Et il partit en battant des ailes en zig-zag à travers les arbres, à une vitesse telle que Ryan le perdit de vue rapidement.
Et pourquoi ça ? cria-t-il dans la direction où il l'avait aperçu pour la dernière fois. Mais la forêt resta silencieuse.
Secouant la tête en soupirant, le jeune homme reprit sa route. Peut-être aurait-il dû effectivement avoir peur. L'ambiance parraissait effectivement tout à fait adaptée à cela. Les arbres étaient suffisament entremmelés pour que l'on ne puisse pas voir venir d'éventuels prédateurs, et le bruit du vent dans les branches était la seule chose qui se laissait entendre. Mais il était Ryan Hagen.
Plusieurs des personnes qui l'avaient précédé en ce lieux avaient vu l'île couverte d'une forêt comme celle-ci, mais il ne se souvenait pas d'avoir lu quoi que ce soit sur ces diablotins, ni sur la plus grande créature qu'ils étaient devenu un peu plus tôt.
C'est parce que nous changeons de forme en fonction de la personne qui nous regarde.
Ryan sursauta en entendant la voix du démon. Il se retourna vivement: la grande créature avançait visiblement depuis un moment en voletant derrière lui, sans qu'il s'en soit rendu compte. Maudissant son inatention, il glissa instinctivement sa main vers la garde de son épée.
Vous lisez dans mon esprit ?
–Nous sommes dans ton esprit, Ryan Hagen ! Le démon bondit sur lui, le mordant sauvagement au bras avant qu'il ait eu le temps de réagir, puis s'évapora comme la première fois. Il ressentit la douleur sur le coup, mais lorsqu'il regarda son bras, il n'y avait aucune marque, et la sensation s'était envolée. L'un des diablotins arriva par derrière et se posa doucement sur sa tête.
Ne fais pas attention. Il est toujours comme ça.
–Tu pourrais m'expliquer, au juste ?
–Je pourrais. Mais après avoir regardé le jeune homme un instant, il repartit comme il était venu, sans rien dire. Les efforts de Ryan pour ne pas s'énerver inutilement portaient leurs fruits: la sensation d'agacement fut moins pronnoncée que les fois précédentes.
Peut-être que je commence à m'habituer...
–Ce ne serait pas mal.
Le second diablotin venait de se percher de nouveau sur son épaule.
Est-ce que je pourrais avoir cette explication... maintenant ?
–Tu crois que tu la mérites ?
–Je crois qu'il faudrait me la donner tant que je suis disposé à l'entendre.
–'Pas faux. Mais c'est simple, pourtant. L'Île t'observe. Elle examine tes réactions, pour savoir ce qu'il va falloir qu'elle améliore chez toi. Alors elle nous envoie pour faire le sale boulot.
–Et qu'est-ce que vous êtes censés améliorer, au juste ?
–Oh, pas grand chose. Dans ton genre, tu es quand même sacrément plus adultes que d'autres. Seimar, par exemple. Lui, jusqu'au bout, c'est resté un vrai gamin. Il savait donner le change, même nous on s'y est fait prendre, mais on a strictement rien réussi à changer, chez lui. Tu verras bien tout à l'heure.
–Tout à l'heure ? Qu'est-ce que tu veux dire ?
–Oups, j'en ai trop dit. C'est ta faute, d'ailleurs.
–Ma faute ? Et pourquoi ?
–Parce que c'est ta mise à l'épreuve, pardi! Si tu n'étais pas là, moi, je n'aurais rien dit ! Et il disparu après une pirouette.
Eh, attends! Mais une fois encore, Ryan ne reçut aucune réponse. Il reprit sa marche en constatant qu'étrangement, le comportement des diablotins ne l'exaspérait même plus.
C'est parce que tu fais des progrès.
Il se retourna de nouveau, pour se trouver face à face avec... lui-même ?
Oui, je sais, ça surprend. Mais pourquoi pas ? Tu aurais préféré un autre démon ? Le second Ryan Hagen s'adossa calmement à un arbre, et reprit.
C'est ça, que nous étions censés corriger chez toi. Tu t'énervais trop facilement. Si tu veux devenir adulte, il faut que tu apprennes à te contrôler, et à contrôler ta colère.
–C'est tout ?
–Bien sur que non, idiot ! Tu dois aussi apprendre à accepter que tu puisses avoir peur. Ça fait longtemps que tu t'éfforces de bloquer ce sentiment en toi, mais tu es un humain comme les autres. Tout le monde a peur, même toi. Si tu refuses de ressentir la peur, ou si tu essayes de te prouver et de prouver aux autres que tu n'as pas peur, tu vas finir par faire des bétises. Du genre, attaquer seul et avec une petite épée de rien du tout une bête qui fait deux fois ta taille et quatre fois ton poids.
–J'essayerais de m'en souvenir.
–Tu as intéret ! De toute façon, tu ne partiras pas d'ici par le Livre si tu n'acceptes pas la leçon.
–A propos, où est-il, ce Livre ?
–Tu crois que tu l'as déjà mérité ? Ce n'est que le début, Ryan. On ne devient pas adulte aussi rapidement que ça. Un clin d'oeil complice plus tard, le second Ryan avait disparu.
Plus aucune créature n'était venu troubler la solitude de l'île depuis la disparition de son double. Ryan commençait presque à regretter la turbulence des diablotins. La forêt était calme, et il se demandait s'il avançait toujours dans a bonne direction.
Cela dépend de la direction que tu penses être la bonne. Un Centaure venait d'émerger d'entre les arbre, juste à côté de lui, et courba la tête dans une sorte de salut. Le jeune homme l'imita avant de délcarer
Je veux bien faire des efforts pour ne pas être en colère, mais vous ne m'aidez pas.
–Il n'a jamais été question de te priver de ta colère, Fils de la Terre. répondit le Centaure d'un ton grave.
La bloquer comme tu t'efforçais de bloquer ta peur ferait plus de mal que de bien. Il te faut simplement apprendre à ne pas la laisser prendre le dessus. Tu dois ressentir les choses intensément, mais toujours rester lucide.
–Je... Je crois que je comprends.
–Mais ceci n'est pas l'objet de ma venue. Suis-moi. Il claqua des sabots, et s'enfonça de nouveau dans la forêt. Inspirant profondément l'atmosphère étrange de l'île, Ryan entreprit de le suivre. Après avoir franchi quelques rangées de sapins, il se trouva à l'orée d'une clairière, au centre de laquelle se dressait une sorte de petite tente. A la suite de son guide, le jeune homme pénétra dans celle-ci.
Comme il s'y attendait à moitié, l'intérieur de la tente ne ressemblait pas à un intérieur de tente ordinaire, et surtout semblait énormément plus large et plus haut que l'extérieur. Cela semblait plutôt être une salle de palais qui aurait facilement prit la clairière toute entière. Le Centaure se trouvait au centre de la pièce, assis (si l'on peut dire) à une sorte de table sur laquelle était posé une théière entourée de deux tasses finement ouvragées, l'une posée à la place du maître des lieux, l'autre à celle de l'invité.
Entre et prends place, Fils de la Terre. Ryan s'exécuta.
Je dois m'assurer que ton esprit est aussi affuté que ta lame, car dans le monde qui t'attend, tu auras besoin du premier plus souvent que de la seconde –du moins, faut-il l'espérer. Te sens-tu capable de répondre à quelques délicates questions ?
–Je ne sais pas. Pose-les, et nous verrons bien.
–Alors tu viens de répondre juste à la première d'entre elles. Maintenant, Fils de la Terre, écoute bien: Cette chose est vivante, mais pas un souffle d'air ne sort de ses lèvres. Elle boit sans cesse, bien qu'elle n'ait jamais soif, et bien qu'elle soit vêtu toute entière de maille, elle ne fait aucun bruit. Quelle est-elle ?
Ryan ne réfléchit qu'un instant. Il aurait peut-être eu de grandes difficultés à trouver, s'il n'avait pas été issu du clan Hagen, celui parmi tous les clans du peuple de Jihd a connaître le mieux la mer et ses occupants.
Il s'agit d'un poisson.
–Fort bien. Mais as-tu l'esprit logique, prince ? Le Centaure se leva, et revint avec trois coffrets.
Dans ces coffres se trouvent les ingrédients dont nous auront besoin pour l'énigme suivante. Lis attentivement les inscriptions présents sur chacun d'entre eux: Si l'une d'elle dit vrai, tu dois ouvrir le coffre et sortir son contenu. Si au contraire elle dit faux, garde le coffre fermé, ou tu le regretteras. Il est possible que tous les coffres aient besoin d'être ouvert, ou bien qu'aucun ne doive s'ouvrir.
Le jeune homme se pencha sur les inscriptions. "Aucun de nous ne doit être ouvert." disait la première. La seconde mentionnait simplement "Il faut que tu m'ouvres." Quant à la troisième, elle indiquait "Deux d'entre nous au moins doivent rester clos." Ryan réfléchit un long moment. Puis il repoussa les deux premiers coffrets, et ouvrit le troisième, pour en sortir trois fioles vides.
Remarquable. A présent, tu vas devoir remplir ces instruments. le Centaure ouvrit un tiroir de la table et en sortit dix-sept tasses, qu'il remplit avec la théière, les posant au milieu de la table.
Dans la première fiole, tu dois verser la moitié du liquide que tu as devant toi. Dans la seconde, il en faut le tiers, et dans la troisième, un neuvième. Sois précis: la moindre goutte mal placée pourrait avoir des résultats désastreux.
Ryan commença à compter, mesurant quelle quantité de liquide il faudrait prélever dans chacune des tasses. Ce qui ne tombait bien évidemment pas juste.
C'est trop dur. Je ne peux pas partager assez précisément avec de tels récipients...
–Tu n'as pourtant droit qu'à ce qui se trouve sur cette table. Réfléchis bien. Quand le calcul s'avère difficile, un peu d'astuce peut le faciliter.
Le regard de Ryan s'attarda sur la théière, puis sur les deux tasses qui y étaient disposées à son arrivée. Et l'illumination lui vint soudain: il remplit l'une de ces deux tasses de liquide, puis la plaça au milieu des autres. Ainsi fait, il pu séparer correctement les dix-huit récipients, et versa le contenu de neuf tasses dans la première fiole, de six dans la seconde, et de deux dans la dernière. La tasse qu'il avait rempli lui-même resta seule sur la table.
Fort bien joué. Bois a présent ce breuvage: Il rendra ton corps plus rapide et améliorera tes réflexes. Tu pourrais bien en avoir besoin... Et pendant que Ryan buvait, le Centaure lui tendit un parchemin roulé
La solution de cette ultime énigme pourra t'être utile quand la situation te semblera désespérée. Déplie le papier quand tu le jugeras nécessaire. Ma tâche est terminée, Fils de la Terre, maintenant va, et que jamais ton esprit ne perde sa vivacité.
Lorsqu'il ressortit de la tente, la clairière semblait avoir disparu, et les arbres tout autour de lui avaient prit une couleur quelque peu plus bleutée. Il se retourna, mais la tente elle-même, et le Centaure à l'intérieur, s'étaient évanouis dans la brume, eux aussi. Il marmona pour lui-même
Je m'attendais quand même à ce qu'il me demande quelle est la vitesse de vol d'une hirondelle(1), ou quelque chose comme ça...
Au bout d'un nouveau long moment de marche solitaire dans la forêt, Ryan vit voler vers lui les deux diablotins, qui sautèrent sur ses épaules, visiblement affolés
Qu'est-ce qui vous arrive ?
–L'Île a décidé!
–Décidé ? Décidé quoi ?
–Qui tu allais devoir rencontrer pour la troisième étape!
–Ah... Et ce n'est pas bon ?
–Non! C'est le Serpent! A peine le dernier mot fut-il pronnoncé que la forêt avait disparu, et les diablotins avec. Autour du jeune homme, il n'y avais plus désormais qu'une immense étendue plane. La brume couvrant le sol avait prit une teinte ocre sombre, et n'en dépassaient que des rochers sombres de taille diverses. Ryan senti soudain quelque chose bouger à quelque distance de son pied. Il fit un écart et regarda, mais la chose ne devait pas dépasser de la brume. Tentant d'oublier la sensation d'apréhension qui commençait à monter en lui, il reprit sa marche, espérant avancer toujours vers le centre de l'île.
Il n'avait pas fait dix pas que le Serpent surgit de la brume, devant lui. Il devait mesurer la taille de plusieurs hommes montés l'un sur les épaules de l'autre, et son corps avait l'épaisseur du tronc d'un grand arbre. Colerettes déployées, il fixait Ryan de son regard jaune menaçant.
Waw. Je ne m'attendais pas tout à fait à ça... Pour toute réponse, le Serpent plongea en avant, crocs déployés. Le jeune homme plongea sur le côté, esquivant de justesse une morsure. La créature s'était redressé aussitôt, et attaqua de nouveau. Ryan parvint une seconde fois à échapper à la morsure, mais les crocs avaient claqué encore plus près de lui que la fois précédente.
La même scène de reproduisit un certain nombre de fois sans que Ryan ait le temps de reprendre son souffle entre deux attaques du monstre, puis celui-ci s'arrêta soudain. Sifflant quelque chose, il plongea dans le sol et s'y enfonça comme s'il avait plongé dans l'eau.
Non, je ne m'attendais vraiment pas à ça... Je comprends pourquoi les diablotins avaient peur, maintenant.
Ryan avait reprit sa route depuis un moment quand le Serpent attaqua de nouveau. Cette fois, il pensait s'y être préparé, et lorsque la mâchoir de la bête claqua, ce fut sur le métal de sa lame. Il tenta de frapper à son tour, mais les crocs de la bête immobilisaient son épée. Lorsque le Serpent se redressa, le jeune homme fut soulevé de terre en même temps. La main tenant toujours fermement la poignée de son épée, il était suspendu juste devant l'oeil de la créature. Il cru alors réentendre la voix, moqueuse, de son double.
Tu vas finir par faire des bétises. Du genre, attaquer seul et avec une petite épée de rien du tout une bête qui fait deux fois ta taille et quatre fois ton poids.
Le Serpent secoua la tête, et Ryan dû lâcher son épée. Un vol plané dans les airs plus tard, il rencontra douloureusement le sol. La créature cracha l'épée, qui vint se planter dans la brûme un peu plus loin, puis reporta son attention sur sa proie.
D'accord. Là, j'ai peur. Se relevant juste à temps pour éviter un nouveau coup de crocs, le jeune homme s'enfuit en courant vers un empilement de gros rochers qui se dressait à quelques distances de lui.
Le Serpent plongea dans le sol à sa poursuite, mais il parvint à atteindre le tas de rocher juste à temps. Une fois grimpé dessus, il constata avec un soupir de soulagement qu'il semblait hors d'atteinte: le Serpent tournait autour des rochers, semblant chercher un point d'attaque, mais sans le trouver. La créature évitait soigneusement de passer là où quelque chose émergeait de la brume. Le ciel avait prit une teinte violette, et le soleil brillait d'un éclat rouge pareil à celui du crépuscule. Aucune route ne semblait pouvoir mener hors du territoire du Serpent.
Le temps passa, mais le Serpent ne parraissait pas vouloir s'en aller de nouveau. A chaque fois qu'il regardait autour de lui, Ryan voyait la silhouette sombre de la bête remuer dans la brume. Ne voyant aucun autre moyen de se sortir de cette situation, le jeune homme s'assit sur la pierre chaude et déplia le parchemin du Centaure. "Tant que je mange, je vivrais. Donne-moi à boire, et c'en sera fini de moi."
Et comment suis-je censé faire du feu ici, hein ? Il énuméra les moyens qu'il connaissait d'obtenir ce qu'il voulait. Il n'avait sur lui aucun objet de verre qui aurait pu concentrer les rayons solaires. Pas non plus d'éclats de rochers à frapper les uns sur les autres. Malgré l'étrange aspect du ciel, la foudre ne semblait pas vouloir lui venir en aide. Et de toute façon, qu'aurait-il utilisé comme combustible ? Il commençait à désespérer, lorsqu'une idée lui vint.
Il détacha de son dos la lance offerte par l'Arbre des années auparavant. Sa pointe brillait d'un éclat métallique hors du commun. Cette arme, forgée jadis par Seimar le Conquérant et Eric Dragonheart, contenait une magie puissante et mystérieuse.
Gunjnir, viens-moi en aide!
Empoignant solidement l'arme, il gratta de sa pointe le rocher sous ses pieds. Le contact entre la pierre et le métal souleva une gerbe d'étincelles, qui voletèrent un instant avant de retomber dans la brume. Celle-ci sembla alors s'enflammer toute entière, et le Serpent se dressa de toute sa hauteur avec une expression de douleure et ce colère mêlée.
Ravi de t'avoir connu, Créature. Et au plaisir de ne plus jamais te rencontrer. Ryan exécuta une sorte de salut moqueur puis, rassemblant toutes ses forces, frappa le rocher de Gunjnir. L'arme s'enfonça dans la pierre, et celle-ci explosa, projettant le jeune homme en arrière. Le Serpent fut frappé de plein fouet par le souffle de l'explosion, et avec un cri de douleur, s'enflamma. A mesure que les flammes progressaient sur la bête, le ciel entier parut s'embraser. La tête de Ryan heurta alors un rocher, et il s'évanouit.
Lorsqu'il reprit ses esprit, la brume au sol avait retrouvé la teinte bleutée, et le ciel avait reprit son aspect habituel. Il était alongé au sol, tenant toujours Gunjnir dans sa main, et son épée était plantée non loin de lui. Un gamin, semblant âgé d'à peine plus d'une demi-douzaine d'années, était assis en face de lui et l'observait. Voyant que le jeune homme se réveillait, il se leva.
Tu as réussi!
Ryan se redressa et rangea ses armes.
Qui es-tu ?
–Je m'appelle Seimar. Répondit la petite silhouette avec une révérence appliquée.
Seimar ? Seimar Deyn ? Mais tu es censé être mort depuis plus de mille ans!
–Je sais. C'était long.
–C'est impossible. Les prêtres disent que les âmes des morts se séparent et rejoignent la grande rivière de la vie, dans laquelle elle se réassemblent pour former les âmes des êtres à venir. Personne ne peut rester entier aussi longtemps après la mort.
–Oui, c'est ce qui est arrivé aux autres. Mais moi, je suis resté. Je ne fais pas partie de la même rivière que vous. Le gamin se retourna d'un air triste. Ryan mit un genoux à terre à côté de lui et le regarda dans les yeux.
Et il n'y a personne d'autre comme toi ?
–Si, il y en a. Mais pas beaucoup. Je suis vraiment très différent, tu comprends ?
–Pas vraiment, non.
–C'est pas grave. Daniel t'expliquera, un jour.
–Daniel ? Qui est-ce ?
–Celui qui a écrit le Livre. C'est bien pour trouver le Livre, que tu es venu, non ?
–Le Livre, oui. Tu sais où il est ?
–Tu as Gunjnir avec toi ! Tu me la prêtes ? Avec un sourire réconfortant, Ryan décrocha l'arme de son dos et la tendit à l'enfant. Celui-ci la saisit par la garde, et malgré sa petite taille, commença à la manier comme s'il avait passé plusieurs années à s'entrainer à son maniement –Ce qui avait dû être le cas un millénaire plus tôt.
–Eric disait qu'on l'avait très bien réussi. Qu'il n'avait jamais manié une arme qui soit aussi bien équilibrée.
–C'est aussi mon avis. J'ai essayé plusieurs autres lances, mais aucune qui soit aussi bien façonnée que celle-là. Vous avez fait un travail remarquable.
–Merci! Le gamin tendit la lance à Ryan, qui la réacrocha à sa place.
Tu es le descendant d'Almfrest, c'est ça ?
–C'est ça.
–Tu ne lui ressembles pas du tout !
–C'est normal. A chaque génération, les visages changent. Et il y a eu un sacré nombre de génération, depuis votre époque.
–Bon, je vais te laisser voir le Livre. Mais tu reviendra me voir, hein ?
–C'est promis. Quand je pourrais, je reviendrais.
Seimar prit alors Ryan par la main et l'amena jusqu'à un piédestal qui se dressait non loin de là. Quand l'enfant posa sa main sur le piédestal, celui-ci s'ouvrit, laissant apparaître le Livre recherché. Le jeune homme tourna les pages jusqu'à trouver l'image d'Yggdrasil. Etrangement, l'image n'était pas figée sur le papier, et l'on semblait voir les branches de l'Arbre bouger sous le vent. Avec un dernier regard vers le gamin qui lui adressait un signe de la main, Ryan posa sa main sur le livre. Il se sentit alors aspiré à l'intérieur.
Notes
(1) Une hirondelle d'Europe, ou une hirondelle d'Afrique ? (Ceci était la première référence idiote. Mais hélàs pour vous, probablement pas la dernière.)
Chapitre Cinquième: Rencontre dans la Forêt.
Baarn Thor
Les chroniques impériales racontent que Marrihm, et avec elle Tieffla tout entière, tomba devant les armées de Zanar en seulement deux semaines. Ce n'est pas complêtement faux, sans pour autant s'avérer complêtement exact. Si l'on consulte les rapports fait par les généraux de l'époque, il ressort que la ville était presque déserte lorsque ses portes tombèrent. Sans que la future armée impériale ne comprenne comment, une grande majorité des habitants de Marrihm avaient pu s'échapper en direction de la forêt. (...)
Les habitants s'étaient donc enfui à l'éxtérieur des murs, l'assaut non préparé par une armée supérieure en nombre rendant presque impossible la défense de la ville. Ils avaient dans un premier temps trouvé refuge dans le village de Leeshan, au coeur de la forêt, mais celui-ci, protégé seulement par les arbres et les animaux des bois, ne leur aurait fourni aucune défense si l'armée de Zanar les avait retrouvés. Ils entreprirent donc de bâtir une réelle place forte, qu'ils voulaient imprennable, dans et sous la Forêt.
C'est ainsi que naquit Baarn Thor, la cité secrète. Son organisation reste assez mystérieuse, il semble toutefois qu'elle fut constitué en surface de plusieurs places fortes entourées de murs d'enceintes camouflés, ainsi que d'un réseau de ponts de singes, tiroliennes et cabanes perchées qui permettaient de passer de l'une à l'autre de ces places fortes sans poser le pied au sol, ainsi que de tendre des embuscades, mais dont, les arbres changeant avec le temps, il ne reste aucune trace aujourd'hui.
Sous la surface, en revanche, s'étalait un réseau de galeries formant un véritable labyrinthe. L'étonnante rapidité avec laquelle Baarn Thor fut fondée laisse à supposer qu'une grande partie de ces galeries ne fut pas creusée à cette période, mais datait de l'antiquité. Quoi qu'il en soit, ces galeries existent encore de nos jours, et ceux qui ne craignent pas les éboulis tentent parfois d'en retrouver les entrées.
La surprennante cité fut toutefois abandonnée peu après la fin de sa construction, la mort de Zanar et les négociations qui s'en suivirent rendant inutile une résistance de Tieffla contre l'Empire. Elle demeura cependant entretenue durant plusieurs siècles, et lors des quelques guerres qui menacèrent Tieffla durant le dernier millénaire, elle s'avéra aussi imprennable et redoutable que ses constructeurs l'avaient souhaité.
Désormais que plus aucune guerre ne semble menacer l'Empire, Baarn Thor est laissée à l'abandon. L'une des places fortes a été restaurée afin d'accueillir l'Université de Leeshan, mais l'on a perdu trace des autres, et les plans des souterrains ont été oubliés.
Professeur Relm, "Lieux Historiques des Régions Médiannes." (extrait de la partie consacrée à Tieffla), 1398
Université de Leeshan, Tieffla, 13 jour de Danael 1404
...Les Livres de Lois prévoient également qu'en cas d'absence d'hériter de la Famille Royale en âge de régner, la Couronne Impériale doive revenir en temps de guerre au Grand Chancelier, et en temps de paix au Général Commodore. Ainsi, à la mort prématurée de notre regretté Ayanor Edenner III, son fils Gregan n'étant âgé que d'une dizaine d'années, c'est Daar Enschel, alors chef des armées impériales, qui est monté sur le trône, devenant ainsi Ayanor Daar II.
Astrid soupira. Elle adorait d'ordinaire les cours de Legislation, mais aujourd'hui, elle avait perdu toute envie de suivre. Ce n'était pas l'approche de la Fête de l'Hiver et des vacances qui y étaient associées, contrairement à certains de ses camarades, mais depuis son rêve de la veille, l'idée de rester assise à une table lui parraissait particulièrement monotone.
Tout l'Empire savait que Gregan Lubel avait refusé de monter sur le trône une fois l'âge de sa majorité atteinte, et qu'il avait d'ailleurs par la suite quitté Lubekand, le Palais Impérial, sans plus donner de nouvelles. Cela faisait près de vingt ans, et ça ne lui donnait présentement pas d'autre envie que de s'enfuir elle-même.
Aussi accueillit-elle la fin du cours avec un grand soulagement. Rassemblant ses affaires, elle partit rejoindre Tania sur le campus. L'Université de Leeshan accueillait les jeunes Tiefflans à partir de douze ans. C'était le plus grand internat de toute la province, située dans la forêt de Leeshan, la grande forêt couvrant le nord de la province, s'étalant de la côte, à l'ouest, jusqu'à Marrihm, capitale de Tieffla et seconde plus grande ville de l'Empire. Les deux adolescentes avaient prévu cet après-midi une promenade dans ladite forêt.
Elle trouva son amie en compagnie de Novan, en train de tenter maladroitement de dessiner. L'adolescent à ses côtés lui donnait quelques conseils. Tu n'y arriverais pas mieux de la main gauche ?
–Je me suis tordu le poignet hier à l'entrainement, alors j'évite de trop m'en servir. De toute façon, c'est important de savoir tout faire des deux mains, non ?
Astrid n'insista pas, préférant reporter son attention sur le garçon. Si tu as quelques heures de libre, ça te dirait de venir te promener avec nous ?
–J'ai fini ma journée... Mais vous allez dans la forêt ? Quand je suis arrivé ici, ils nous l'ont déconseillé...
–Oh, il n'y a pas grand chose à craindre dans le coin, à part des loups et quelques dragons. A cette heure-ci, les loups dorment, et pour les dragons, on a une spécialiste. Tania rougit légèrement. Elle avait en effet grandi dans les Collines aux Dragons jusqu'à l'éruption du Mont Darius deux ans et demie auparavant, et n'avait pas son pareil pour identifier les territoires de chasses, et donc les éviter, même si les dragons vivant dans ces forêt n'étaient pas des mêmes espèces que ceux des collines. Novan reprit.
Dans ce cas-là, d'accord. Quel est le programme ?
–On va essayer de trouver les ruines d'une autre entrée de Baarn Thor. Un des profs de Tania lui a indiqué un endroit pas trop éloigné qui pourrait correspondre.
–Tu veux dire, du labyrinthe souterrain ? Je pensais que ce n'était qu'une légende, qu'il n'y avait que des ruines en surface...
–Dans ce cas, autant que tu commences à t'habituer: Y a pas meilleur que nous pour confronter les légendes à la réalité!
Quelques instants plus tard à peine, les trois adolescents franchissaient les murailles de l'Université. La seule route quittant le bâtiment passait par le village de Leeshan, un peu plus loin, puis traversait les bois en direction de Marrihm. Ils n'iraient pas jusque là. Au bout de quelques minutes de marche à peine, ils quittèrent la route pour s'avancer à travers les arbres.
Sanctuaire de l'Arbre, Jihdea, le même jour.
Tu as promis de revenir. Cela signifie que ton Epreuve n'est pas terminée.
La voix de l'Arbre résonna dans l'esprit de Ryan alors qu'il réapparaissait. Le Livre l'avait amené au pied d'Yggdrasil, sur la racine plate sur laquelle il était monté bien des années plus tôt. Assis en tailleur devant l'Arbre, Aniel Deyn l'attendait.
Te voilà prêt pour la quête que l'Arbre et la Cour d'Ambre ont décidé de te confier, Ryan Hagen.
–Mais je... ?
–Tu es le plus qualifié pour la mener à bien, de l'avis de l'Arbre et du nôtre. Je suppose que tu sais que j'ai une soeur, même si elle a quitté Jihdea avant ta naissance. Nous n'avons pas de nouvelles d'elle depuis son départ, mais Yggdrasil pense qu'elle ou ses enfants auront un rôle important à jouer, si tu te trouves à leurs côtés.
–Mais le continent est si vaste... Comment pourrais-je jamais la retrouver ?
–En commençant par chercher une autre princesse.
–Tu veux dire... Asalane ?
Aniel hocha la tête. Bien des années plus tôt, l'Empire avait dû affronter la rebellion de la province d'Arnamie, située sur la côte séparant le désert Termédian de l'Océan, et avait demandé de l'aide à son vieil adversaire. Jihdea avait envoyé le Capitaine Tesler Morgann, prince du clan Morgann, acompagné des meilleurs marins Jihdéans. A bord de son navire se trouvait également la soeur de Tesler, Asalane, dont on comptait sur le talent de diplomate pour mettre fin à la crise sans devoir livrer bataille.
Le port impérial avait été attaqué par surprise lors de leur débarquement, et si le vaisseau de Tesler était invincible sur la mer, il n'en était pas de même de ses hommes une fois à terre. Asalane fut enlevée par les rebelles et emenée à bord d'un autre navire, pour une direction inconnue.
Accompagné de ses hommes, méfiant envers l'Empire, Tesler s'était lancé dans la piraterie pour tenter de délivrer sa soeur. Mais ce furent finalement d'autres pirates qui parvinrent à la libérer lors d'une bataille autour de Corannea. Asalane resta quelque temps dans l'Archipel, et finit par tomber amoureuse et des lieux, et de l'un de ses libérateurs. L'histoire des Morganns était devenue presque légendaire au sein du peuple de Jihd.
L'Arbre pense qu'Aelyn et Asalane ont un contact entre elles, et qu'elle te permettra de retrouver ma soeur. Il a, de plus, le pouvoir de t'amener rapidement à Corannea, où ceux que tu devras rechercher ont leur port d'attache.
Forêt de Leeshan
Leurs pas à travers bois les avaient menés jusqu'à une sorte de clairière, au centre de laquelle se dressait une sorte de temple. Il parraissait à l'abandon depuis bien des siècles, et pourtant se dressait encore, comme défiant les forces du temps. Une atmosphère étrange, austère et joyeuse à la fois, émanait des vieilles pierres, et seul le bruit du vent venait troubler la tranquilité des lieux, comme si les animaux des bois, pourtant nombreux aux alentours, refusaient de briser ce presque silence. Les adolescents hésitèrent eux-même à prendre la parole.
C'est ce que nous cherchions ? Astrid sembla surprise par les échos de sa propre voix.
Je ne sais pas. Je m'attendais à quelque chose de vraiment en ruines...
Ils allaient s'approcher, examiner l'entrée et peut-être l'intérieur du temple, lorsqu'une sorte de hululement déchira le silence. Astrid s'immobilisa. C'était l'appel de détresse d'Esperkand !
Tania et Novan se regardèrent. Esperkand. C'était le nom d'une ancienne forteresse impériale située quelque part dans les Collines aux Dragons, tombée en ruine après une éruption du Mont Darius plusieurs siècles plus tôt et jamais restaurée. Le nom était devenu célèbre voici une dizaine d'années, lorsque trois personnes, connus sous les surnoms de Shadefire, Beholder et Angel, s'y étaient réunis pour fonder une guilde éponyme.
Quelques mois à peine après sa création, la Guilde d'Esperkand était déjà la guilde de voleurs la plus active et la plus insaisissable de tout l'Empire, se faisant un devoir de dérober chacun des trésors les mieux gardés de toutes les provinces. Ils semblaient vouloir prouver qu'aucun mur, aucune serrure ne pourrait les empêcher de passer, et jusque là n'avaient jamais été pris en défaut.
Comment sais-tu ça ?!?
–Je... connais quelqu'un qui fait partie de la guilde.
Elle n'avait pas encore assez confiance en Novan pour dire devant lui que le véritable nom d'Angel était Karen Meleanos, et qu'elle était sa nièce. Elle s'élança dans la direction du cri, et ils la suivirent tous deux.
Un second hululement identique au premier dû les guider pour qu'ils la trouvent. Elle était allongée au sol, visiblement au bord de l'évanouissement. D'après les débris de branches autour et au dessus d'elle, il semblait qu'elle venait de tomber du ciel. Elle était vêtue d'une robe à la mode du désert, et ses longs cheveux châtains étaient défaits.
Les trois adolescents se précipitèrent vers elle, et tentèrent de l'aider à se relever, mais même avec leur aide, elle n'y parvint pas. Que vous est-il arrivé ?
–Les pions bougent... les alliances ont commencé... prévennez Gregan... Elle ne put en dire plus. Astrid décrocha sa gourde et tenta de la faire boire, mais une grande quantité d'eau coula le long de ses lèvres et tomba au sol. Tenez bon ! Ils seront bientôt là. Mais elle perdit connaissance.
Ils arrivèrent à peine quelques instants plus tard. Ils étaient quatre. Le premier tomba à genoux à côté d'elle, sortant de sa pochette de route une flasque métallique. Il la déboucha et la passa sous le nez de la femme, mais la forte odeur d'alcool ne suffit pas à la réanimer. Il tenta à son tour de la faire boire, mais n'eût pas plus de succès qu'Astrid.
Fouillant dans sa pochette, il sortit alors une sorte de chiffon imbibé qui dégageait l'odeur douce d'une plante médicinale dont les adolescents ne connaissaient pas le nom, qu'il lui passa sur le visage. Elle ne réagit pas plus. Emmenez-là à l'intérieur. Elle a besoin de véritables soins d'urgence.
Deux des trois autres soulevèrent la femme du sol et l'emmenèrent en direction du Temple. Vérifie les alentours. Elle a peut-être laissé tomber quelque chose d'important. Pendant que le quatrième s'exécutait, il se tourna vers les adolescents. Venez. Mettons-nous un peu à l'écart.
Il avait les cheveux sombres, et portait une tenue de la même teinte dont dépassait le col et les manches d'une chemise blanche. Ses yeux cernés et sa courte barbe étaient ceux des gens qu'un travail pénible empêche de prendre du temps pour eux-même, mais cela n'attenuait en rien son charisme naturel. Son regard brillait comme deux flammes d'ombres, dont il tenait son surnom. Gregan Shadefire, leader de la Guilde d'Esperkand, s'adossa contre un arbre et but une gorgée de sa flasque.
Merci d'être intervenus. A-t-elle dit quelque chose avant de perdre connaissance ?
Les trois adolescents se regardèrent, puis Tania répéta les paroles de la femme. Une expression de tristesse et de soulagement mêlés se dessina fugitivement sur le regard de Gregan C'est peu, et tellement à la fois... Puis il avisa les regards intrigués de ses interlocuteurs. Je suis bien Shadefire, si c'est ce que vous vous demandez. Et je crois d'ailleurs que je connais l'une d'entre vous.
Il observa Astrid de haut en bas. Plus tu grandis, plus tu ressemble à ton oncle, Pénombre. Karen pense qu'avec le bon entrainement, tu pourrais facilement devenir meilleure que la plupart des membres de la Guilde.
Les joues de l'adolescente rosirent, mais, contrairement à son habitude, elle ne réfuta pas le compliment. Comment va-t-il ? Ça fait longtemps que je l'ai vu...
–Oui, il y a quelques évènements qui retiennent toute notre attention pour l'instant... Il va bien, même s'il aurait besoin de repos autant que moi.
–Des évènements ? Qu'est-ce qui se passe ?
–Rien de clair pour l'instant, c'est justement ce qui nous inquiète. Mais ne vous en faites pas pour cela. Esperkand s'occupe de ce que ces incapables d'impériaux ne feront pas.
Un regard échangé entre Astrid et Tania, et cette dernière reprit Nous voulons vous aider.
Gregan sourit, car il s'était attendu à la question. Quel âge avez-vous ? Quatorze, quinze ans ? Vous pensez vraiment que nous avons l'habitude de recruter de tels gamins ? Il savoura l'air indigné de la jeune femme, mais ne lui laissa pas le temps de répondre. Auquel cas vous auriez raison. Cette école ne vous apprendra pas tout ce qui vous sera nécessaire, et il vaut mieux commencer votre formation avant que vous ayez passé l'âge d'apprendre. Réfléchissez. Si vous désirez vraiment avoir un jour votre place dans la guilde, commencez par vous trouver au Temple dans une heure.
Il y eut une sorte d'éclair, et lorsque les yeux des trois jeunes gens se remirent de l'éblouissement, les deux derniers membres de la guilde avaient disparu.
Hauts Sommets de Galben, le même jour.
Tu es sur que tu n'aurais pas mieux fait de rester à l'infirmerie ?
–Avec ces types en noir et mes migraines, je suis mieux ici qu'au Monastère.
Les Hauts Sommets de Galben s'étendaient tout autour d'eux. La neige à perte de vue, dans lesquelles se perdaient les traces de ces créatures. L'arrivée des hommes en noir avait mis fin à la bataille. Ceux des monstres qui n'avaient pas été aussitôt tués s'étaient enfui dans les montagnes. On ignorait toujours qui ils étaient, et pourquoi ils avaient attaqué.
Leurs sauveurs s'étaient présentés comme membre du peuple Garùn. Tous les Shalezzims savaient que les Garùns étaient des nomades vivant dans le désert Termédian, car à l'époque où Angska régnait sur ce désert, une alliance existait entre les deux peuples. Les hommes en noir étaient, disaient-ils, venus au secours du Monastère en vertu de cette ancienne alliance. Ils n'avaient cependant pas indiqué comment ils avaient eu vent du danger, ni du lieu de la bataille.
Caryl Xarz, maître suprême de l'Ordre Shalezzim, était arrivé au Monastère dans le courant de la journée. On l'avait informé des évennements, et il s'était longuement entretenu avec celui qui semblait être le chef des Garùns. Personne ne savait ce que les deux hommes s'étaient dit, mais à la fin de la journée, Xarz avait annoncé que l'attaque n'avait été qu'un début. Une nouvelle guerre approchait, et l'alliance entre les Shalezzim et les Garùns devait être reformée pour le bien de tous.
Seth avait reprit conscience dans la soirée. Hormis une fracture qui l'empêcherait durant quelques temps d'utiliser sa main gauche, et une migraine assez pronnoncée, il était à peu près indemne, ce qui était loin d'être le cas de certains de ses camarades. Personne n'avait pu expliquer la cause de son évanouissement, ni de ses maux de tête. Lui les associait à la présence des Garùns, aussi fut-il le premier à se porter volontaire lorsque Teyn proposa de partir à la recherche des Kuars et des adolescents qu'ils avaient emmenés avec eux. Tred montra une nouvelle fois son dévouement envers l'Ordre en se présentant également sans hésiter, bien qu'il n'ait connu aucun des disparus.
Nous aurions dû partir hier. La nuit n'a pas dû leur faire de bien.
–Nous pensions que les Kuars, une fois remis de cette étrange frayeur, nous les ramèneraient. Nous n'avons pas à nous sentir fautif: Il est normal d'être trop optimistes après la façon dont s'est terminée la bataille.
–Tu parles encore avec l'insouciance de la jeunesse, Tred. J'aurais dû songer à ceux dont j'ai la charge, quelles que soient les circonstances.
Seth intervint. Zaahn est avec eux. N'oubliez pas son talent: Il suffit qu'il ait pu dessiner, et ils ont pu avoir du feu.
–Ce qui est une bonne nouvelle, assurément, mais je ne pensais pas qu'au froid. Plusieurs Trolls noirs se sont enfuis, sans compter les autres prédateurs vivant dans ces régions. Si les dragons ne les ont pas ramenés, il est à craindre qu'ils ne les aient pas plus protégés.
Que répondre ? Le risque était réel, et l'idée trop désagréable. Tout en accélérant le pas, Seth tenta de changer de sujet. Et celui que nous avions capturés et attaché dans le Harras, qu'en avez-vous fait ?
–Rien, j'en ai bien peur. Lorsque nous sommes arrivés sur place, la chaine avait été brisée, et il avait disparu. L'un des siens sera venu à son secours durant la bataille...
Ils marchaient depuis un long moment lorsqu'ils décidèrent de faire une pause. Même si leurs corps y étaient habitués, l'altitude ne les aidait pas à reprendre leur souffle. Au bout de quelques instants, Tred rompit le silence de la montagne. Ce lien avec les dragons... Tu sais d'où il te vient ?
–Maman disait que ça venait de mes ancêtres. Mais que j'avais de la chance de l'avoir, car on croyait depuis longtemps qu'il avait disparu.
–Parle-moi de tes parents.
–Ma mère s'appelait Aelyn Ganatiel. C'était, en tout cas, le nom qu'elle s'était choisi. Elle était aventurière, voyageant souvent, toujours prête à venir en aide aux gens dans le besoin.
–Et ton père ?
La vue de Seth se brouilla un instant. Mon père s'appelait Bayn Drak. Il est mort pendant l'éruption du Mont Darius. C'est un mensonge.
L'adolescent frissonna, et s'éloigna de quelques pas, espérant chasser cette voix désagréable de son esprit. Tu sais très bien que ton père se nomme Enabas, et qu'il vit encore quelque part vers le sud. Tu sais aussi que le jour où ta mère est partie, elle t'a dit qui vous poursuivait. Qui est celui qui l'a tué. Tu sais tout cela, Seth. Tu sais qui est ton père. Il secoua la tête et murmura Mon père était Bayn Drak. Enabas ne sera jamais que mon géniteur.
C'est alors que son attention fut attirée par quelque chose qui brillait dans la neige. Intrigué, il s'approcha. Il s'agissait d'une petite broche de métal. Sur laquelle était gravée la forme famillière des petits diables dessinés par Zaahn. Par ici ! Ils allaient dans cette direction! Quelques signes vers ses compagnons, qui s'apprêtaient à reprendre la route du mauvais côté, puis il s'élança en courant dans le sens indiqué par l'objet.
Chapitre Sixième: Suivre la Piste.
Dragons
Les Dragons peuplent les légendes Héréennes depuis aussi longtemps que remonte la mémoire des humains. Ils n'ont pourtant pas toujours existé à la surface de notre planète. A l'instar des Elfes peuplant l'Adaos, il semble en effet que les Dragons soient venus d'Outrecieux vers la fin de l'âge antique, et que nos ancêtres leur aient donné ce nom en les trouvant ressembler aux créatures des anciennes légendes. Si nous savons que les Elfes sont venus sur Hera à bord d'un gigantesque navire stellaire qu'ils ont ensuite démantelé pour fonder leurs premières cités, nous ignorons en revanche comment sont arrivés les Dragons. Certains avancent l'hypothèse que la Lune du Diamant leur servit de vaisseau, attenu que les hommes de l'antiquité ne paraissaient avoir pour tous astres en leur ciel que le Soleil et la Lune de l'OEil.
N'étant pas d'origine Héréenne, les Dragons ont des dissimilitudes flagrantes avec les autres espèces. Leur peau est par exemple accompagnée d'écailles semblables à celles d'aucun de nos reptiles, et que ni les flèches, ni les carreaux d'arbalète ne semblent pouvoir entammer. Pour blesser un Dragon sans devoir se mettre à portée de ses coups, seuls les fusils semblent être efficaces. Leurs regards sont sensibles à des luminosités qu'aucun humain ne peut détecter, et par bien des points, ils sont les êtres les plus évolués que nous connaissons.
Il y a cependant une grande diversité parmi leurs différentes espèces. Ainsi, les Leviathans, comme les Aquanes, respirent de l'eau et non de l'air. Les Drakhens, dépourvus de tout appendice ayant été ou pouvant devenir des ailes, courrent dans les forêts. Le sang des Kuars contient l'un des venins les plus terribles que nous connaissions. Les Arcaons peuvent évoluer dans le sable du désert aussi facilement que nous nageons. Les Béhémoths semblent capable de 'sentir' des choses se déroulant à de très nombreuses lieues de l'endroit où ils se trouvent. Et ce ne sont là que cinq espèces parmi la trentaine que nous connaissons.
Si la plupart des Dragons sont capable de comprendre nos paroles, leurs cordes vocales ne leurs permettent pas de produire les sons que nous utilisons pour le parler. Si l'on souhaite pouvoir communiquer avec eux, il nous est donc nécessaire d'apprendre leur langue –qui s'avère, en juste retour, extrêmement difficile à pronnoncer pour nous. La conversation entre humains et dragons est donc possible, mais fortement limitée. Telle est peut-être la raison pour laquelle hormis les Kuars et les Shalezzims, bien rares en notre région du monde sont les cas de coopérations de longue durée entre Brennans et Dragons.
Cal Jerreos, extrait de l'"Etude des peuples non-Brennans", 0014.
Hauts Sommets de Galben, 13 jour de Danael 1404
En cette fin d'automne, la quantité de neige dans les Hauts Sommets rendait certaines pistes difficilement praticables à pied. Les Shalezzims, cependant, étaient habitués aux sports de glisse. Le trio utilisait des snowblades, ces skis courts et fortement aiguisés idéaux pour avancer facilement quelle que soit l'inclinaison du sol. Tred avait prit un peu d'avance, et Seth en profita pour exposer ses doutes à son instructeur.
L'arrivée providentielle des Garùns, dont il était persuadé d'avoir senti la présence plusieurs fois avant le début de la bataille, paraissait particulièrement louche à l'adolescent, de même que le fait qu'ils aient vaincu si facilement les Trolls Noirs, alors qu'ils affirmaient ne pas avoir rencontré ces créatures jusque là. Et puis, il y a aussi l'arrivée de Xarz. Sa venue au Monastère n'était absolument pas prévue, et il arrive pourtant juste après ces évènements...
–Il y a une autre question que tu ne t'es pas posé, et que je ne lui poserais pas. Tred est membre de la garde personnelle de Xarz. Et pourtant, quand nous avons rejoint les autres, Tred nous encourageait à la bataille, et Caryl n'était pas là.
Lorsque le maître de l'Ordre se déplace, les membres de sa garde personnelle doivent avoir une raison importante pour ne pas rester à ses côtés. Cette nuit-là, Caryl était en train de voyager vers le Monastère, et Tred n'était pas avec lui. Seth s'arrêta un instant, surpris de n'avoir pas encore remarqué ceci. Teyn reprit. Tant que ceux qui nous guident restent fidèles à Shale, il faut parfois accepter qu'ils fassent des choses que nous ne parvenons pas à comprendre.
Puis il accéléra pour rattrapper le jeune Traqueur, qui s'était arrêté pour les attendre. Seth l'imita, à la fois déçu et rassuré par la conclusion de son Mentor. Tred leur désigna un fin nuage de fumée qui s'élevait un peu plus loin. Accélérant, ils arrivèrent en vue d'un feu de camp autour duquel étaient réunis les trois disparus, qui ne semblaient pas en trop mauvaise forme.
Mais avant que les sauveteurs aient eu le temps d'en voir plus, il y eut un hurlement bestial, et une forme massive apparut soudain entre eux et ceux qu'ils venaient chercher, leur masquant la vue. La créature n'avait pas bondit, mais avait été plutôt propulsée par une autre aussi puissante.
Se retournant vivement, Seth et Teyn virent bondir quatre créatures vers eux, tandis que trois autres avaient rejoint la première. Ils se retrouvaient manifestement au milieu d'un affrontement entre leurs adversaires de la veille et un groupe de Trolls Blancs des Hauts Sommets, et ni les blancs ni les noirs ne semblaient vouloir laisser passer les humains. Pendant que l'adolescent et son professeur sortaient leurs armes pour se défendre, Tred dégainait ses épées et fonçait vers les monstres les plus éloignés.
Île de l'Arbre, Corannea, le même jour
Lorsqu'il réouvrit les yeux, Ryan vit autour de lui que le sable, et plus loin l'Océan, avaient remplacé la neige. La température était montée d'une quinzaine de degrés, mais curieusement, la transition ne lui avait pas paru brusque. Il admira de nouveau la puissance de l'Arbre Pensant, qui l'avait fait voyager il ne savait comment vers l'Archipel des Îles de Corail. À sa connaissance, aucun être humain, même parmi les meilleurs magiciens, n'étaient capable de téléporter ainsi quelqu'un.
Il se releva, et contempla le coucher de soleil derrière l'Arbre Maejùnn. Ce cousin d'Yggdrasil s'adressa alors à lui de la même manière que celui qu'il connaissait. Sois le bienvenu sur ces terres dont je suis le gardien, Fils de la Terre. Voici l'ami qui va te mener à ce que tu cherches.
Il remarqua alors un homme qui l'attendait. Vêtu à la manière des pirates, avec la tête couverte d'un bandeau et un chronomètre pendant à son cou, il semblait âgé de plus d'un demi-siècle, mais son regard avait gardé le pétillant de la jeunesse. Il s'approcha, et exécuta maladroitement une révérence jihdéenne, avant de déclarer également en jihdéen, bien qu'avec un accent auquel le jeune homme n'était pas habitué Salut à toi, Ryan Hagen, Prince du clan Hagen. Maejùnn m'a dit que tu pourrais avoir besoin d'un navire.
Ryan répondit dans la langue de l'Empire, qu'il savait être restée celle de l'Archipel. J'ignorais que les Corannéans maîtrisaient aussi bien ma langue...
–Pas tous, loin de là. J'ai eu la chance d'avoir pour professeur une femme aussi douée que patiente... Et qui, je crois, est la personne que tu es venu voir.
Le Pirate s'avança, entrainant avec lui le regard de Ryan vers un petit navire à la coque sombre ancré sur la plage, derrière eux. Quelques marins étaient déjà occupés à préparer le départ.
Elle est actuellement sur le navire de son frère, mais le Capitaine Morgann et moi-même devons nous retrouver pour discuter de quelques arrangements demain, aux alentours de l'Île Noble. Tu pourras t'entretenir avec elle à ce moment. Sais-tu naviguer ?
–Tant que votre navire a des voiles et des cordages, je devrais pouvoir me débrouiller.
Le pirate éclata de rire. Alors considère-toi comme temporairement membre de mon équipage, Matelot Ryan. Je suis le Capitaine Lawn.
Hauts Sommets de Galben
Seth bondit sur le côté, esquivant le coup de griffe du noiraud, qui alla frapper le troll blanc. Lequel répondit par un autre coup aussi violent, qui envoya le troll noir rouler un peu plus loin. Temporairement débarrassé de son adversaire, le blanc se retourna contre l'adolescent, mais celui-ci avait déjà prévu cette réaction, et plongea sa rapière dans le coeur de la créature. Teyn acheva le noiraud tombé à terre. Il venait déjà de tuer l'autre noir, juste après que celui-ci en ait fait de même avec l'autre blanc.
C'est plus facile, quand ils se tapent dessus eux-même !
Les Trolls Blancs étaient de vieilles connaissances des Shalezzims. Redoutables prédateurs des Hauts Sommets, doués d'une force équivalente à celle des Trolls Noirs, ils n'avaient cependant pas l'intelligence nécessaire pour parler, ni pour user de magie. Visiblement, les deux espèces n'étaient pas des plus grands amis qui soient.
L'instructeur et son élève se tournèrent vers le feu de camp. A égale distance entre ceux qu'ils étaient venu chercher et eux, Tred avait bondit, tranchant net de ses épées une patte et le cou du troll blanc face à lui, tandis que ses snowblades s'étaient enfoncés dans le flanc du troll noir se trouvant à terre. Dégageant ses pieds d'un saut, il frappa la créature la plus proche –un noiraud–, qui parvint à parer de ses griffes les deux premiers coups, mais succomba au troisième. Le dernier, un autre noir, bondit sur lui, puis roula au sol une épée enfoncée entre les deux yeux.
Le temps que Zaahn et ses deux compagnons aient eu le temps d'arriver l'arme à la main, le jeune Traqueur avait essuyé le sang de ses quatre lames et rengainait ses épées tout en rechaussant ses snowblades. Je comprends pourquoi ils l'ont nommé Traqueur, d'un coup... Seth et Teyn avaient rejoint les autres.
Vous allez bien ?
–La nuit a été froide, mais grâce à Zaahn et à ses bestioles, on a pu avoir assez de feu. Ce sont les premiers ennemis qu'on rencontre depuis qu'on essaye de retourner au Monastère. Comment s'est fini la bataille ?
Teyn raconta la fin des évènements –sans rien évoquer de ses doutes ni de ceux de Seth quant aux Garùns et à Tred et Xarz–, puis regarda le ciel. Le soleil avait dépassé son point culminant dans sa course céleste depuis un bon moment. Il commence à se faire tard... Où sont passés les Kuars ?
–Ils ont continué après que l'on ait réussi à descendre. Nous avons perdu de vue leur direction.
–Alors il vaut mieux que nous rentrions au Monastère. Nous repartirons à leur recherche plus tard.
–Si tu le permets, je vais vous laisser rentrer et continuer quand même la piste.
Tous sursautèrent en entendant parler Seth, qui s'était quelque peu éloigné du groupe. Teyn fit un pas vers lui Je ne vais pas te laisser partir seul et à pieds, avec ces choses dans le coin!
–Je n'ai pas précisé que je continuerais seul. Ni que je marcherais.
C'est alors qu'ils remarquèrent qu'un dragon volait dans leur direction. Un Béhémoth. Il suffisait de regarder Seth pour comprendre que c'était le dragon qui avait veillé sur lui durant son enfance.
Forêt de Leeshan
Vous êtes sûres que c'est une bonne idée ? Je veux dire, la seule chose qu'on sait sur ces gens, c'est que ce sont des hors-la-loi... Pourquoi est-ce qu'on leur ferait confiance ? Et pourquoi est-ce qu'ils nous feraient confiance ?
–Personnellement, je n'ai rien de mieux à faire, en tout cas. Mais si ça ne te plait pas, libre à toi de partir...
Les trois adolescents tenaient une sorte de conseil de guerre à l'orée de la clairière du Temple. La réponse d'Astrid sembla d'abord provoquer sur Novan l'effet que la jeune fille désirait Jamais! Mais il hésita, et se reprit Enfin, sauf si vous préférez que... Avant qu'il n'ait pu finir sa phrase, Tania déposa un baiser sur sa joue.
Tu es le seul de nous trois à réfléchir un peu avant de foncer tête baissée vers les ennuis. On va dire que tu es notre conscience.
La jeune femme se leva et secoua les feuilles sèches qui s'étaient déposées sur ses vêtements. Bon, avec tout ça, l'heure de délai est bientôt écoulée, non ?
Les trois adolescent se dirigèrent vers le Temple, et, cette fois, entrèrent à l'intérieur. Le vieux bâtiment y parraissait encore plus impressionnant que de l'extérieur, semblant avoir véritablement échappé au passage du temps. Les gravures sur les pilliers étaient encore intactes, et les hautes voûtes n'avaient rien perdu de leur majesté.
Il ne semblait à première vue pas y avoir d'autel, de nef, ni rien de ce que l'on trouvait d'ordinaire dans les lieux de culte, mais en revanche, les pilliers et les murs étaient nombreux, et leurs gravures et ornements semblaient être un texte ponctué d'images dans une langue ancienne. Tania se pencha d'ailleurs sur eux pour tenter, manifestement sans succès, d'en comprendre le sens, pendant qu'Astrid inspectait les lieux à la recherche d'une présence humaine.
Elle ne remarqua cependant pas sa présence avant un bon moment. L'homme semblait avoir émergé du mur, ce qui indiquait probablement quelque passage secret. Il les avait observé en silence jusqu'à ce que les trois adolescents ne regardent dans sa direction, après quoi il était sortit de l'ombre. Que les choses soient claires. Nous sommes ici par la volonté de Shadefire et non la mienne. J'ose donc espérer pouvoir compter sur vous pour gaspiller le moins possible de notre précieux temps. Vous pouvez m'appeler Beholder.
Les jeunes gens restèrent un instant interdits devant cette entrée en matière peu commune. Astrid fut la première à reprendre la parole. Eh bien, dans ce cas, parlons vite. Qu'as-tu à nous dire ?
L'homme sourit. Je ne suis pas là pour vous parler, gamine, mais pour vous voir en action. Il eût un geste de la main ressemblant à celui d'un illusionniste pour détourner l'attention, et tendit la main vers eux, paume ouverte: Une perle luisant d'un éclat de feu venait d'apparaître entre ses doigts.
Mes hommes ont dissimulé une perle comme celle-ci quelque part. Retrouvez-là. Je ne vous quitte pas des yeux. Il avait en pronnonçant la dernière phrase fait un demi pas en arrière, le ramenant dans l'ombre, et aucun des trois regards pointés sur lui ne put déterminer par quel tour de passe-passe il avait quitté les lieux.
Mouais... On pourrait avoir un peu plus de précisions, quand même ?
–On peut se débrouiller pour en avoir, oui.
Etonnée de la réponse de Tania, Astrid se tourna vers elle. Tu peux préciser ?
–Pour commencer, nous savons avec précision où elle n'est pas.
Novan enchaîna Oui... Elle ne brillait pas beaucoup, mais on aurait dit que les murs reflétaient sa lumière. S'il y en avait une autre à l'intérieur du Temple, on la remarquerait d'ici.
–Admettons. Et donc, en quoi ça nous avance ?
–Tu en fais exprès, hein ? Tania avait reprit sa voix moqueuse Shadefire nous a donné un délai d'une heure. Jusqu'à sa rencontre avec nous, ils n'avaient aucune raison de préparer ce genre d'épreuves, donc ça signifie qu'ils ne sont allés placer cette perle là où elle est qu'après qu'il soit revenu en donner l'ordre. Ils ont probablement attendu le retour des hommes qui sont allés cacher la perle pour nous demander de partir la chercher, ce qui réduit le périmètre de recherche. Beholder espère que nous trouvions vite, et n'a aucune raison de penser que nous puissions déjà être entrainés à ce genre de recherches, il est donc probable que ceux qui ont caché la perle n'aient pas prit trop de précaution pour masquer leur passage –sans pour autant nous laisser de traces trop évidentes, bien sur– Enfin, nous sommes restés assis devant l'entrée principale du Temple pendant l'heure de délai, et nous n'avons vu passer personne, alors que la clairière ne leur permettait pas de bien se cacher. Admettant qu'ils soient passés par ici, ils ont donc dû sortir par une porte donnant sur l'arrière, et rejoindre la pleine forêt en restant dans l'angle que nous ne pouvions voir. Nous avons donc un point de départ pour commencer à chercher.
En réponse à l'argumentation de son amie, Astrid se précipita vers l'extérieur.
Ce fut Novan qui, le premier, remarqua les traces qu'ils espéraient. Une empreinte de botte peu pronnoncée au milieu des feuilles mortes leur donna une première direction. Ils n'eurent ensuite qu'à suivre une piste en pointillés qui s'offrait à eux. Branches cassées, pas dans la boue, jusqu'à quelques lambeaux de tissus accrochés à une branche, les indices se succédaient à un intervalles presque réguliers, jamais trop flagrants, mais toujours repérables. Le jeune garçon, son sens de l'observation aiguisé par son habitude à dessiner, eût à son compte près de deux tiers du total d'indices retrouvés.
La piste avançait en zig-zag, s'éloignant toujours du Temple. Le quart d'une heure devait s'être écoulé, et les traces commençaient à se raréfier. Ça ne devrait plus être trop loin, si je ne me suis pas trompée. Le temps qu'ils décident où cacher la perle et qu'ils fassent l'aller-retour, ils n'ont pas tellement pu aller plus loin...
Comme en réponse aux paroles de Tania, Novan remarqua soudain quelque chose d'étrange au dessus d'eux. En s'approchant, ils identifièrent l'objet comme étant une sorte de boite suspendue à l'une des hautes branches d'un arbre. Là, Pénombre, ça va être à toi de jouer.
L'adolescente s'était déjà élancée. S'appuyant sur les fortes branches, elle n'eut pas grande difficulté à grimper au niveau de celle à laquelle était suspendue la boite. Pour conserver son équilibre et parvenir jusqu'au point d'attache, elle dût alors s'allonger à plat ventre sur le bois. Elle tenta de défaire le noeud, mais celui-ci s'avérait particulièrement compliqué et bien serré. Changeant de tactique, Astrid tira alors sur la ficelle, doucement, pour faire remonter la boite à son niveau.
Elle faillit à deux reprise laisser retomber l'objet, mais parvint tout de même à l'attraper. Le noeud attachant la ficelle à la boite étant aussi indéfaisable que le précédent, elle entreprit d'ouvrir la boite d'où elle était. Il n'y avait pas de serrure, mais plutôt un ensemble de blocages à retirer dans un ordre précis. Peu habituée à la manoeuvre, elle mit plusieurs minutes à parvenir au résultat. Enfin, la boite s'ouvrit, la laissant récupérer une perle pareille à celle que Beholder leur avait montré.
S'efforçant de conserver son équilibre autant que de ne pas laisser échapper la perle, Astrid se redressa. C'est alors qu'elle remarqua que le feuillage des arbres alentours, qu'elle surplombait, bougeait anormalement. En l'absence de vent, cette agitation ne pouvait avoir qu'une seule raison. Ow, je crois pas que c'était prévu au scenario, ça... Sans lâcher la perle, elle se laissa dégringoler le long de l'arbre beaucoup plus vite qu'elle ne l'aurait apprécié, afin de prévenir ses amis. Drakhen droit devant !
A peine avait-elle crié que le dragon apparût entre les arbres. Les Drakhens, terribles habitants des forêts tiefflanes, ne portaient pas d'ailes, mais couraient beaucoup trop vite pour qu'un humain à pied espère en distancer un. Tania semblait avoir anticipé l'attaque, car lorsque la mâchoire du dragon claqua à l'endroit où elle s'était trouvé, elle avait prit juste ce qu'il fallait de distance. Saisissant une branche qui lui parraissait apte à fournir un solide gourdin, Astrid s'élança au secours de son amie, tout en s'écriant à Novan Tu as pas un dessin qui pourrait nous sortir de là ?
L'adolescent avait déjà entreprit de fouiller son sac à la recherche d'une image qui pourrait correspondre. Astrid parvint à esquiver un coup de queue du dragon, et à le frapper au flanc de toutes ses forces. Le bâton se brisa, mais la bête ne parut pas s'en émouvoir. Au contraire, elle se retourna vers l'adolescente et souffla. Fort heureusement, les Drakhens ne faisaient pas partie des quelques dragons dont le souffle est si brûlant que l'air s'y enflamme, mais la puissance de celui-ci fut telle que la jeune femme fut projetée en arrière.
Fallavilina! Des grains de lumières furent projetés des mains de Tania vers le dragon. Celui-ci, surprit, seccoua la tête dans tous les sens, semblant chercher à comprendre ce qui lui arrivait. Un autre dragon apparût alors d'une feuille que Novan venait de retrouver, et qui se jeta sur le premier. Sous le commandement de l'adolescent, le dragon du dessin frappa plusieurs fois, forçant l'autre à reculer, avant de disparaître en fumée. L'énergie nécessaire à faire apparaître une créature de cette taille et à la contrôler était trop importante pour qu'il puisse maintenir sa créature en vie assez longtemps.
Le délai obtenu fut cependant suffisant pour qu'une rafale de coups de feu éclate. Le Dragon prit la fuite. Assurez-vous qu'il ne revienne pas! Beholder avait surgit d'entre les arbres, et plusieurs de ses hommes, armés de fusils, s'élancèrent à la poursuite de la créature.
L'homme s'approcha des adolescents. Novan s'était laissé tomber assis au sol, trop épuisé pour rester debout. Tania aidait Astrid à se relever. La jeune femme avait quelques douleurs et écorchures consécutives à sa chûte, mais rien de trop important. Le soulagement se lu clairement sur le visage de Beholder, puis il reprit sa mine renfrognée. On devinait facilement qu'il était du genre à toujours vouloir tout prévoir, et détestait les surprises de ce genre.
Toutes mes excuses. L'arrivée de cette bête m'a prit de court autant que vous. Néanmoins, je dois reconnaître que vous m'avez impressionné. Des jeunes gens de votre âge ont rarement ce genre de réactions... Et plus rarement encore avec de tels résultats.
Il marqua une pause avant de reprendre. Bien, je pense pouvoir vous considérer aptes à recevoir l'enseignement de la Guilde. Si toutefois vous en avez besoin. Mais ne vous méprennez pas: Je ne juge que sur vos capacités. Je ne vous fais toujours pas confiance, et n'espérez pas que cela change de sitôt. Si l'envie vous prennait d'avertir la garde impériale, sachez que nous n'aurions aucune difficulté à nous passer du Temple.
Il prit le temps de juger des réactions –plutôt neutres– des adolescent, puis ajouta de nouveau, sans leur laisser le temps de répondre. Par mesure de sécurité, au cas où cette créature reviendrait, mes hommes vont vous escorter jusqu'à votre Université. N'espérez aucun mot de leur bouche. Nous vous recontacterons d'ici peu.
Et il tourna les talons.
Chapitre Septième: la Tour de l'Observatoire
l'Âge des Machines.
Comme ce mot de "Magie" (qui impliquait à son origine quelque chose n'étant pas "naturel") le laisse entendre, les capacités qui sont actuellement les nôtres ne l'ont pas toujours été. Au cours de la période que nous nommons Antiquité, et qui prit fin quelques centaines d'années avant la création de notre Empire, la Magie n'était pratiquée que par un nombre très réduit de personnes, lesquelles se voyaient souvent affublées d'une mauvaise réputation.
A cette lointaine époque, les hommes comptaient donc sur d'autres talents pour subvenir à leurs besoins. Ils ont fini par développer une science des machines particulièrement remarquable. Leurs navires étaient capables de fonctionner sans voiles ni avirons, et de nombreux moyens de transports terrestres leurs permettaient de couvrir nombre de lieues sans le secours de nos montures. Tout, jusqu'à leur éclairage et leurs moyens de communications, dépendait de technologies complexes. Ils disposaient même d'étranges apareils dont le concept parrait à l'homme moyen de notre époque difficile à comprendre: il s'agissait de machines cubiques reliées à un écran lumineux et à un panneau tactile, qui leur permettait semble-t-il de stocker des données comme nous le ferions aujourd'hui avec des livres et du papier, de communiquer par écrit de manière quasi-instantannée avec toute la Planète, et même de simuler des univers virtuels dans lesquels ils pouvaient faire ce que bon leur semblait.
Mais évidemment, toutes ces technologies dévoraient une quantité d'énergie particulièrement importante, et sans le secours de notre Magie, il leur était difficile d'en produire suffisemment. Ils ont gaspillé à cette époque une énorme part des ressources de notre planète. L'Huile de Roche, recherchée pour ses propriétés incroyables, a par exemple été presque totalement brûlée à cette époque pour faire avancer leurs véhicules. Et si leur science était parvenue à vaincre un grand nombre de maladies, la survie de nombre d'espèces a été menacée par leurs agissements, du fait du nombre de déchêts polluants qu'ils produisaient.
Certains pensent que c'est cette pollution est pour partie responsable des changements qu'Hera a subi depuis cette époque. La dégradation de nos conditions de vie aurait conduit à la mutation de la Vie elle-même, qui aurait provoqué l'éveil de la Magie comme unique moyen de mettre fin à la destruction causée par nos ancêtres. Mais d'autres pensent que l'éveil de la Magie était un point prévu de longue date sur la route de notre évolution, et que nous ne devons qu'à la chance d'avoir pu l'atteindre avant que les dégâts ne soient devenus irréparables.
Quoi qu'il en soit, toutes les machines que nous utilisons à notre époque sont descendantes de celles qui furent construites durant l'Antiquité. Si nous y avons moins souvent recours, grâce à la magie qui nous anime et à une intégration mieux réussie de notre espèce dans le reste du monde vivant, nous conservons la plus grande partie des plans de constructions que nous avons retrouvé, et les exemples ne manquent pas d'utilisations conjointe de Machines et de Magie. Lubekand, le Palais Impérial, est par exemple fondé sur une incroyable machinerie qui aurait certainement fasciné ou rendu jaloux n'importe quel constructeur de machines antique.
Professeur Relm de Kandhrir, issu de "Machines Antiques", 1396
Entre les îles de l'Archipel, Corannea, 14 jour de Danael 1404
Quart au vent, Camarades! Matelot Ryan! On manque de bras pour l'Artimon!
Le jeune homme s'élança pour aider les autres membres d'équipages. La manoeuvre achevée, il revint auprès du Capitaine Lawn, qui tenait vaillament la barre sous le soleil de la matinée. Le navire avait essuyé un grain durant la nuit, et le retour au calme était une bonne nouvelle pour les marins fatigués. Ryan lui-même se sentait curieusement bien. D'une part, il y avait la mer, qui l'avait toujours mis à son aise, et cette mer-là était d'une couleur et d'une douceur qui lui étaient agréablement exotiques. Et puis, le voyage par la magie de l'Arbre semblait lui avoir transmis une partie de la force d'Yggdrasil. Même après cette nuit éreintante, il se sentait aussi bien qu'à l'éveil d'une nuit réparatrice.
Tu sembles plus dégourdis que la plupart de mes précédents passagers, garçon. On dirait bien que tu as une bonne expérience de la Mer.
–Mes ancêtres étaient de vaillants marins. Le clan Hagen a toujours considéré comme son honneur d'être digne de leur héritage.
–Ta princesse m'avait parlé des origines de votre peuple, mais je dois dire que je n'ai pas tout retenu. Les Hagens venaient du nord, pas vrai ? Qui manoeuvraient des drakkars ?
–C'étaient de vrais nordiques, en effet. Almfrest Hagen, le fondateur du clan, étaient une masse de muscle à la barbe aussi blonde que le Soleil. Ryan eut le geste de caresser son menton glabre et ses cheveux chatains. De ce côté-là, lui et moi n'avons d'ailleurs plus grand chose en commun. Ils avaient des drakkars, oui. Le navire dont Almfrest était capitaine était même un drakkar volant.
–Voilà une chose que l'on ne croise pas tous les jours par ici! Un navire qui vole... Je dois dire que ça m'aurait bien été utile. Ce doit être une belle pièce de musée, après tous ces siècles....
–A vrai dire, le navire d'origine a été détruit pendant la première guerre contre l'Empire naissant. Nous conservont des copies de ses plans, mais la création d'un tel navire n'est évidemment pas quelque chose qu'on fait à la légère. Nous n'en construisons un que lorsque le précédent est devenu hors d'usage.
–Eh bien, si un jour il m'était donné de naviguer à bord de celui d'aujourd'hui, je crois que j'accepterais même si ça sous-entendait de me retrouver matelot sous tes ordres, garçon!
Un éclat de rire plus tard, Lawn ajouta File au gaillard d'avant, matelot, nous arrivons en vue de l'Île Noble !
Hauts Sommets de Galben, le même jour
Aucun cauchemar n'était venu troubler la nuit. Voici bien longtemps que Seth n'avait pas si paisiblement dormi qu'il le fit cette nuit-là, contre le flanc du Dragon.
Teyn ne l'avait pas laissé partir seul, même avec un tel protecteur. Le Béhémoth avait commencé par ramener l'instructeur, ainsi que deux des retrouvés, jusqu'au Monastère, puis était revenu chercher Tred, Zaahn et Seth pour partir avec eux à la recherche des dragons disparus.
D'après ce que Seth leur avait traduit, car il était le seul du petit groupe à pouvoir comprendre la langue du Dragon, celui-ci avait ressenti, même à la distance qui le séparait d'eux, la terreur des Kuars durant la bataille, et s'était aussitôt envolé pour venir les rejoindre.
L'Enfant du Dragon fut le premier des humains à s'éveiller. Il sentit cependant aussitôt que le dragon, lui, ne dormait plus, et tendit son esprit vers celui de son ami.
Tu sais où ils sont ?
–Pas très loin de nous. Seul, j'aurais pu les rejoindre hier peu après le crépuscule, mais vous aviez tous besoin de repos.
–Pourquoi avons-nous eu si peur en voyant ces lumières ? Elles n'avaient pourtant rien de menaçant...
–Je crois le savoir, et si ce que je soupçonne est exact, cela veut dire que vos adversaires sont particulièrement redoutable. Vois-tu, mes ancêtres, comme ceux des Kuars et de tous mes autres cousins que vous nommez Dragons, vivaient autrefois sur une autre Planète, éclairée par la lumière d'une autre étoile. Nous avons dû quitter ce berceau car notre Astre du Jour arrivait au terme de son existence céleste. Lorsqu'ils ont quitté notre monde, nos ancêtres n'ont pu se retenir de jeter un dernier regard vers lui. Ils ont vu notre étoile briller de ses derniers feux, et cette image est restée gravée en eux, puis fut transmise à leurs descendants. La lumière d'une étoile mourante reste inscrite quelque part en chaque dragon. Celui qui parvient à recréer cette lumière possède une arme qui peut briser notre plus déterminée volonté.
Le Dragon avait prit son envol, emportant les trois jeunes humains sur son dos. Les Hauts Sommets, couverts de neige, défilaient au dessous d'eux. Pendant que Tred semblait perdu dans ses pensées, Seth et Zaahn contemplaient ce décors grandiose, qu'ils n'avaient jamais eu l'occasion de voir d'aussi haut.
Je n'étais jamais allé aussi loin dans la montagne... On a du sortir du territoire du Monastère...
–Depuis un bail. Je crois qu'aucun humain n'était venu jusque là depuis l'antiquité...
–Quelques genre de bestioles on peut trouver dans le coin, à ton avis ? On a quelque chose à craindre ?
–Pas avec un Behemoth avec nous. Des Trolls Blancs, probablement... Des dragons, j'espère, vu que c'est pour ça qu'on est là... Des loups, des chamois... Peut-être aussi des ours... Si on a un problème avec un ours, c'est pas compliqué: il suffit de pointer quelque chose dans le ciel et de crier "Oh, look! An eagle!(1)"
Les deux adolescent éclatèrent de rire... Jusqu'à ce que Tred les interrompe.
Quand vous auez fini de faire des blagues idiotes... Est-ce que l'un d'entre vous a une idée de ce que c'est que ce truc ? Il pointait du doigt une construction qui semblait dépasser de la montagne, à quelque distance devant eux. Le dragon lui répondit par une sorte de rugissement que Seth s'empressa de traduire
On va probablement bientôt le savoir, parce que c'est à côté de ça que sont nos dragons... Et on ferait mieux de s'accrocher. Le formidable animal prit de l'altitude de deux impressionnants battements d'ailes, puis entamma une brusque descente en piquet en direction de la construction, qui, semblant grandir à mesure qu'ils s'approchaient, se révéla être une sorte de tour.
Au large de l'Île Noble, Corannea
Le navire principal du Capitaine Tesler Morgann était deux fois plus gros que celui dans lequel Lawn et Hagen avaient vogué depuis l'Île de l'Arbre. Dans ces eaux fréquentés par toutes sortes de navires Corannéans et Impériaux, sa haute voilure aux couleurs de Jihdea contrastait étrangement. Les deux navires avaient jeté l'ancre l'un à côté de l'autre.
Lorsque les deux équipages s'étaient rencontrés, les marins de Morgann avaient semblé aggréablement surpris en se voyant accueillis par le salut traditionnel Jihdéen. Quelques explications avec Lawn plus tard, et Ryan avait été emmené jusqu'à une cabine individuelle, où se trouvait celle qu'il était venu rencontrer.
Dame Asalane. Au nom du clan Hagen, je vous salue.
–Dame Asalane... Cela faisait bien longtemps qu'on ne m'avait pas appelée par ce nom. Je t'en prie, appelle-moi plutôt Ashley. Et toi, quel est ton nom, membre du clan Hagen ?
Le jeune homme ne put s'empêcher de constater que ce nouveau nom collait davantage à l'apparence de la princesse du clan Morgann. Ashley avait depuis longtemps abandonné les belles robes jihdéennes pour le pantalon et la chemise des pirates. L'âge n'avait pas entammé sa grande beauté, et son regard brillant d'intelligence était tel que la légende jihdéenne le décrivait. Ryan se présenta et lui expliqua le motif de son voyage.
Ainsi, ce cher vieil Yggdrasil pense que je pourrais t'aider à retrouver Aelyn... Eh bien, ce n'est pas inexact, mais j'ai peur que cela ne te serve plus à grand chose. Celle que tu cherches n'est malheureusement plus de ce monde.
Une ombre passa dans le regard de Ryan. Yggdrasil pense qu'elle devait tenir un grand rôle dans la guerre à venir...
–Il n'a donc pas perdu sa manie de parler par énigmes... N'a-t-il mentionné que cela ?
–Je ne l'ai pas entendu par moi-même, mais non, il me semble qu'il a évoqué aussi ses enfants.
–Alors tout espoir n'est pas perdu. Aelyn en avait eu un. C'est peut-être lui que tu dois trouver.
–Vous savez où il se trouve ?
–Moi non. Mais ma fille pourra peut-être t'aider. Seth et Laureen échangent régulièrment des lettres, et je crois qu'elle saurait t'aiguiller.
Ryan prit le temps de noter mentalement les informations. Elle avait parlé de sa fille, et un seul des deux prénoms étaient féminins: L'enfant d'Aelyn devait donc être un garçon nommé Seth. Le contact entre Laureen et lui se faisait par lettre, ce qui sous-entendait qu'il vivait probablement loin de l'Île Noble. Cela impliquait prendre de nouveau la mer, ce qui n'était pas pour déplaire au jeune homme. Aelyn étant autrefois partie pour le Continent Impérial, il y avait de fortes chances que son fils s'y trouve encore. Mais pourquoi, dans ce cas, Yggdrasil l'avait-il envoyé de l'autre côté de l'Océan ?
Il y a quelque chose que je souhaiterais que vous m'expliquiez: Comment avez-vous connu Aelyn ? Si je compte bien, vous aviez quitté l'Île Noble à peu près vers l'époque où elle est venue au monde...
–Ce n'est pas tout à fait exact, mais tu as raison, notre contact date de bien moins longtemps. Puisque c'est Yggdrasil qui t'envoie à sa recherche, je vais te raconter ce que je sais de son histoire.
D'après ce qu'Ashley avait apprit, et qu'elle s'efforça de rapporter à son auditeur, Aelyn avait, peu après son arrivée sur le Continent, rencontré un groupe de jeunes gens en désaccord avec la loi impériale. Séduite par leurs idéaux qui rejoignaient à peu près les siens, elle avait décidé de rester à leurs côtés et de les aider autant qu'elle pouvait. Le petit groupe était devenu une organisation à part entière, qui s'était rendu célèbre dans sur le continent pour quelques actes illégaux assez savamment menés pour être impresionnants. La Guilde d'Esperkand, comme ils l'avaient nommé, avait bien entendu souhaité nouer des alliances avec les autres groupes de hors-la-loi. Et qui étaient plus célèbres dans ce domaine que les Seigneurs des Pirates, qui défiaient l'Empire depuis près d'un demi-siècle sans presque jamais avoir perdu la face ?
Or, l'un de ces Seigneurs –Tesler Morgann– était originaire de Jihdea, et un autre –Lawn– avait épousé une princesse venue de ce pays: Esperkand avait donc choisi Aelyn parmi ceux qu'ils chargèrent de prendre contact avec les Pirates. C'est ainsi que la princesse du Clan Morgann et celle du Clan Deyn s'étaient rencontrées. Elles avaient sympathisé, et avaient continuer à prendre des nouvelles l'une de l'autre par la voie épistolaire.
Puis Aelyn avait disparu. Elle avait brusquement cessé toute correspondance avec Ashley et avec tous ceux que la princesse pirate avait pu interroger à son sujet. Lorsqu'elle redonna signe de vie, plusieurs années s'était écoulée, et elle avait mis au monde en enfant. Ashley n'avait pas eu beaucoup de détails sur cette période, si ce n'était que son amie s'était trouvée retenue dans le désert Termédian. Entre temps, elle-même avait eu une fille. A mesure qu'ils grandissaient, les deux enfants avaient apprit à se connaître malgré la distance, et avaient continué à échanger eux aussi des lettres.
Et puis, Ashley avait apprit la mort d'Aelyn par une lettre d'un certain Bayn Drak, bourgmestre du village que son amie avait choisi pour sa retraite. Les quelques courriers précédents indiquaient à demi-mot qu'Aelyn prévoyait plus ou moins ce qui allait lui arriver. Ashley n'avait cependant pas eu davantage de précisions sur la manière dont elle avait disparu, et demanda à Ryan de lui en donner lorsqu'il en trouverait.
Tour de l'Observatoire, Galben
La Tour semblait dater de l'Antiquité. Les Kuars ne s'étaient pas spécialement réunis autour, mais semblaient dispersés dans les alentours, toujours sous le coup de la panique. Le Béhémoth avait déposé ses passagers au pied de la tour, puis était parti trouver ses "cousins" pour tenter de les ramener à la raison. Pendant ce temps, trouvant étrange ce bâtiment qu'ils en connaissaient pas à quelques distances à peine des limites de leur domaine, les trois Shalezzims décidèrent de l'explorer.
Malgré les siècles qui auraient dû l'avoir abattu plusieurs fois, la Tour semblait en bon état. En volant au dessus, le trio avait pu remarquer que son sommet était un gigantesque dome d'une matière faiblement opaque, qui semblait pouvoir s'ouvrir en deux pour dédager l'accès au ciel. Sous ce dôme se trouvait un instrument principal qu'ils avaient compris être une sorte de téléscope. D'autres instruments de même taille étaient répartis autour de lui, désignant l'endroit comme ayant été dédié à l'observation et à l'étude des astres.
Le rez-de-chaussée confirma cette hypothèse. Une grande maquette occupait le centre de la pièce, semblant représenter un amas d'étoiles en forme de double spirale. Un grand nombre de ces étoiles semblaient entourées de corps célestes de plus petite taille. Lorsqu'ils s'en approchaèrent, plusieurs traits de lumière semblèrent s'allumer entre les étoiles, comme les tracés de routes spatiales.
Ça vit encore!
–Certaines machines antiques ont une longévité absolument incroyable. L'endroit devait attendre que des humains y reviennent pour se réactiver...
–Ces lumières... Vous croyez qu'ils étudiaient des chemins vers d'autres planètes ?
–C'est possible. Les Elfes ont réussi à traverser l'espace pour venir jusque sur Hera. Nos ancêtres espéraient peut-être faire de même.
–Dommage qu'on ne puisse pas lire ces inscriptions...
En effet, la maquette s'était également couverte de plusieurs emplacements de textes, semblant donner les noms de quelques astres, ou bien des commentaires. Mais si l'affichage lumineux faisait apparaitre des mots que le temps n'avait pas altéré, les langues avaient évolué en plusieurs millénaires, et les lettres n'avaient que peu en commun avec celles que les jeunes gens connaissaient.
Intrigués, amusés, et peu pressés, les jeunes gens décidèrent de tenter d'en apprendre davantage. La porte de l'escalier menant aux étages supérieurs s'était ouverte, ils se hâtèrent de l'emprunter. Les murs étaient couverts d'images à peine altérées par le temps, et les lieux étaient propres, dénués de toute poussière, comme si quelqu'un ou quelque chose entretenait régulièrement les lieux. Les images montraient des corps célestes, constellations, étoiles ou gigantesques nuages aux formes et aux couleurs variables. Certains semblaient avoir été tracés de mains d'hommes, mais la majorité étaient des photographies. Ils traversèrent ainsi plusieurs étages, plusieurs pièces pleines d'images et de maquettes, mais également de tableaux couverts de formules étranges, et d'un nombre considérable de ces machines étranges que les anciens nommaient "Ordinateurs", et dont certaines semblaient encore en train de ronronner en enchainant des calculs complexes.
Par instants, des voix s'élevaient. Voix d'hommes et de femmes qui s'exprimaient dans une langue inconnues, de scientifiques qui avaient enregistré leurs travaux et que la Tour restituait à ses visiteurs, croyant sans doute qu'ils étaient venus reprendre et prolonger cette brillante activité disparue. Combien d'étages franchirent-ils ainsi ? Ils ne s'en rendirent peut-être même pas compte, tant était captivante l'atmosphère de ce lieu. En avançant dans la Tour de l'Observatoire, on semblait avoir fait un voyage à travers les époques, et voir revivre autour de soi l'âge des machines antiques.
Puis, ils parvinrent jusqu'à une salle encore plus étrange que les précédentes. Elle était vaste, circulaire, et aucun meuble n'occupait sa surface, hormis un groupe de chaises empilées dans un coin. Le plafond, en revanche, était sombre et en forme de dôme, et lorsqu'ils furent parvenus au centre de la pièce, commença à s'éclairer de quelques points brillants. Lorsque leurs yeux furent accoutumés à regarder cet étrange dôme, il leur sembla reconnaître une représentation de leur ciel. La voix d'une jeune femme emplissait la pièce, toujours dans cette langue oubliée, et parfois interompue par la voix grave d'un homme âgé. Le ciel semblait bouger au rythme de ces voix.
Seth ? Tu as l'air bizarre... Zaahn s'était tourné vers son ami, qui contemplait les constellations avec effectivement quelque chose d'étrange dans le regard. J'ai l'impression que je connais cet endroit... Comme si j'y étais déjà venu il y a des milliers d'années...
A peine se fut-il tû que la voix féminine en fit de même. Les étoiles disparurent, pour laisser place à des symboles qui, bien qu'ils soient aussi étrange et indéchiffrables qu'eux, semblaient différents de ceux utilisés par les hommes de l'antiquité. Une voix s'éleva alors, la voix claire d'un jeune homme.
Il naîtra dans le cercle de pierres, dans les ruines de la cité d'Angska.
En lui, le sang des guerriers du désert à celui des hommes du nord se mêlera.
Son enfance sera solitaire, dans le pays où les dragons font loi.
Et pour que vive sa planète mère, perdre un être cher il devra.
Au sortir à peine de l'enfance, ses racines seront coupées,
C'est là que son destin commence, parmi les Seigneurs de l'Épée,
Je le regrette, mais sa souffrance de leur survie sera la clef,
Mais il faudra que de Dame Chance, il soit l'heureux protégé.
La voix s'effaça, laissant place au silence, et le dôme reprit son aspect étoilé. Au bout d'un long moment, Seth parvint à articulier Il parlait de moi...
Notes
(1) Tiens, qu'est-ce que je vous disais dans la dernière note ? Ceux qui connaissent l'origine de cette référence idiote ont parfaitement raison d'être consternés.
Chapitre Huitième: Jeux de Cartes
Cartes à jouer
Les jeux de cartes existent depuis l'antiquité, et bien que de nombreuses variantes aient eu cours en fonction des lieux et des époques, le paquet classique utilisé sur le territoire impérial n'a pas grandement varié. Il est constitué de quatre "familles" de carte, représentant les quatre pilliers de l'Empire: la Rune, pour l'écriture et le savoir qu'elle permet de véhiculer, la Garde, représentant la puissance militaire, que notre premier empereur considérait comme la chose la plus importante qui soit, même si ce fut loin d'être l'avis de ses successeurs, la Toile, représentante de l'Art et toutes les formes de beauté artistique, et enfin la Balance, symbole de la justice et de la loi. Chaque famille comporte des cartes numérotées de un à dix, plus quatre supplémentaires que l'on a coutûme de nommer "figures", qui sont, par ordre classique de puissance, l'Archer, le Fléau, la Tour et le Dragon. Pour les besoins de certains jeux, on peut retirer du paquet certains niveaux de cartes, voire en ajouter un nombre variable n'appartenant à aucune des quatre familles. Cela donne un panel important de jeux, certains basés sur le hasrd pur, d'autres laissant plus de place à la stratégie.
L'un des jeux les plus répendus est le jeu de Caldis, qu'affectionnent particulièrement les étudiants. Il se joue avec le paquet de base, auquel on ajoute une figure supplémentaire baptisée "l'Auguste", représenté généralement par un barde ou un saltimbanque. Chacun des deux à cinq joueurs reçoit une main de neuf cartes, les cartes restantes étant regroupées, face cachée, au milieu. Si un joueur est mécontent de sa main, il est en droit, avant le début de la tournée, de se défausser de deux cartes, puis d'en piocher deux nouvelles au hasard dans le paquet restant. Un joueur décide ensuite l'atout et la mise. Le premier désigne la famille maitresse, celle qui surpassera les trois autres (sachant qu'il est possible de choisir de jouer sans atout). La seconde est le nombre de points à atteindre. Au terme de la tournée, chaque joueur compte ses points, chaque carte récupérée rapportant sa valeur (onze à quatorze points pour les figures traditionnelles, l'Auguste ne valant rien). Le gagnant de la tournée est celui dont le score sera le plus proche de la mise, et celui dont le score sera le plus éloigné sera le décideur pour la tournée suivante.
Bien sûr, plusieurs variantes de ce jeu existent, comprennant des "annonces" (suites de cartes ou autres combinaisons) rapportant ou retirant des points, changeant les rapports de force entre les cartes, ou modifiant le nombre de points rapportés par les cartes à l'atout.
Karen Meleanos, "Jeux et passes-temps estudiantins", 1396
Université de Leeshan, Tieffla, 14 jour de Danael 1404
Trois coups légers résonnèrent à la porte, bientôt suivits de trois autres, puis un silence suivit de deux nouveaux, plus sourds. Le signal convenu. Celui qui frappait était envoyé par la Guilde. Astrid reposa ses outils pour aller lui ouvrir.
Le jeune homme qui se tenait devant elle semblait n'avoir que quelques années de plus. Elle l'avait déjà plusieurs fois croisé dans les couloirs: Il devait s'agit d'un autre étudiant. Elle se décala pour le laisser entrer, puis referma la porte.
Bonjour, Pénombre. Avant tout, félicitations pour le Dragon. Les autres Cadets ne parlent plus que de votre exploit.
–Les cadets ?
–Les membres d'Esperkand parmi les étudiants. Tu ne pensais pas que vous étiez les seuls ?
–Bien sur que non, mais je ne me doutais pas qu'il y avait un vrai groupe. Vous êtes nombreux ?
–On est pas mal. Mais je serais votre seul contact jusqu'à ce que Behold accepte de vous faire confiance. Ce qui n'est pas gagné, comme tu dois t'en douter. Il marqua une pause avant d'ajouter précipitemment Oh, mais j'oublie de me présenter. Je m'appelle Jed Ransen, je suis en avant-dernière année de Législation appliquée.
Astrid s'inclina dans une sorte de révérence, suite à quoi les deux interlocuteurs échangèrent un léger rire. Jed regarda autour de lui, et son regard s'attarda un instant sur les outils posés sur le bureau.Tu bricoles quelque chose ?
–C'est une vieille machine cassée que j'ai trouvé il y a quelques temps. J'essaye de comprendre à quoi elle sert, et de voir si je peux la réparer.
–Intéressant... Il parrait que Shadefire est passionné par les machines, lui aussi. Et quand tu ne bricoles pas, tu sais jouer au Caldis ?
–Un peu, mais je n'ai pas touché à des cartes depuis un moment. Pourquoi ?
–Pour votre première mission. Rien d'illégal, pour commencer: Il s'agirait de participer à la soirée Casino qui aura lieu demain. Behold pense que votre chance peut nous aider à récupérer quelques lots...
Île Noble, Corannea, 15 jour de Danael 1404
Babel, moins fort, ils vont nous entendre!
Laureen était perchée sur le toit d'une maison et surveillait la bande de brigands d'opérette, dont elle avait repéré le "quartier général" dans la ruelle en contrebas. Ils l'avaient menacée. Elle aurait certainement pu s'en débarrasser sans l'intervention de l'autre type, mais toutes les filles de sa classe n'étaient pas aussi Pirate qu'elle. Il fallait leur faire assez peur pour leur faire définitivement oublier l'idée de s'en prendre à d'autres enfants. Et c'est ce qu'elle allait faire.
Elle avait tout consciencieusement préparé. La seule chose qu'il lui fallait, maintenant, c'est attendre que toute la bande se regroupe. Elle voulait être sûre que tous reçoivent l'avertissement. Prêt ?
Le garçon acquiéça. Babel était un tireur hors pair, et Laureen, n'ayant pas la moitié son talent, n'aurait jamais pu envisager de réussir seule. Un sixième homme rejoignit les autres dans la ruelle. Tous ceux qu'elle avait identifié comme faisant partie de la bande étaient là. A toi de jouer!
Babel pointa son lance-pierre et tira aussitôt. Il atteignit le contrepoids sur le toit opposé en plein centre, et celui-ci, déséquilibré par le choc, bascula en arrière, entraînant la corde. Les deux adolescents courrurent alors chacun de son côté, pour couper cordes des deux autres poulies. Les mécanismes que Laureen avait installé la veille entrèrent alors tous trois en action, et trois tonnelets tombèrent presque au même instant, explosant contre le sol de la ruelle.
Le garçon sortit alors de nouveau son lance-pierre, et, visant soigneusement, tira sur le quatrième mécanisme. Le déclencheur d'une sorte d'arbalète rudimentaire, frappé de plein fouet, executa son travail, et un carreau autour duquel était accroché un message vint dans un sifflement se planter dans le sol.
Les hommes avaient réagit presque exactement comme Laureen l'avait imaginé. Entendant les trois explosions, ils avaient commencé par se jeter au sol ou se cacher derrière la première protection venue. Après de longues secondes, lorsqu'ils furent assurés que nul ne les abattrait s'ils bougeaient, ils dégainèrent leurs armes et les pointèrent vers les toits, cherchant l'origine de ce qui venait de se passer. Mais les deux adolescents étaient déjà hors de leur vue.
L'un des hommes se pencha sur le carreau, déroula le message, et le lut. S'il lui avait été possible de prendre une apparence plus apeurée encore, il l'eût prit aussitôt. C'est Lawn! Il dit qu'il nous invite cordialement à quitter au plus vite son territoire...
Laureen eclata intérieurement de rire. Elle avait imité l'écriture de son père et reprit une de ses expressions favorites pour rédiger cette lettre. Elle regarda alors avec aux lèvres son sourire le plus radieux les hommes discuter entre eux à voix basse, puis commencer précipitemment à ranger les quelques affaires qu'ils évaient étallées autour d'eux. Elle avait gagné.
C'est alors qu'un fait inattentu se produisit. Un bruit attira les huit regards vers l'entrée de la ruelle. Un homme vêtu d'un long manteau rouge sombre était adossé au mur, le visage dissimulé par son tricorne, et aplaudissait. Bien joué, gamine. Toutes mes excuses, tu es effectivement parfaitement apte à te débrouiller seule.
Les six hommes, aussitôt, pointèrent leurs armes dans sa direction. Il éclata d'un rire sonore en les voyant. Allons donc, vous tennez vraiment à rester ? Vous n'avez donc pas peur des Pirates ?
Les hommes se regardèrent mutuellement. Le temps qu'ils tentent de décider s'il était plus urgent de décamper avant que Lawn ne s'énerve ou de régler leurs comptes avec Cartes, celui-ci avait sorti d'une poche intérieur une étrange sorte de ressort métallique, qu'il fit tournoyer au dessus de lui comme un lasso ou un fouet. Quelques gestes précis, et les armes furent arrachées aux mains de leurs détenteurs.
Le revers du dernier coup atteignit le toit où se trouvait le garçon, lequel bascula dans le vide et ne se rattrapa à une gouttière qu'au dernier moment. Voyant son ami tomber, Laureen ne put s'empêcher de sortir de sa cachette en criant Babel!
Cartes sembla pour la première fois surpris: Il s'attendait à avoir atteint Laureen, et non ce gamin qu'il ne connaissait pas. Mais il réagit rapidement. Un coup de plus, et son ressort s'enroula autour du bras de la jeune imprudente, sans lui faire de mal, sans cependant lui permettre de se libérer. Il tira vers le bas, et elle se retint de toutes ses forces aux rares prises qu'elle avait à sa portée.
Les brigands d'opérette, pendant ce temps, avaient cependant semblé réaliser que c'était uniquement à ces deux gamins qu'ils devaient leur frayeur à peine passée, et que rien ne les menaçait s'ils réglaient son compte à Cartes –hormis Cartes lui-même. S'emparant d'autres armes, ils profitèrent de sa lutte contre l'adolescente pour s'approcher de lui le plus discrètement possible. Ce qui était loin d'être suffisemment discrêt.
Détachant vivement son ressort du poignet de Laureen, qui en profita pour prendre la fuite, il se retourna vivement contre eux et fouetta violement plusieurs d'entre eux. Au bout de quelques instants durant lesquels Laureen ne sut dire ce qui se passait exactement, mais qu'elle mit à profit pour aider Babel à reprendre appuit, les six hommes étaient tous plus ou moins étendus à terre hors de combat, et Cartes se retrouvait seul debout, faisant toujours tournoyer son ressort.
L'arme claqua de nouveau en direction de Laureen, qui parvint cette fois à éviter le coup. Un éclair metallique arracha l'arme des mains de Cartes avant qu'il n'ait eu le loisir de frapper de nouveau. Une lance magnifique était enfoncée dans le mur, retenant le ressort prisonnier. L'habile lancier se tenait à son tour dans l'entrée de la ruelle, entourés de plusieurs pirates, parmis lesquelles Laureen reconnut... Papa ?!?!?
–Je croyais t'avoir dit de me prévenir avant d'autres initiatives de ce genre. Remettant les explications avec sa fille à plus tard, le Capitaine Lawn se tourna vers l'homme au manteau rouge. Monsieur Cartes... Il semble donc que les informations que j'ai reçu concernant votre présence dans la région étaient exactes, tout compte fait. Vous pouvez vous vanter d'avoir échappé longtemps à mes hommes.
–Et vous, mon cher Lawn, vous pouvez vous vanter d'avoir réussi à me surprendre. Il dévisagea le jetteur de lance. Un prince Jihdean. Voilà un renfort intéressant, qui risque de perturber mes plans. Mais soit.
Cartes lança quelque chose au sol, et un nuage de fumée s'éleva soudain. Lorsqu'il fut de nouveau possible d'y voir, il avait disparu. Le Capitaine fit silencieusement signe à ses hommes, qui partirent à sa recherche. Lawn se tourna alors vers les brigands d'opérette, qui se relevaient péniblement. Quant à vous, messieurs, il me semble que mes subordonnées vous ont fait parvenir un message de ma part. Ceci est mon territoire, et vous êtes cordialement invités à vous conformer à mes règles, ou à quitter les lieux.
Les six hommes s'enfuirent aussi rapidement qu'ils le pouvaient, sans même prendre le temps de récupérer leur matériel. Le Pirate les suivit du regard en souriant. Un cri étouffé attira alors de nouveau son attention vers les toits: L'home au manteau rouge avait rejoint les enfants et tenait fermement Laureen par les épaules, lui maintenant un couteau contre la gorge.
Tu viens de signer ton arrêt de mort, Cartes!
–Nous verrons. Dans l'immédiat, notre cher jetteur de lance voudrait-il avoir l'amabilité de me rapporter mon arme ?
Celui-ci interrogea Lawn du regard, puis, le Pirate ayant acquiescé, détacha les deux armes du mur et grimpa rejoindre le trio sur le toit. Cartes empoigna rapidement son arme, lorsqu'il la lui tendit, puis la rangea sans laisser le temps à Laureen de se libérer.
Quel est ton nom, Jihdean ?
–Je suis Ryan du clan Hagen.
–Eh bien, Ryan du clan Hagen, toi et ces enfants allez venir avec moi. Si Lawn tient à la santé de sa fille, aucun de ses hommes ne nous suivra.
La clef est entre la troisième et la quatrième brique, à droite, à hauteur de tes coudes. Ouvre la porte et entre avec le gamin.
Pendant que Ryan s'executait, Cartes, tenant toujours fermement sa jeune otage, se retourna pour vérifier que nul ne les suivait. L'entrepôt que découvrirent le jeune homme et le garçon était relativement vaste, et semblait avoir été aménagé rapidement et sommairement. Une sorte d'étrange plateau occupait le centre de la pièce, auquel étaient reliées diverses machines, dont certaines semblaient à moitié démontées. Un lit de camp défait était posé contre un mur, et une grande cage occupait le coin de la pièce.
Voudriez-vous avoir l'amabilité de poser cette arme et d'y entrer ? Cartes attendit que Ryan et Babel s'executent. Merci bien. Il fit entrer Laureen à son tour, puis claqua la porte de la cage et la verrouilla. Eh bien, je vous souhaite la bienvenue dans ma demeure. Veuillez m'excuser, j'ai encore quelques détails à vérifier avant de pouvoir m'occuper de mes invités.
–Mais qui êtes vous, au juste ?
–Je suis un archétype échappé d'un livre d'histoires, Ryan du clan Hagen. Je suis la tâche d'encre qui noircit le récit de vos vies. Sans se dévétir ni retirer son tricorne, et après s'être assuré que la porte était correctement fermée, Cartes se pencha sur l'une des machines.
Dès que leur geolier tourna le dos, Laureen entreprit de crocheter la serrure de la cage à l'aide d'une épingle. Craignant que le travail de sa camarade d'infortune n'attire l'attention de leur geolier, Ryan reprit la parole, espérant en couvrir les bruits. Qu'est-ce que vous nous voulez, au juste ? Comme il s'y attendait, Cartes répondit sans lever les yeux de son travail.
Au jeune garçon qui tremble de peur à côté de vous, rien. Il n'était pas... Prévu qu'il nous accompagne. Mais je lui trouverais une utilité. Quand à la gamine qui tente d'ouvrir la porte –et je dois la prévenir qu'elle n'y parviendra pas–, c'est elle qui m'intéresse... Et vous constaterez pourquoi de vos propres yeux très bientôt.
Ryan et Lawn s'étaient regardés en entendant la remarque, légèrement déconcertés. La jeune femme n'en continua pas moins à tenter de crocheter la serrure. Admirable persévérance, jeune fille, mais je le répête, totalement inutile. Cette cage n'a de toutes façons pas pour but de vous retenir indéfiniment. Quant à toi, Ryan du clan Hagen, ton arrivée n'était pas prévue, mais tu es tout de même venu au bon moment. Ah, voici qui devrait fonctionner.
Laureen parvint à faire jouer la serrure, et la porte pivota lentement... Pour reprendre aussitôt sa position initiale. Le verrou se referma de lui-même. Il me semble vous avoir prévenu. Mais patience, je n'en ai que pour quelques instants. Cartes s'était tourné vers une seconde machine et commençait à travailler dessus de la même manière. Il ajouta pour lui-même Je m'en voudrais si le chemin se coupait au beau milieu de l'Océan...
Il y eut un instant de silence, durant lequel les jeunes gens s'interrogèrent sur ce qu'il préparait. Puis, Cartes se leva et s'approcha de la cage. Je pense que cela pourait fonctionner, à présent. Qu'en pensez-vous ? Le meilleur moyen de le savoir est de tester, non ? Il dévérouilla la cage d'un geste sec, puis recula de quelques pas. Eh bien, qu'attendez-vous ? Cette cage vous plait, finalement ?
Après un instant d'hésitation, et sans laisser à Ryan le temps de la retenir, Laureen s'élança en avant, sortant d'un geste son poignard. Mais Cartes réagit aussitôt, la saisissant par les poignets et lui faisant lâcher son arme. Il ne parvint cependant pas à contenir toute la fougue de l'adolescente, qui lui décocha un violent coup dans les jambes, et parvint à lui échapper. Ryan s'était à son tour jeté sur sa lance, mais le ressort metallique de Cartes claqua, envoyant l'arme rouler plus loin. Un second coup manqua de peu le prince Jidhean, qui s'était reculé, dégainant l'épée dissimulée sous ses vêtements.
Belle arme... Tu es décidément plein de surprises, Ryan du clan Hagen. Mais ne croit pas que ça va m'impressionner. Cartes fit de nouveau claquer son arme, qui s'enroula autour de la lame du jeune homme. Ils se livrèrent alors une sorte de duel, chacun cherchant à désarçonner l'autre. Babel, maintenant! Répondant au cri de son amie, le garçon avait à son tour sorti son lance-pierre et s'apprétait à tirer sur l'homme au manteau rouge. Celui-ci semblait cependant toujours garder un coup d'avance sur eux. Pas de triche, les gamins. Il avait brusquement lâché son arme, qui en s'enroulant autour de l'épée de Ryan percuta Babel, dont le projectile vint se perdre dans une mauvaise direction. Le coup avait surprit Ryan, qui s'était trouvé désarmé à son tour.
Bien, réglons ça à mains nues, dans ce cas. Les deux ainés se jetèrent l'un contre l'autre, pieds et poings prêts à l'action. Laureen aida son ami à se relever, puis s'approcha de l'une des machines. Et si on casse ce truc, il se passe quoi ?
–Non! Cartes parvint à repousser violemment Ryan pour se lancer sur l'adolescente. Elle esquiva l'attaque... Mais pas Babel. L'homme se redressa en maintenant la lame d'un couteau contre le cou du garçon. Cela suffit, maintenant. Comme je vous le disais, ce gamin-ci n'a aucun intérêt pour moi. J'espère pour sa vie qu'il en a un peu pour vous.
Lawn et Ryan s'immobilisèrent en même temps. Bien. Sachez que je déteste avoir recours à ce genre de méthodes... Mais mes employeurs ne semblaient pas se méprendre sur votre valeur à tous les deux. Ramasse tes armes, Ryan du clan Hagen, tu en auras besoin. Laisse la mienne où elle se trouve. Le poignard de Laureen se trouvait à ses pieds. D'un geste, il le fit voler en l'air, puis le lança à sa propriétaire Et toi, tu auras besoin de cette chose. Maintenant, reculez. Sur le plateau. Voilà.
Les deux jeunes gens s'étaient exécutés. Lorsqu'ils furent au centre de l'étrange objet, Cartes actionna un bouton sur l'une des machines, et une lumière intense emplit la pièce. Lorsqu'il fut de nouveau possible d'ouvrir les yeux, le plateau était désert. L'homme au manteau rouge et son jeune otage se trouvaient seuls dans la pièce. Cartes relacha alors son étreinte. Tu peux aller rejoindre le Capitaine Lawn, à présent, et le rassurer. Tu lui diras que sa fille est en sécurité... sur le continent impérial. Et, regardant Babel détaller, l'homme alluma calmement une cigarette avec un sourire de satisfaction, son travail accomplit.
Université de Leeshan, Tieffla, le même jour
La soirée Casino. D'après ce qu'avait apprit Pandore, elle était organisée tous les ans une dizaine de jours avant la fête du solstice d'hiver, et professeurs et étudiants s'y retrouvaient pour participer ensemble à divers jeux d'habileté, de réflexion ou de hasard. Si l'hypothèse d'Erellon était exacte et que les lueurs de son rêve symbolisaient des humains, c'est là qu'elle maximisait ses chances de rencontrer celles qu'elle avait apperçu dans la forêt.
Pour l'instant, la jeune Kandhrane observait la pièce et les gens autour d'elle. Elle était persuadée qu'elle parviendrait à reconnaître celles ou ceux qu'elle cherchait lorsqu'elle les verrait, mais pour l'instant, personne ne semblait se distinguer parmi cette foule d'inconnus. Elle tenta un instant de s'intéresser au jeu pratiqué sur l'une des tables. Le jeu de Caldis, visiblement. Elle tentait de déterminer quel joueur menait lorsqu'une voix se fit entendre. Pourrais-je me joindre à votre tablée, messieurs ?
Elle se tourna vers celle qui venait de parler... Et découvrit un être bien surprenant. La silhouette était humaine, mais elle semblait taillée dans l'améthyste, comme une statue qui aurait soudainement prit vie. Plus qu'étonnée, surtout en ne voyant personne réagir à cette curieuse apparition, elle ferma les yeux une seconde, secoua la tête.. et constata que sa statue d'améthyste était maintenant une jeune femme aux cheveux d'un blond sombre, qui s'asseyait tranquillement à la table de jeu, attendant la prochaine donne.
L'éclat d'Améthyste... Venait-elle de trouver l'une des étoiles de son rêve ? Elle resta observa la partie durant la tournée suivante. La fille jouait bien, même si certains de ses adversaires semblaient redoutables. C'est déprimant, n'est-ce pas ?
Elle se retourna. Une seconde statue vivante se trouvait à ses côtés, semblant faite d'ambre, celle-là. Pandore secoua de nouveau la tête pour se retrouver face à une adolescente, de quelques années sa cadette, qui la dévisageait d'un air rieur en recoiffant ses cheveux bruns. Quoi donc ?
–Eh bien, cette manière qu'ils ont de prendre ça tellement au sérieux. Heureusement que Pénombre va leur apprendre un peu ce que c'est qu'un jeu...
–Pérnombre, c'est la fille qui vient d'arriver ?
–C'est ça. Tu viens de Kandhrir, c'est ça ?
Pandore eut un petit rire Ça se voit tant que ça ?
L'adolescente eut un sourire et prit un ton mystérieux, s'approchant légèrement de son interlocutrice Quand on a des yeux qui voient tout, oui. Puis elle eut un petit sursaut Oh, mais, j'oubliais de me présenter. Tania Drak.
–Pandore Baltloria. Ravie de faire ta connaissance. Les deux jeunes femmes observèrent la partie encore un instant, puis Tania reprit Et qu'est-ce qui t'amène à Leeshan ?
–En fait, c'est assez compliqué à expliquer. Je cherche des gens, je crois. Et il est possible que je les ai trouvé.
–Tu peux être un peu plus explicite ?
–Probablement, mais si j'essaye, tu vas me prendre pour une folle.
–Dis toujours, on ne sait jamais...
–Eh bien, j'ai fait... une sorte de rêve... qu'on pourrait plus ou moins qualifier de prémonitoire, il y a quelques nuits.
–Un truc sombre –pas comme l'absence de lumière, mais comme un truc qui dévorre tout– qui se répend sur le monde, et des lumières de couleurs différentes qui arrivent pour tout remettre en place ?
–Eùh, oui, c'est à peu près ça... Comment as-tu ?
–Tu n'es pas la seule à avoir fait ce genre de rêves. Et je crois que je peux t'aider à trouver quelques uns des autres.
Chapitre Neuvième: Sur le Continent.
Chemins de Lumière
Les Chemins de Lumière furent certainement l'un des projets les plus ambitieux qu'ont jamais mis sur pieds les hommes de l'antiquité –bien qu'il n'ait jamais abouti. Peut-être de l'ampleur de leurs projets de conquêtes spatiales. Il est d'ailleurs probable que ces deux projets ait été amenés à être fusionnés, à terme, s'ils avaient été tous deux couronnés de succès.
Il s'agissait ni plus, ni moins que de pouvoir transporter de manière quasi-instantanée des objets, voire des êtres vivants, d'un point à un autre de la planète. Evidemment, cela nous parait totalement abérrant, à notre époque où la magie nous permet de faire "à mains nues" énormément de choses qui nécessitaient à nos ancêtres une grande quantité d'outillage, et alors que nous croyons savoir ce genre de choses impossibles.
Il faut cependant remettre le projet dans son contexte. Les hommes de l'antiquité avaient mis en orbite autour de notre planète un grand nombre de machines leur servant à communiquer, à se repérer ou à tenter de prévoir le temps. Certaines de ces machines, d'ailleurs, doivent encore tourner au dessus de nos têtes et pouraient toujours fonctionner si l'on tentait de les réactiver. Pouvant faire circuler autant d'informations par ce biais, il leur est paru naturel d'envisager qu'on puisse également y faire circuler autre chose.
Le projet consistait "simplement" en une sorte de machine qui aurait été capable de transformer la matière en lumière, puis la lumière en matière. Il aurait alors suffit de placer une machine de ce type au point de départ et au point d'arrivée, puis d'envoyer la matière transformée à travers le réseau de machines célestes, et il serait alors devenu possible de voyager aussi vite que la lumière, c'est à dire, à l'échelle de notre planète, de manière quasi-instantannée.
Connaissant tous les miracles que leurs machines pouvaient accomplir, on peut se demander pourquoi ce projet s'est soldé par un échec. Il semble, cependant, que tout n'était pas à la portée de nos ancêtres. Ils étaient parvenus à créer les machines appropriés pour la transformation, mais celles-ci nécessitaient pour fonctionner une quantité d'énergie dépassant tout ce qu'ils étaient capables de produire à cet époque.
Professeur Relm de Kandhrir, issu de "Machines Antiques", 1396
Quelque part sur la côte Tiefflane, nuit précédant le 16 jour de Danael 1404
Que s'est-il passé ?
Ryan se releva, l'esprit embrumé. Il avait dû perdre conscience au moment où Cartes avait démarré sa machine. Le froid fût la première chose qu'il remarqua. Il la température avait brusquement chûté. L'atmosphère avait changé, également. L'odeur de l'Océan flottait toujours dans l'air, mais avec une saveur différente de celle de Corannea. Il se demanda un instant s'il n'était pas simplement sur les terres jihdeanes, ayant rêvé ces dernières journées...
La présence de Laureen lui confirma que tout s'était bien déroulé. L'adolescente semblait en train de reprendre conscience elle aussi, à ses côtés. Ils n'étaient plus dans l'entrepôt de Cartes, mais dans une sorte de grotte dont une ouverture laissait voir le ciel étoilé de la nuit, et, à faible distance, la mer qui vaguait calmement. En revanche, ils se trouvaient sur une sorte de plateau identique à celui sur lequel on les avait fait monter.
Les voilà éveillés. Les jeunes gens se retournèrent vivement vers celui qui venait de parler. Un homme se tenait assis dans l'ombre plus loin dans la grotte. Maintenant, expliquez-moi qui vous êtes, et comment vous avez obtenus les coordonnées.
Les deux jeunes gens se regardèrent, puis l'ainé tenta de répondre Je suis Ryan du clan Hagen, de Jihdea. Et j'ignore de quelles coordonnées vous parlez.
–Les coordonnées de notre transmuteur. Que vous avez entré dans le vôtre pour arriver jusqu'ici. Accessoirement, j'aimerais également savoir comment vous avez réussi à initialiser le transfert. Et dans quel but.
–Je ne comprends rien à ce que vous dites...
–Ne faites pas l'idiot. Vous êtes arrivés ici. Cela ne peut pas être le fruit du hasard, alors dites-moi comment.
–Eh bien, en fait, je l'ignore. Nous étions dans l'Archipel Corannéan... Un genre de tueur à gage nous a fait monter sur une sorte de machine, et... Je ne me souviens pas de ce qui a suivi.
–Son nom ?
–Je l'ignore. Il se faisait appeler "Cartes".
L'homme sembla se radoucir. Cartes, oui, bien sûr... Je me doutais qu'on en réentendrait parler. Qui d'autre aurait pu faire ce genre de choses, n'est-ce pas ? Le ton de sa voix, cependant, laissait entendre qu'il ne prennait Ryan qu'à moitié au sérieux. Et pourquoi Cartes s'en serait-il prit à vous ?
Ryan commença à trier mentalement les informations dont il disposait, pour tenter de formuler une réponse plausible, mais Laureen réagit plus vite que lui. Ça, vous pouvez toujours aller là-bas lui poser la question, mais mon père l'aura tué avant que vous n'arriviez.
–Ah, la demoiselle a une langue, finalement. Et puis-je savoir qui est ce père qui pourrait tuer l'homme le plus insaisissable de cette planète ?
–Le Capitaine Lawn! La fierté de l'adolescente transparaissait clairement dans sa voix. L'inconnu se leva et s'éloigna de quelques pas. Eh bien, si vous êtes réellement Laureen, je crois que nous nous connaissons. Vous vous trouvez dans une base de la Guilde d'Esperkand. On me nomme Angel...
Cela sonnait clairement comme un test. Et l'adolescente ne comptait pas y échouer. Votre prénom est Karen. Vous êtes le responsable de liaison de la guilde avec les autres organisations. Votre dernière visite dans l'Archipel date d'il y a deux ans, en début d'automne. Vous vous étiez entretenu avec mon père et les capitaines Knox et MacHarrolck au sujet de la cargaison du Narval Cendré.
Angel revint vers eux en souriant. Ni trop, ni trop peu. Vous connaissez tout de cet entretient, mais n'en dévoilez que le strict minimum au cas où je ne serais pas celui que je prétends être. Une véritable fille de Pirate... J'aimerais d'ailleurs récupérer la dague que vous m'aviez dérobé à cette occasion.
Le contact était établi. Chacun des deux savait maintenant que son interlocuteur était bien la personne qu'il disait être, et qu'il était possible de se faire confiance. Angel alluma une lampe, dont la clareté leur révéla le reste de la grotte. Un assemblage curieux de machines, assez semblable à celles que Cartes avait installé dans son entrepôt, mais qui semblaient être une entité unique et non un assemblage de pièces détachées, était posé contre le mur, non loin d'eux. Les seuls autres meubles étaient une grande table au centre couverte de notes et de plans, et quelques coffres trônant contre les murs. Dans le fond, une porte semblait mener vers l'intérieur.
J'espère tout de même que votre père le gardera en vie, j'aimerais lui poser quelques questions... Savez-vous ce que sont les chemins de lumière ? Les deux jeunes gens firent signe qu'ils connaissaient vaguement cette notion. Nous travaillons depuis quelques temps sur le projet de remettre ces trucs en service. En reprennant les plans et en y ajoutant une bonne dose de magie, on comptais réussir là où les hommes de l'antiquité ont échoué. Mais il y a quelques temps, quelqu'un que nous n'avons pas réussi à identifier –Je souçonnais vaguement Cartes, et visiblement, j'avais raison– nous a dérobé une partie des plans et du matériel. Il sera donc parvenu à fabriquer son propre transmuteur, et vous a utilisé comme cobayes. La question est: pourquoi ?
Université de Leeshan, le jour suivant.
Et tu dis qu'elle a des visions ?
–Quelque chose dans ce genre-là, oui. Behold m'avait fait transmettre de garder un oeil sur elle pendant la soirée... Elle a fait un rêve du même genre que le tien et que celui de Pénombre. Et je crois qu'elle en sait un peu plus long que nous sur ce que ça veut dire, au juste. Tu devrais venir lui parler avec moi.
–Et Pénombre ?
–Elle fait le point avec Jed sur leurs gains d'hier soir. Elle nous rejoindra après.
Tania et Novan rejoignirent Pandore sur le rempart ouest. La Kandhrane les regarda approcher, et eût de nouveau durant quelques secondes l'impression de voir Tania comme une statue d'ambre. Le jeune homme à ses côtés, quant à lui, lui apparût comme fait de calcite. Elle n'avait pas remarqué de lueur orange, dans son rêve, mais elle devait probablement être cachée par le jaune et le violet. Elle la verrait probablement lorsqu'elle passerait de nouveau l'amulette à son cou.
Novan, je te présente Pandore, notre nouvelle rêveuse. Pandore, voici Novan, le garçon dont je t'avais parlé. Il te convient ?
–Comme pour Pénombre et toi. Novan, d'après ce que Tania m'a dit, il y avait une histoire de couleurs, dans ton rêve à toi ? Il y en avait combien, exactement ?
–Sept... Les couleurs de l'arc-en-ciel, je crois bien.
–Dans mon rêve à moi, nous sommes symbolisés par ces couleurs. Tu es en orange. Tania est en jaune, et Pénombre en violet. Je suis en bleu, et il y a également quelqu'un en vert et quelqu'un en cyan, mais ils sont assez loin d'ici. Je n'ai pas réussi à repérer le rouge.
–En fait, c'est comme si ces rêves étaient complémentaires. Novan a vu combien nous devons être. Toi, Pandore, tu as vu où nous nous trouvions. Pénombre a peut-être vu ce que nous devions faire...
Tania était debut face à la forêt et réfléchissait à voix haute. Il était question de Guards, dans son rêves... Il faudrait peut-être qu'on se renseigne sur leur légende. Il faudrait aussi qu'on retrouve les couleurs qui manquent...
Novan eût l'air d'hésiter un instant Est-ce qu'on ne prend pas tout ça un peut trop au sérieux ? Je veux dire... Ce n'étaient que des rêves...
Ce fut Pandore qui répondit la première. Je comprends parfaitement que ça puisse te paraître exagéré, mais pour ma part, je sais que je dois y apporter la plus grande importance. Si je pouvais te prêter mes yeux et que tu te voyais comme je te vois, je pense que tu serais d'accord...
Tania renchérit. N'oublie pas que ce sont grâce à ces rêves qu'on s'est rencontré. C'est déjà une raison suffisante pour qu'on ne les oublie pas tout de suite. Je pense qu'on devrait retourner voir le Temple. Pandore regarda la jeune fille avec des yeux ronds, mais Novan, lui, avait déjà eu le temps de s'habituer à la voir ainsi passer d'un sujet à l'autre sans aucune transition, et l'approuva silencieusement. Même s'il s'efforçait de laisser parler la voix de sa raison, lui aussi pressentait que c'était quelque chose d'important, auquel le lieux lui paraissait lié d'une manière ou d'une autre.
Quelque part sur la côte Tiefflane, le même jour.
D'après ce qu'Angel leur avait indiqué, Lawn et Ryan étaient arrivés par le transmuteur la veille en fin de matinée, et étaient restés inconscients jusqu'à la discussions qu'ils avaient eu au beau milieu de la nuit. Le membre de la guilde supposait que cet évanouissement avait été dû à un mauvais réglage ou à un disfonctionnement de la machine de fortune assemblée par Cartes.
Bien qu'ils aient tous deux vivement approuvé lorsqu'on leur avait proposé de dormir, cet évanouissement avait permit à leurs corps de récupérer, et leur sommeil fut de coure durée. Au matin, Angel leur annonça qu'il était malheureusement impossible de les renvoyer vers l'île Noble par le moyen par lequel ils en étaient venus. Il avait tenté, d'après leurs indications et les données enregistrées par la machine, de retrouver les coordonnées de leur point de départ, mais en vain. Cartes avait dû désactiver sa machine à lui, et il était impossible de rétablir le contact.
Un navire sous contrôle officieux de la Guilde doit partir dans quelques jours pour l'Archipel. Je tâcherai de vous fournir des places à bord. Ce sera plus long, mais au moins, vous rentrerez là-bas.
–Pour ma part, ce n'est pas mon chemin. Yggdrasil et la Cour d'Ambre m'ont chargé de retrouver quelqu'un qui doit se trouver sur ce continent. Repartir vers l'Archipel serait prendre la route opposée à la mienne.
–Jeune homme, ne le prends pas mal, mais je n'ai pas été mis au courant de la volonté de ton Arbre Sacré, moi. Quand je te regarde, je ne vois qu'un gamin qui est tombé sous ma responsabilité, et que je ne peux pas laisser repartir seul sur l'unique foi des fables qu'il me raconte.
–J'ai passé l'épreuve du passage à l'âge adulte. Je ne suis plus un enfant que l'on doit protéger.
–Admettons que ce soit vrai, je ne connais que trois personnes pour qui cette épreuve puisse faire office de loi. L'une est morte, et les deux autres se trouvent précisément là où je comptais t'envoyer. Tu es peut-être adulte pour les Jihdéans, mais certainement pas sur le sol impérial.
–Je comprends... Mais il me semblait pourtant qu'il ne vous tenait précisément pas à coeur de respecter la loi impériale...
Karen éclata de rire. Bien joué, mon garçon. C'est exactement le genre d'arguments que j'aurais utilisé à ton âge. Bien, j'accepte de te garder avec moi, mais tu es sous ma responsabilité. N'espère pas me fausser compagnie jusqu'à ce que j'ai discuté de vive voix de ton cas avec Behold et Shadefire.
–Dans ce cas, je reste avec lui. Angel se tourna vers la jeune femme avec un air à la fois sévère et amusé. Et quelle justification vas-tu me sortir, fillette ? Une mystérieuse mission confiée par Maéjùnn ?
–Je sais qui Ryan cherche, et il se trouve que je sais à peu près où il vit et que c'est quelqu'un que j'ai moi aussi très envie de voir. Et accessoirement, ça me fera une excellente occasion de sécher les cours un peu plus longtemps.
–Pas mal... Mais comment serais-je censé expliquer ça à ton père ? C'est que ça m'ennuirait de partager le sort qu'il a selon toi réservé à Cartes...
–Si tu préfères, je peux attendre le départ du bâteau, monter à bord, et sauter à l'eau une fois qu'il aura levé l'ancre, pour revenir ici. Dans ce cas, tu ne pourras même plus veiller sur moi.
–Et le pire, c'est que nous savons tous deux pertinnement que tu en es capable. Entendu, si tu me rédiges une lettre pour expliquer ça toi-même à ton père, je vous garde avec moi tous les deux. Mais ne vous attendez pas à ce que ce soit une partie de plaisir. Behold ne me pardonnerait jamais si je vous faisais un traitement de faveur.
Temple ancien, Baarn Thor.
Vous croyez qu'il nous observe, en ce moment ?
Les quatre jeunes gens venaient d'entrer dans le Temple. Comme lors de leur précédente visite, l'atmosphère du lieu les réduisit un moment au silence. Pandore, qui découvrait les lieux, semblait particulièrement impressionnée. Il fallut quelques instants avant que Tania ose poser la question, pour détendre l'atmosphère trop austère à son goût.
Oh, probablement. D'après Jed, Behold est tellement méfiant à lui tout seul qu'il faudrait que tous les autres membres de la guilde soient totalement inconscients pour espérer compenser.
–L'image serait presque appropriée... mais il n'est fort heureusement pas le seul à garder l'oeil ouvert, surtout quand des membres d'une autre guilde se promènent sur les terres qu'ils savent être les nôtres.
Shadefire venait de surgir des ombres, sans que personne n'ait remarqué son arrivée avant qu'il ne se mette à parler. Saluant à peine les autres adolescents, il se tourna vers Pandore.
Qu'est-ce que le Trèfle a à faire avec Leeshan ?
–Je ne suis pas... Elle hésita un court instant, puis sortit une lettre cachetée de la sacoche qu'elle transportait.
Vous êtes Shadefire, non ? Monsieur Erellon m'a chargé de remettre ceci à vous ou à l'un de vos collaborateurs si je venais à vous rencontrer.
Gregan s'empara prestement de la lettre, examina le sceau, puis l'ouvrit et lu rapidement.
Tiens donc... Ainsi, le grand Kerd Erellon lui-même s'intéresse à cette affaire... Il releva les yeux verts Pandore, et elle senti les flammes de son regard se poser au fond de ses yeux, comme pour tenter de lire également en elle.
Cela me suffira pour l'instant. Je vais prévenir mes hommes pour qu'il vous laissent la même liberté d'action qu'à nos Cadets. Il se pourrait même que je sois disposé à accepter sa proposition de collaboration. Si vous me tenez informé de vos progrès, je vous fournirais peut-être quelques indications en retour. Il semble que vous sachiez qui contacter... Après un bref salut presque millitaire et avant que quiconque ait eu le temps de réagir, l'homme avait disparu.
Tous quatre se regardèrent. Novan fut le premier à prendre la parole
Je retire ce que je disais tout à l'heure. Si Erellon lui-même trouve ça important...
–Tu aurais pu nous parler de cette lettre, Pandore... Alors comme ça, tu es membre de la Guilde du Trèfle ?
Pandore laissa échapper un léger soupir.
Je suppose que si vous êtes ceux que je cherche, je dois vous faire confiance... Bien, nous ferions mieux de ne pas rester debout, si ? Elle s'assit en tailleur face à Tania. Le temps que les trois autres fassent de même, elle avait sortit une sorte d'amulette de sa sacoche.
Monsieur Erellon m'a confié cette amulette sensorielle, dans laquelle est mémorisé mon rêve. Si vous le souhaitez, je peux vous la prêter pour que vous voyez de vos propres yeux ce que j'ai vu. Elle posa l'amulette au milieu d'eux, puis reprit.
Comme vous le savez, je viens de Kandhrir. Je suis étudiante à l'École de Magie, et oui, en effet, membre de la Guilde du Trèfle. Ce n'est pas mon premier songe de ce genre, et les précédents avaient déjà attiré l'attention de monsieur Erellon. J'ai une ascendance... un peu spéciale, qui me donne ce talent de voir des choses, un peu comme toi, Novan, tu as probablement hérité ton Encre des Guards d'ancêtres Elfes(1).
Sans plus s'avancer dans les détails sur ce point, Pandore entreprit de leur raconter l'entretient avec Kerd Erellon, Eiko et le Professeur Relm qui avait suivit son rêve. Elle enchaina ensuite sur les quelques recherches effectuées parmi les ouvrages de la Bibliothèque avant son départ. Un grand nombre de "menaces" historiques ou mythologiques pouvaient avoir été, à un moment où à un autre, symbolisés par un nuage noir, ou un monstre dévorrant, mais rien ne semblait véritablement correspondre à la brume noire qu'elle avait vu en rêve, hormis peut-être les rares descriptions qu'on avait fait de l'arme ou de la magie ayant détruit Angska –Mais pour quiconque hormis les Shalezzim, la destruction de la cité relevait de la légende pure.
Ils avaient donc envisagé, comme Erellon l'avait suggéré, que de se tourner vers les lumières les éclairerait davantage que de chercher l'ombre. Pandore était partie mandatée par sa guilde pour retrouver et identifier ces lueurs... et également pour contacter les autres guildes qu'elle pourrait trouver sur sa route, la principale d'entre elle étant bien sûr Esperkand. Le Mage supposait qu'au cas où, pour une raison ou une autre, la solution vue en rêve par Pandore s'averrait ne pas fonctionner, une alliance puissante pourrait s'avérer une solution de rechange acceptable.
Pourquoi ne tente-t-il pas de contacter Lubekand ? L'Empire est la plus grande puissance à la surface d'Hera, non ?
–De la surface, peut-être... Encore que je ne parierais pas là-dessus, certains pays d'orient seraient probablement capable de rivaliser. Mais on est très loin de tout connaître des puissances "souterraines", comme Esperkand. En plus, monsieur Erellon pense qu'Ayanor Enschel n'est pas du genre à mobiliser des troupes à cause des rêves d'une adolescente.
La discussion s'aiguilla ainsi quelques instants sur les différentes organisations que les adolescents connaissaient, et la manièrent dont, supposaient-ils, celles-ci réagiraient si Pandore venait leur parler de son rêve. Celle-ci finit par en venir à une question qui l'intriguait.
Dis-moi, Tania... Est-ce que tu as de la famille du côté de Galben ?
–Pourquoi cette question ?
–Parce que dans mon rêve, l'étoile d'ambre apparaît à deux endroits. Là où nous nous trouvons, et du côté des Hauts Sommets. Je crois que tu es celle de la forêt, alors je me demandais si l'autre ne pouvait pas avoir un lien avec toi...
Tania sembla hésiter plus que de raison. D'aussi loin qu'elle se souvenait, Astrid ne l'avait jamais vu mettre tellement de temps avant de répondre, surtout à une question en apparence si simple.
J'ai... grandi à la frontière entre Tieffla et Galben. Tous les gens que je connaissais de cette époque ont disparus dans l'éruption du Mont Darius. Peut-être quelques uns ont-ils survécu, mais je n'ai pas eu de nouvelles d'eux depuis.
–Je suis désolée... Tu avais de la famille ? Des frères et sœurs ?
–J'étais enfant unique. Ma mère est morte depuis longtemps, et si mon père était encore en vie, il m'aurait probablement déjà retrouvé.
Notes
(1) Une étude généalogique menée par un groupe de recherche de Kandhrir a montré que ce talent, plutôt répandu chez les Elfes, ne serait apparu chez les Humains –et particulièrement chez les Brennans– que suite à des croisements entre les deux espèces.
Chapitre Dixième: Embuscade
Lihnfahls.
De tous temps, les brennans ont cherché moyen de surpasser leurs capacités naturelles. C'est particulièrement en le domaine des transports que cette recherche prit nombre de visages. Les hommes de l'antiquité usaient de forces machines, individuelles ou collectives, pour voyager par la Terre, et l'Océan et même les cieux n'étaient pas en reste. Leurs machines les emmenaient jusqu'en deça de la surface.
Ce sont cependant les créatures vivantes qui de tous temps ont le mieux rempli ce rôle. Les Chevaux, particulièrement, se sont toujours montrés nos loyaux compagnons, capables autant de porter un cavalier que de tirer un attelage. Mais l'un des rêves des hommes a toujours été de voler, et c'est pourquoi l'imaginaire brennan s'est souvent peuplé de chevaux ailés. Nature, semble-t-il, décida d'exaucer ce voeu.
Car en effet les Terres Sauvages virent, durant la transition entre l'âge des machines et le nôtre, apparaître de nouvelles créatures. Elles avaient la taille et l'aspect de grands chevaux, hormis en deux points: leur tête, couverte d'un masque d'écailles, semblait d'un aspect draconique, et en plus de leurs quatre pattes, elles étaient pourvues de deux longues et puissantes ailes. Ces créatures, nos ancêtres les ont nommées Lihnfahls.
Une fois découverts et apprivoisés, les Lihnfahls sont devenus les nouveaux princes parmi nos montures. Leur vitesse au sol et au galop est semblable à celle de leurs cousins Chevaux, mais leur endurance est nettement supérieure. Et lorsque, les vents le permettant, ils déploient leurs ailes et prennent possession des cieux, leur vélocité peut dépasser les vingt lieues
(1) de l'heure.
Après que les Brennans aient fait venir les Lihnfahls sur ce qui n'était point encore le Territoire Impérial, ceux-ci y sont venus d'eux-mêmes, et les plaines ventées de Tieffla comptent désormais quelques uns de ces nobles animaux dans la population de ses nombreux troupeaux sauvages.
Cal Jerreos, extrait de "Bêtes et Hommes", 0012.
Quelque part sur la côte Tiefflane, 19 jour de Danael 1404.
Lawn et Ryan avaient vécu la vie de cadets de la guilde durant les jours qui suivirents. Sous les ordres d'Angel, les deux jeunes gens avaient tout d'abord dû raconter tout ce qu'ils savaient de Cartes et de sa machine aux membres de la guilde chargés de faire fonctionner le transmuteur, même si leur récit n'avait rapporté que peu d'informations, puis on les avait chargé de diverses corvées –au cours desquelles Laureen avait déclaré qu'elle en venait presque à regretter son école.
Angel avait durant ce temps dû prendre contact avec Shadefire, car il leur annonça bientôt qu'ils devaient quitter les lieux. Il allait les amener vers l'une des bases principales de la guilde, située dans la forêt de Leeshan. Et les préparatifs du départ ne vont pas se faire tous seuls, Mademoiselle Lawn!
Laureen se remit en bougonnant à charger la roulotte tirée par deux lihnfahls qui allait les mener à leur but. Le membre de la guilde se tourna vers Ryan, occupé comme lui à préparer les montures. Nous ne voyagerons que tous les trois ?
– Rempart va venir avec nous. Notre garde du corps. Notre véhicule est déjà assez chargé, et une personne de plus représenterait un surpoids assez important pour nos bêtes.
Ryan jeta un œil au membre de la guilde surnommé "Rempart", qui jouait aux cartes avec des camarades à l'entrée de la grotte. Il avait effectivement le physique de l'emploi: dépassant tous les autres d'une bonne tête, la largeur de ses épaules n'aurait pas fait honte à un jeune troll. Il était évident que c'était le genre de personne derrière qui on pouvait se cacher. Et qu'il faudrait le prendre en compte lorsqu'il s'agirait de soulever la roulotte.
Après un court silence, Angel reprit la parole. Bien, ainsi, ça devrait aller. Nous partirons demain dès l'aurore, et nous devrions atteindre Leeshan au crépuscule.
La toilette des lihnfahls terminée et le membre de la guilde demeurant muet, Ryan rejoignit Laureen pour l'aider dans sa tâche. Celle-ci accueillit son aide d'un air pensif.
Pourquoi est-ce qu'on reste avec eux ? Ce ne sont pas ces corvées qui vont nous aider à retrouver Seth !
– Je ne sais pas... Je n'est pas exactement comme ça que j'imaginais ma quête...
– On devrait leur fausser compagnie, demain, pendant le voyage. C'est le moment où on aura le moins de monde pour nous surveiller.
– Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. J'aimerais quand même jeter un œil à notre destination, pas toi ? Et si quelque chose tourne mal, je préfère les avoir à mes côtés qu'en train de me courir après.
– Ouais... Tu as peut-être raison.
– Si tu me parlais un peu plus de Seth ? Tu as l'air de bien le connaître, mais pour moi, ce n'est guère plus qu'un nom...
Tout en continuant à empiler du matériel divers à l'intérieur de la caravane, Laureen lui exposa ce qu'elle savait de son ami –ou plus exactement, ce qu'elle estimait pouvoir lui dire sans risque, car malgré l'égide de l'Arbre Sacré, elle ne faisait pas encore totalement confiance au Jihdéan.
Université de Leeshan, Tieffla, le même jour.
Vous pouvez vous promener comme ça, à la vue de tous ? Je veux dire... Vous êtes recherché...
– Et ils ne tarderont pas à me trouver si tu fais tous ces efforts pour le leur rappeler. Shadefire adressa un sourire et un regard bienveillants à Pandore pour aténuer le reproche. Bien rares sont ceux qui savent véritablement à quoi je ressemble, et cette université compte suffisemment de gens pour que je passe inaperçu. De plus, je connais mieux que n'importe qui d'autre les passages secrets couvrant ce bâtiment, et je n'aurais aucune difficulté à m'enfuir si le besoin s'en faisait sentir.
Le chef de guilde était venu rejoindre la jeune émissaire sur le rempart ouest. Je dois te remercier pour les informations que tu m'as fourni. J'ignore si cela suffira, mais pour l'instant, nos préparatifs de défense avancent bien.
– Que savez-vous sur cette menace que j'ignore encore ?
– Patience, Pandore. J'ignore encore si je me prépare à lutter contre le bon ennemi. Si je me trompe, je veux au moins ne pas vous détourner de la bonne route. Vous trouverez vous-même, le temps venu, quel sera votre rôle et comment vous le tiendrez.
– Alors pourquoi m'avez vous fait venir ? Votre message disait que vous aviez des informations à me confier ?
– C'est exact. Tout d'abord, je crois que deux de tes lueurs se situaient hors de ce continent ?
– En effet. Je crois pouvoir les situer précisément dans les îles de Corail et au royaume de Jihdea.
– Eh bien, j'ai peut-être une bonne nouvelle, dans ce cas. On m'a informé que des jeunes gens venant précisément de ces deux endroits étaient arrivés à notre portée par un moyen assez peu conventionnel. Ils sont en route pour notre cité secrete, et tu pourras les rencontrer très prochainement. Peut-être s'agit-il de nos héros manquants.
– Je l'espère... Comment ont-ils pu arriver ? Je crois que mon rêve me les a montré à l'endroit où ils se trouvaient, ils n'ont pas eu le temps de...
– Ils t'en parleront eux-même dès qu'ils seront ici. L'autre information que j'ai à te donner... est plutôt une supposition, en fait. Quelque chose que je crois essentiel et auquel je doute que messire Erellon –avec tout le respect que j'ai pour lui– ait pensé.
– Et de quoi s'agit-il ?
– La magie n'est pas exactement mon domaine de prédilection, et je ne sais pas comment vous autres grands magiciens vous avez l'habitude de régler vos problèmes, mais dans mon monde, un héros combat rarement à mains nues. Pour le maître escrimeur que je m'efforce d'être, l'arme que manie un combattant peut être aussi importante que son habileté propre pour les prouesses qu'ils accomplissent tous les deux. Je crois que si ce danger que nous devons affronter doit être vaincu par vos mains, alors nos devons trouver les armes que ces mains tiendront.
Il y eut un silence, durant lequel Pandore étudia les multiples possibilités qu'ouvrait cette suggestion. Trouver sept héros était une chose, mais réunir également leurs armes en était une autre. Peut-être le second éclat d'ambre était-il une indication pour cette seconde tâche ? Cet échos mystérieux se trouvant dans les Hauts Sommets, était-ce l'arme que devrait manier Tania ?
Et je suppose que vous avez déjà réfléchi à cette question ?
– C'est possible, oui. Il se pourrait même que l'une de ces armes soit entrée en ma possession récemment –c'est en l'étudiant que cette idée m'est venue. C'est une arme qui semble avoir été conçue par un maître en la matière, et que j'aurais dû savoir manier sans aucune difficulté. Je n'ai pourtant rien sû en tirer. J'aimerais que les cadets et toi veniez y jeter un œil.
Fidèle à son habitude, Gregan avait disparu dans les ombres avant d'avoir terminé sa phrase. Pandore s'était tournée vers lui pour lui répondre, mais s'était constatée seule avant d'avoir pu ouvrir la bouche.
Dans les plaines Tiefflanes, le jour suivant.
Comme Angel l'avait annoncé, ils étaient partis dès les premières lueurs de l'aube. Ryan avait dû finir une corvée jusqu'assez tard dans la nuit, et Laureen ne s'était pas endormi tôt non plus, aussi les deux jeunes-gens passèrent-ils les premières heures du voyage à dormir à l'arrière de la roulotte. Lorsqu'ils s'éveillèrent, le soleil, à la moitié de sa course matinale dans le ciel, brillait de tous ses rayons.
Durant la première moitié du jour, Angel et Rempart s'étaient relayés pour guider l'attelage à travers les plaines Tiefflanes. Les lihnfahls galopaient aussi vite que le vent, filant sans sembler craindre la fatigue. Ils avaient tout d'abord longé la côte et la falaise pendant un long moment. Ils venaient de quitter cette route lorsque les jeunes gens s'étaient éveillés.
La première chose que Laureen remarqua en ouvrant les yeux était une curieuse sphère dorée qui luisait doucement dans le lointain. Elle demanda de quoi il s'agissait, et ce fut Ryan qui lui répondit: c'était la cité d'Altmon, fondée par ses ancêtres peu avant que ceux-ci ne quittent le continent pour les îles de Jihdea. Durant le millénaire qui avait suivit, la cité était restée isolée de l'Empire, toute entourée par une sorte de dome magique empêchant quiconque à l'extérieur de l'enceinte d'en voir l'intérieur, mais sans gêner le moins du monde les gens situés à l'intérieur. Le dome ne s'était que rarement ouvert, et la cité était demeurée imprennable, ne communiquant qu'avec Jihdea et par la voie maritime.
Ce fut peu après avoir dépassé la ville au dome d'or que les animaux qui les tiraient firent, pour la première fois et sous le commandement d'Angel, usage de leurs ailes. Celles-ci se déployèrent soudain, emportant brusquement la roulotte dans les airs. Celle-ci était manifestement prévue pour ce genre de voyages, car sitôt que les roues quittèrent le sol, des sortes d'ailes faites de toiles se déployèrent sur ses côtés, stabilisant l'engin et diminuant ainsi la charge tirée par les animaux.
Après quelques exclamations enthousiastes des adolescents, la conversation s'engagea sur les moyens permettant aux hommes de voler. Laureen avait déjà goûté à ce plaisir sur le dos d'une tortue volante, et Ryan, comme de nombreux apprentis-combattants jihdéans, avait apprit à chevaucher les dragons. Angel leur souffla qu'il avait déjà prit place à bord de plusieurs machines volantes, ce qui éveilla bien sûr le curiosité, mais, prétextant devoir se concentrer sur la conduite de l'attelage, l'homme de la guilde ne leur donna pas plus de précisions.
Sitôt que le vent fut redevenu contraire, l'attelage dût rejoindre le sol. Une grande partie du trajet avait cependant été couverte, où ils avaient survolé pour la plupart du temps la frontière entre Tieffla et Rysia. Midi était passé depuis quelques temps, et les plaines Tiefflanes continuaient à défiler inlassablement, un troupeau de chevaux sauvages ou d'autres créatures des vents croisant parfois leur route. Les deux Lihnfahls semblaient infatigables, mais les humains ne l'étaient pas autant, et ils firent un sort honorable aux provisions qu'ils avaient emporté.
Leur second envol suivit peu de temps après, tout aussi impressionnant que le premier. Il dura cependant moins longtemps, et une inquiétante surprise les attendait à leur retour au sol: un groupe de cavaliers vêtus à la mode du désert qu'ils venaient de doubler et qui semblait prendre une route à peu près similaire accéléra soudain dans leur direction.
Qu'est-ce qu'ils font là, ceux-là ? Ryan, Rempart, vous devriez vous préparer à combattre, au cas où. Mademoiselle Lawn, cherche dans la caisse à côté de toi, il doit y avoir une petite machine ronde avec un gros bouton au milieu. Si je t'en donne le signal, appuie dessus.
Les craintes d'Angel furent justifiées quelques instants plus tard seulement: une volée de flèches s'abatit sur la roulotte, heureusement sans causer de dégâts. L'écart les séparant du groupe de cavaliers s'était significativement réduite. Djear!, ils ont de bons chevaux... Si le vent ne tourne pas rapidement, on a aucune chance de les distancer...
Mais le vent ne tourna pas. Quelques volées de flèches plus tard, les cavaliers étaient arrivés à portée et avaient dégainé d'autres armes. Lawn, le bouton!
La jeune femme s'empressa d'appuyer. La machine sembla se contenter d'émettre une lumière clignottante.
Forêt de Leeshan.
Les quatre jeunes gens devaient retrouver les hommes de la guilde dans une clairière un peu plus éloignée que ce dont ils avaient l'habitude. L'endroit semblait être aménagé comme un camp d'entrainement. Il était cependant pour l'instant désert, exception faite du chef de guilde qui affrontait une étrange machine au centre d'une zone de combat délimitée par des cordages.
Shadefire tenait entre ses mains un bâton métallique, et la chose en face de lui tournoyait sur elle-même, hérissée de plusieurs lames. Les mouvements de l'homme étaient rapides et précis, repoussant chaque fois les lames juste avant que celles-ci ne le touchent. Les adolescents restèrent sans oser bouger, admirant sa technique, jusqu'à ce qu'il mette lui-même fin à son duel en plaçant un coup sur le "corps" de la machine, qui s'immobilisa immédiatement. Il se tourna vers ses visiteurs, à peine essoufflé.
Eh bien, ne restez pas ainsi, jeunes gens. Je n'ai rien fait d'exceptionnel.
– Pour nous, si. Vous êtes un combattant impressionnant.
– Avec ce genre d'armes, sûrement pas. N'importe quel membre de la guilde serait capable de me battre.
Le bâton qu'il tenait encore se rétracta soudain, pour se réduire à un cylindre métallique dépassant à peine plus large que sa main. Il l'accrocha à sa ceinture, ajoutant à l'attention des trois étudiants L'une des armes emblématiques du voleur. Vous devrez en apprendre au moins les bases, si vous espérez dépasser un jour le stade de Cadets. Pour ma part, j'ai le grand tord de ne maîtriser vraiment que l'épée.
Il fit le geste de dégainer une épée, et il en apparut effectivement une, comme sortie de nulle part. La tenant par la lame, il tendit la poignée à son auditoire L'un de vous veut-il me montrer ce qu'il sait faire ?
– Comment faites-vous ça ?
– Oh, ce n'est qu'un peu de prestidigitation de base... Vous apprendrez. Il tendit l'arme plus spécifiquement vers Novan, qui la prit avec hésitation. Je n'ai jamais...
– Il y a un début à tout, jeune homme. Il n'est jamais trop tôt pour commencer à apprendre, surtout au vu de la situation. Et sans attendre davantage de réaction, il sortit une autre épée de nulle part et bondit vers l'arrière, arrivant d'un coup au centre de la zone de combat. Il fut un temps où j'apprenais à combattre à un jeune homme fort maladroit qui avait la moitié de ton âge. J'ose espérer qu'avec la magie qui habite tes mains, tu me présenteras moins de difficultés. En garde, jeune homme!
Novan rejoignit le chef de guilde sous les encouragements de Tania et d'Astrid. Ils exécutèrent quelques passes pas franchement aggressives, mais le cadet n'en menait clairement pas large. Shadefire finit par rengainer son épée –qui disparut comme par magie. Bon. Je doute que l'épée soit ton arme, mais tu as du potentiel, garçon. Une de ces demoiselles veut-elle maintenant prendre son tour ?
– N'y avait-il pas une arme spéciale que vous vouliez nous montrer ?
– En effet, Pandore... Et nous ferions peut-être effectivement bien de commencer par cela.
Les adolescents remarquèrent alors un second cylindre, assez semblable au premier, qui pendait à la ceinture du chef de guilde de l'autre côté. Il s'en empara et l'activa: le bâton prit sa taille de combat. Mais il y avait quelque chose d'étrange... Cette arme-ci contient un mécanisme plus complexe que tout ce que j'ai vu jusque là sur des objets de ce style. Il est plus que probable que l'arme recèle davantage de secrets que ceux que j'ai pu découvrir... Mais je suppose qu'elle ne révèlera tout son potentiel qu'entre les bonnes mains.
Shadefire lança l'arme à Novan, qui s'en saisit au vol et fit quelques mouvements avec, mais sans que rien de particulier ne se passe. Il la passa ensuite à Tania, qui tenta à son tour sans grande conviction, mais ne parvint qu'à laisser tomber l'arme au sol. Astrid se pencha pour la ramasser, mais à peine son doigt eût-il effleuré le métal que celui-ci se hérissa de pointes. Les adolescents reculèrent, surpris, puis la jeune femme vint de nouveau saisir l'objet, dont les pointes disparurent aussitôt.
Encouragée du regard par Shadefire, Pénombre prit l'arme à deux mains, franchit les cordages pour entrer dans l'aire de combat. Elle se mit en position défensive, et de longues plaques émergèrent du métal pour former un bouclier devant elle.
Remarquable... Je crois que j'avais raison à ce sujet, Pénombre. L'arme a trouvé sa main.
– J'ai l'impression qu'elle réagit à la pression de mes doigts... La jeune femme changea de position, et l'arme retrouva son aspect de bâton à la surface parfaitement lisse. C'est exrêtement sensible...
– Il te faudra sans doute du temps pour apprendre à la manier. Mais je suis sûr que nous en aurons assez.
C'est alors qu'une sorte d'appareil accroché à une branche d'arbre, non loin de là, s'activa, laissant échaper la voix de Beholder. Nous avons capté une balise d'alerte! Quelque chose est arrivé à Angel!
Dans les plaines Tiefflanes.
L'activation de la balise n'avait cependant pas changé grand chose à la situation. La roulotte était maintenant encerclée, et Ryan d'un côté, Rempart de l'autre, s'efforçaient de repousser les assaillants, tandis qu'Angel tentait tant bien que mal de conserver le contrôle de leur trajectoire. Laureen s'était approchée de lui, tentant de conserver son équilibre alors que la vitesse et les attaques faisaient trembler l'attelage.
Ils ont besoin d'aide! Laisse-moi tenir les rennes!
– Tu ne sais pas conduire des chevaux, et cette place est trop exposée. Reste en arrière!
Comme pour donner raison au membre de la guilde, une flèche siffla entre eux, frôlant la nuque d'Angel. Celui-ci se contenta de se pencher davantage pour continuer à manœuvrer en laissant le moins possible de zones exposées aux coups ennemis.
Ryan avait dégainé son épée et fouettait l'air autour de lui, parvenant à éloigner les cavaliers de lui, mais pas à les empêcher de manier leurs arcs. De son côté, Rempart maniait une version adaptée à sa corpulence du bâton des voleurs... ce qui donnait presque l'impression de voir le tronc d'un jeune arbre metallique frapper à la vitesse de l'éclair. Ses coups avaient réussi à désarçonner quelques uns de ses adversaires, mais les choses étaient trop embrouillées pour que l'on puisse compter combien il en restait. Une demi-douzaine de chaque côté, peut-être.
Un cavalier plus hardi que les autres s'approcha soudain de Ryan et le frappa à l'aide d'une sorte de gourdin. Le choc, violent, fit lâcher son arme au jihdéan, laquelle fut projetée en arrière et vint se planter dans l'une des caisses de leur chargement.
Gunjnir, viens-moi en aide! Le jeune homme avait aussitôt mit la main sur sa lance et en avait frappé son adversaire, qui fut touché à l'épaule. Mais alors que celui-ci ralentissait, abandonnant la poursuite, les autres se rapprochaient. La Lance paraissait nettement moins dangereuse que l'épée: s'il la lançait, il serait désarmé.
Ce que les cavaliers ignoraient, c'est que l'arme de Ryan était chargée d'anciens et surprenants pouvoirs. Reproduisant le geste qui l'avait sauvé face au Serpent, il frotta la pointe de Gunjnir contre la roue metallique de la roulotte: une gerbe d'étincelle s'éleva, si intense qu'on eût presque dit le souffle enflammé d'un dragon.
Pendant ce temps, Laureen cherchait autour d'elle un moyen de se rendre utile. Ce fut l'épée qui le lui fit trouver. Lorsqu'elle la vit passer devant elle, elle tenta de la dégager de la caisse dans laquelle elle s'était plantée, mais n'y parvint pas. Elle tenta alors d'ouvrir la caisse... pour découvrir à l'intérieur ce qui ressemblait à une grande hache.
Elle en saisit la poignée à pleines mains tandis que l'un de leurs assaillants parvenait à prendre pied par l'arrière de la roulotte. Bien décidée à lui faire face, elle se campa sur ses deux jambes et brandit son arme. L'homme failli laisser échaper un rire en voyant à quel adversaire il avait affaire... mal lui en prit. On ne se moque pas d'un Pirate! Il esquiva sans peine lorsqu'elle frappa pour la première fois, mais le revers le surprit davantage. Déséquilibrée par un poids auquel elle ne s'attendait pas, Lawn n'était pas parvenue à maintenir le tranchant dans la bonne direction, et c'est le plat de la hache qui atteignit l'attaquant en plein visage. Avant qu'il ait eu le temps de se reprendre, elle l'avait repoussé aussi violemment qu'elle le pouvait du manche de son arme, et il était finalement tombé à l'extérieur.
Une flèche mieux placée que les autres avait atteint l'arme de Rempart, la faisant se rétracter sur elle-même. Le colosse n'était pas dépourvu de ressources pour autant: il parvint à saisir le plus proche de ses adversaires par les épaules, et le souleva de sa monture sans efforts, avant de s'en servir comme projectile vivant contre les autres.
Ce répit de chaque côté permit aux lihnfahls de déployer leurs ailes sans risque, et de profiter d'un léger courant d'air dans la bonne direction pour prendre leur envol, échappant ainsi à leurs adversaires.
Les trois défenseurs s'efforcèrent de reprendre pied correctement, tandis qu'Angel reprennait enfin véritablement le contrôle de leur trajectoire. Une dernière volée de flèches passa autour d'eux, et la bataille ne fut plus qu'un mauvais souvenir.
Ils ne voulaient pas nous tuer. Les deux adolescents se tournèrent interloqués vers Rempart, mais Angel vint appuyer sa constatation. En effet. C'étaient des Garùns, et j'ai reconnu les insignes du clan Urmahn. S'ils avaient voulu nous tuer, ils n'auraient pas eu besoin de sortir ces gourdins –largement moins redoutables que leurs armes habituelles. Les quatre premières flèches n'auraient laissé aucun survivant.
Notes
(1) Une lieue mesure un peu plus de quatre kilomètres, soit la distance qu'un homme moyen peut parcourir en marchant durant une heure.
Chapitre Onzième: Réunion.
Télépathie.
Scientifiquement parlant, la faculté de deux êtres à communiquer par la pensée pure, sans qu'aucune parole ne soit pronnoncée, ni même que les deux êtres soient capables de se voir, est une des plus troublantes et des plus délicates à expliquer. Ça l'est d'autant plus quand on sait qu'aucun être autre que ceux que les deux communiquants invitent dans leur lien n'est capable d'entendre ni de déceler leurs propos (ce qui réfute l'hyopthèse d'une voie phéromonale inconsciente, que semblent développer certaines espèces, mais que n'importe quel individu doué des mêmes facultés sensorielles serait apte à intercepter), et qu'il semble possible de se comprendre aussi clairement que si l'on se connaissait depuis toujours, même lorsqu'aucun des deux ne parle la langue de l'autre (ce qui est contraire à la notion de langage articulé, certains concepts demeurant intraduisibles par les moyens classiques). En outre, la distance, au moins aux échelles où on a pu le vérifier, ne semble pas être un facteur de perturbation du lien, il ne semble pas y avoir de différence entre communiquer ainsi avec quelqu'un situé à une lieue de là qu'avec quelqu'un situé dans la même pièce.
Cependant, ce moyen de converser, apparemment très intéressant, admet quelques restrictions de poids. Pour pouvoir contacter quelqu'un par ce biais, un télépathe doit être capable de se situer géographiquement son interlocuteur par rapport à lui-même, d'une manière extrêmement précise. Les différents éléments les séparant, qu'il s'agisse de personnes, de murs de pierres ou n'importe quoi d'autre, ne semblent pas être un facteur limitant à la condition que celui qui ouvre le lien en ait une conscience suffisante (nous avons tenté de faire converser deux individus à travers un mur de pierre dans lequel nous avions, à leur ignorance, inséré plusieurs plaques métalliques ; le lien n'a pu être établi qu'après avoir informé les sujets de la présence de ce métal dans la pierre). Même lorsque les conditions optimales sont réunies, il arrive que le lien ne puisse pas être établie pour une raison que nous n'avons pas pu clairement établir. Nous en avons déduis que certains esprits n'étaient pas « compatibles » entre eux.
Enfin, bien que quelques cas soient recensés d'individus étants parvenus à s'exprimer naturellement de cette manière, c'est pour la plupart des gens une forme de communication comme une autre dans le sens où il faut apprendre à la maîtriser, ce qui, pour un individu d'âge adulte, peut demander beaucoup de temps et d'énergie. Toutes les espèces pensantes connues et répertoriées ne peuvent pas pratiquer cette forme de magie, mais elle est cependant suffisamment répandue pour que l'on puisse envisager de cultiver cet apprentissage dès l'enfance, comme garantie de pouvoir s'adresser à d'éventuelles formes de vie ou civilisations que nous ne connaîtrions pas encore aussitôt après leur rencontre, allégeant ainsi la longue et difficile première étape de prise de contact et de compréhension.
Il est en effet possible de transmettre plus que des propos et des concepts de cette manière: des images et des impressions très précises, permettant à celui qui les reçoit de vivre une scène comme s'il s'y trouvais. C'est sur ce principe et grâce aux résultats de nos expériences que j'ai pu mettre au point les amulettes sensorielles auquel votre prédecesseur Edener s'intéressait.
Voilà pour un bref résumé de nos travaux de l'époque. Pour des explications plus détaillées, nos archives vous sont bien entendu ouvertes.
Rapport d'expériences de Kerd Erellon, à l'attention d'Ayanor Daar II Enschel.
Forêt de Leeshan, nuit précédent le Solstice d'Hiver 1404.
Les dernières lueurs du jour ayant survécu au coucher du Soleil étaient en train de disparaître à leur tour lorsque la roulotte se posa dans la clairière d'entrainement. La silhouette massive de Rempart fut la première à s'en dégager, et les hommes de la guilde qui attendaient non loin se précipitèrent vers elle. Comme une sorte de cadeau de bienvenue de la part des cieux, il s'était doucement mis à neiger.
Shadefire lui-même resta auprès des cadets jusqu'à ce qu'Angel sorte à son tour, suite à quoi il s'élança auprès de son ami, non sans avoir lancé un regard à Pandore. Les deux jeunes gens attendus allaient sortir. La jeune magicienne était nerveuse. La lueur verte qui éclaira la scène lorsqu'un jeune homme en descendit la rassura. Le garçon qui lui semblait fait de jade et d'emeraude aida alors une jeune femme de topaze et d'aigue-marine à descendre du véhicule.
Six. Si l'idée de Tania s'avérait exacte et que les êtres qu'elle cherchait étaient bien sept, représentés, comme lors du rêve de Novan, par les couleurs de l'arc-en-ciel, il ne manquait plus que le rouge. Celui qu'elle n'avait pas encore réussi à repérer, même dans son propre songe.
Ils étaient épuisés, et les trois hommes avaient subi quelques légères blessures durant l'escarmouche, mais rien qui ne passerait avec un peu de repos. Rempart, si solide, s'était effondré peu après la fin de la bataille, suite à un coup reçu près de la tempe qu'il avait supporté sans broncher tant que les adversaires les entourraient, et les flèches avaient tout de même atteint Angel au bras et à la cuisse.
Lawn, seule indemne, avait dû s'improviser infirmière et faire avec les maigres moyens dont ils avaient disposé en vol pour soigner les blessures, et Ryan l'avait secondé dès que ses propres écorchures avaient été pansées. Le colosse était resté inconscient quelques instants, mais avait reprit suffisemment de force pour prendre les rennes de l'attelage lorsqu'Angel vint à en manquer.
Tous deux durent tout de même être soutenus pour quitter la clairière, le premier par deux de ses camarades, et le second par Shadefire lui-même, une jeune femme se tenant à leurs côtés. Lorsque Laureen et Ryan descendirent à leur tour, il ne restait plus autour de la roulotte qu'un groupe de jeunes gens qui semblaient avoir approximativement leur âge, et plus loin, sous les arbres, une silhouette qui les observait en silence. Les Cadets de la guilde vinrent à leur rencontre.
Tout va bien ? Qu'est-ce qui vous est arrivé ?
Tu es Ryan Hagen, c'est ça ? Et toi, c'est Lawn ?
Venez là, on a préparé de quoi vous requinquer.
Je suis Jed Ransen. Si vous avez besoin de quelque chose, demandez-moi.
La vue du jidhéan se brouilla un instant, puis il parvint à faire le tri entre les voix de ceux qui l'accueillaient. Il se tourna vers ce Ransen, qui semblait être plus ou moins le chef du groupe. Je vais bien, mais ma camarade va tuer quelqu'un si elle ne peut pas rapidement se mettre à courir. Pendant que les cadets, amusés, s'écartaient pour laisser à l'adolescente la possibilité de se dégourdir les jambes, il fit le tri dans ce qu'il avait entendu et reprit.
Je suis Ryan du clan Hagen. Nous avons été attaqués... par un groupe de cavaliers Garùns. Je crois...
– Ça va. Tu n'es pas obligé de nous raconter ça maintenant. Tu as surtout besoin de récupérer.
– Merci.
Il fut presque surprit de constater qu'il pouvait se tenir debout sans aucun problème. Sous le commandement de Ransen, les cadets entreprirent de détacher les Lihnfahls et de décharger le véhicule. Seuls trois d'entre eux restaient à ses côtés, deux filles et un garçon. L'une des deux filles semblait avoir son âge, et sa tenue vestimentaire différait légèrement de celle des autres. Il en savait assez sur l'Empire pour reconnaître l'habit des mages Kandhrans.
Astrid avait quitté ses amis en même temps que Shadefire. C'était son oncle que le chef de guilde était parti soutenir, et probablement l'une des personnes adultes au monde qu'elle respectait et admirait le plus.
Des Garùns. En plein territoire impérial. Ils n'auraient jamais mené un raid au delà des frontières de Yorus, ça n'a pas de sens!
– Calme-toi, Karen. Nous tâcherons d'y voir clair dès que possible, mais pour l'instant, ta santé est plus urgente. Laisse-moi t'aider.
Indifférente aux paroles échangées par les deux membres de la guilde échangeaient, elle était venue de l'autre côté d'Angel et s'efforçait de le soutenir elle aussi du mieux qu'elle pouvait. Il passa le bras autour de son épaule et lui caressa la joue, la gratifiant d'un sourire rassurant Je vais bien. Retourne avec les autres Puis il dégagea son bras et se concentra sur la marche. Elle ne pu cependant s'empêcher de rester auprès d'eux.
Tu t'es prit deux flèches dans le corps, je t'ai connu en meilleure forme.
– Il m'est déjà arrivé pire aussi, Gregan. J'ai besoin qu'on m'aide à marcher, mais je ne suis pas encore mourant.
– C'est vrai... et tu as raison également sur autre un point: ça n'a pas de sens. J'avais été prévenue de la présence anormale de plusieurs groupes de cavaliers Garùns sur les terres impériales, mais j'avais considéré l'information comme négligeable pour l'instant. C'est la première fois qu'ils s'attaquent à des convois sans pouvoir se replier aussitôt vers le désert...
– Ils ne semblaient pas vouloir nous tuer. Mais quel avantage auraient-ils eu à nous capturer vivants au beau milieu du territoire impérial ? Il n'y avait aucune chance qu'ils nous sachent hors-la-loi...
– Il doit y avoir quelque chose. Altaïr avait raison, les pions bougent. Nous n'avons guère qu'à attendre qu'ils continuent la partie pour tenter de comprendre leur stratégie. L'enjeu est trop important pour que nous puissions nous permettre de perdre.
Astrid ne remarqua la présence de Beholder que lorsque celui-ci la saisit par le bras. Je crois que tu peux être rassurée sur sa survie, à présent. Ce qu'ils disent ne conserne pas un cadet, et le moment des retrouvailles n'est pas encore venu. Retourne avec les autres. Le ton employé était respectueux, mais ferme. Il était inutile de discuter avec cet homme-là. Pénombre tourna donc les talons, à regret, vers la clairière.
La chute de rempart alors que tout danger semblait être écarté avait fait bondir le cœur de Lawn. C'est seulement à cet instant qu'elle avait remarqué que ses défenseurs, beaucoup plus exposé qu'elle, avaient été touchés. Se souvenant du matériel médical qu'elle avait aperçu dans l'une des caisses en cherchant une arme, la jeune femme lâcha sa hache et s'empressa de venir en aide au colosse, puis aux deux autres. Ryan avait prit sa relève auprès de leur protecteur inconscient dès que ses coupures, assez légères, furent soignées.
La fin du voyage avait probablement été longue pour tous, mais, étant la seule indemne, elle n'avait pas à se concentrer pour ignorer sa douleur, et n'étant pas à la tête de l'engin, elle n'avait pas non plus à surveiller la route. Après une telle bouffée d'adrénaline, dans cette roulotte trop peu spacieuse et à proximité de blessés, elle n'avait aucun moyen de dépenser son surplus d'énergie. Au moins, les navires étaient assez grands pour que l'on puisse y bouger à loisir.
Je vais bien, mais ma camarade va tuer quelqu'un si elle ne peut pas rapidement se mettre à courir.
Elle fusilla Ryan du regard à ces propos pendant qu'il l'aidait à descendre, mais bien que la forme lui ait déplu, elle lui était plutôt reconnaissante. C'était le plancher des vaches et pas le pont d'un navire, mais l'espace disponible la satisfaisait amplement pour l'instant.
Elle ne tarda cependant pas à revenir auprès de son compagnon de route, autour duquel se trouvaient trois des Cadets. Celle qui semblait la plus jeune du trio se tourna vers elle Salut... Ton nom, c'est bien Lawn ? Je m'appelle Tania, ravie de te rencontrer.
Novan jeta un œil à Pandore lorsque la roulotte fut en train d'atterir dans la clairière. La nervosité de la Kandhrane était manifeste... et compréhensible. Si d'aventure les deux jeunes gens qui arrivaient n'était pas ceux qu'elle espérait, qu'est-ce que cela signifierait ?
Une première silhouette émergea du véhicule. À en juger par sa corpulence, il s'agissait probablement de celui que les hommes de la guilde nommaient Rempart. Et il ne semblait pas en forme, au point que deux hommes de la guilde durent se présenter pour le soutenir.
Celui qui suivit devait être Angel, car Shadefire, qui avait jusque là attendu auprès des cadets, s'avança à sa rencontre. Il se retourna cependant un bref instant, adressant un regard d'encouragement à la magicienne. L'adolescent cru cependant déceler un rapide et presque imperceptible hochement de tête à l'attention de quelqu'un d'autre dans le groupe. Une sorte d'autorisation. Que Pénombre sembla prendre pour elle, car elle s'élança à la suite du chef de guilde.
Il avait remarqué que son amie semblait elle aussi nerveuse, mais c'était le cas de la majorité des cadets, et il n'y avait pas prété davantage d'attention. Il s'en voulu, car il semblait y avoir un lien spécial entre elle et cet Angel. Peut-être aurait-il dû passer plus de temps pour la rassurer... mais c'était trop tard, et visiblement, l'homme en était sorti plutôt en bonne forme.
Ce fut ensuite au tour d'un adolescent de sortir, et il constata à la mine rayonnante de Pandore qu'il s'agissait bien de la personne attendue. Les cadets s'avencèrent alors eux aussi vers l'attelage, s'intéressant tout d'abord aux deux adolescents, une seconde venant d'apparaître. Un regard en direction de la forêt lui permit de remarquer l'énigmatique Beholder, qui s'approchait de son amie. Celle-ci fit demi-tour presque aussitôt, et l'homme sembla la suivre, revenant surveiller ce qui se passait dans la clairière.
Pendant ce temps, la fille s'était écartée du petit groupe, semblant avoir un trop-plein d'énergie à dépenser. Elle semblait assez jeune, et il y avait quelque chose d'étrange en elle... ce n'était peut-être qu'un effet d'optique dû à la lueur des torches, mais sa couleur de peau avait l'air quelque peu différente, peut-être très légèrement bleutée.
La dévisager plus longtemps aurait cependant été malpoli, et elle s'était écartée pour être seule, aussi Novan se tourna-t-il vers le groupe. Il entendit les derniers mots de la conversation, puis Jed Ransen fit signe aux autres cadets de s'occuper de l'attelage. Il hésita, mais décida de rester avec Tania et Pandore. La Kandhrane venait de trouver ceux qu'elle cherchait, elle souhaitait probablement que tous soient réunis.
Celle qu'il devinait être originaire de la ville des magiciens semblait hésiter à lui adresser la parole. Qu'y a-t-il ?
– Eh bien, ça risque de te paraître bizarre, mais... je vous cherchais, Lawn et toi.
– Comment ça ?
– Je... J'ai la faculté de sentir les choses arriver. Je pressens qu'un grand danger va venir, et que tu fais partie de ceux qui doivent nous en protéger.
– Tu es la Fille de l'Oracle ?
– Oh. Je ne m'étais jamais entendue présenter comme cela, mais je crois que cette description peut en effet me correspondre.
– Loué soit l'Oiseau d'Ambre pour m'avoir mené jusqu'à toi. Et sous les yeux ébahis des trois adolescents, le jihdéan exécuta une sorte de révérence devant la kandhrane. Yggdrasil m'avait prévenu que nos quêtes devaient se rejoindre.
Il y eut un instant de silence, suite auquel Ryan chancela. Les forces commençaient à lui manquer, mais les cadets, comme ils l'avaient dit, avaient préparé ce qu'il fallait. Les trois adolescents autour de lui s'empressèrent de le soutenir et de lui donner à boire. La boisson avait un goût étrangement fruité et peu de temps après qu'il ait bu, une partie de sa fatigue sembla se dissiper.
Tu vas tenir le coup ?
– Je ne dirais pas que j'en ai vu d'autres, mais j'ai été entrainé à manier les armes. Ce n'est pas une si petite escarmouche qui va m'arrêter –même s'ils n'ont pas été loin de nous tuer.
– Que s'est-il passé, exactement ?
– Ils nous sont tombés dessus presque par surprise alors que nous regagnions le sol parce que le vent était contre nous. Je ne sais pas ce qu'ils nous voulaient, mais ces gens sont dangereux. Dites, qui est cette personne, là-bas ? Je crois qu'il nous surveille depuis tout-à-l'heure...
– Ne t'en fais pas pour lui, c'est Behold. Un des chefs de la guilde, il passe son temps à tout surveiller.
Lawn semblait être resté seule un temps suffisant, car elle revint vers eux à peu près à ce moment. La plus jeune des trois cadets se tourna vers elle, et Ryan remarqua alors une autre adolescente qui arrivait à peu près de la direction où se tenait ce Behold. Dire que sa beauté était éblouissante aurait été exagérer, et ce n'était pas la raison pour laquelle il avait le souffle court, mais elle lui paru tout de même plus que jolie. Cela ne l'empêcha pas de tourner son regard vers la Fille de l'Oracle, qui était dans l'immédiat beaucoup plus importante.
Salut... Ton nom, c'est bien Lawn ? Je m'appelle Tania, ravie de te rencontrer. Ce ne fut qu'en entendant son amie d'adresser à l'adolescente que l'attention de Pénombre revint vers les autres personnes présentes. Son oncle allait bien, il s'en remettrait sans difficultés. Il y avait d'autres choses importantes.
Elle observa la jeune femme un instant. Une fille de Pirate, à ce qu'on lui avait dit. Cela correspondait à son style vestimentaire et à ses manières, en tout cas. Elle semblait du genre à détester les règles et à apprécier bousculer les préjugés. Exactement le genre de personne avec qui Astrid pouvait s'entendre à merveille.
Elle jeta également un œil à l'autre. Plutôt mignon. Mais il avait l'air beaucoup trop sérieux. On m'appelle Pénombre. Ravie de faire ta connaissance, Lawn. Elle resta légèrement en retrait derrière Tania, observant leur conversation. La journée avait été riche en surprises. D'abord, cette arme qui semblait ne vouloir être maniée que par elle, puis l'attaque.
Elle repensa à la curieuse arme. Un bâton de voleur, avec une machine étrange en son cœur. Où Gregan avait-il bien pu trouver cette chose ? Et pourquoi était-ce précisément à sa main qu'elle avait réagit ? Les propos que cette mystérieuse voix lui avait tenu durant son rêve idiot lui revinrent en mémoire. Tu le sauras bientôt, Pénombre. Comme tu sauras bientôt que même toi, tu as ta place dans la lumière. Qu'est-ce que cela pouvait signifier ?
L'arme qu'elle tenait au court de ce rêve... elle ne s'en souvenait plus trop, mais ça aurait pu ressembler à ce bâton hérissé. Est-ce qu'après tout, il y avait quelque chose de plus sérieux que ce qu'elle avait imaginé ? Pandore l'avait reconnu comme étant une des lueurs de son rêve à elle –Elle, Pénombre, une lueur!
Il y avait véritablement quelque chose. Gregan le croyait, Erellon le croyait. Il faudrait peut-être qu'elle se mette à le croire, elle aussi.
C'est bien mon nom. Je tâcherais de retenir le tiens, Tania.
Lawn n'avait jamais jugé nécessaire de faire preuve de politesse avec les étrangers. Sur un navire, le Capitaine donnait les ordres, et les autres obéissaient. Si l'on rencontrait un autre navire, soit on l'évitait, et les paroles étaient inutiles, soit on l'abordait, et les armes parlaient plus que les mots. Pourquoi s'embarrasser à être aimable avec des gens qui ne devaient représenter qu'une courte escale dans l'existence ?
Elle avisa l'autre fille, celle qui venait d'arriver. Et le nom de ton amie, derrière, c'est quoi ?
– On m'appelle Pénombre. Ravie de faire ta connaissance, Lawn. Pénombre. Un nom d'usage, et non pas un vrai nom, et qu'elle s'était certainement choisi elle-même. Il y avait au moins une personne parmi toutes celles-ci à avoir un point commun avec la jeune pirate.
Mais Pénombre semblait perdue dans ses pensées, et c'est à Tania qu'apparaissait devoir revenir son attention. La continentale devait avoir à peu près son âge, et n'avait pas paru s'offusquer de ses manières. Elle avait même l'air amusée.
Tu as eu de la chance de t'en sortir indemne.
– C'est surtout qu'ils ne m'ont pas laissé trop d'occasion de me rendre utile. Mais j'ai quand même pu dégommer un des assaillants, alors ça va.
– Dégommer ?
– Ben ouais. Il y en a un qui a réussi à entrer dans la roulotte, mais il a fait une mauvaise rencontre. Avec une hache.
– Tu l'as... ?
– Même pas. Il est juste tombé dehors, et je crois qu'il n'a pas été blessé.
– Tu l'auras la prochaine fois.
Le sourire amusé de Tania, compte tenu du sujet, força le respect de Lawn. La continentale semblait être capable de se mettre sur la même longueur d'onde que la pirate. Elles n'appréciaient manifestement ni l'une ni l'autre l'idée de verser le sang, mais la pointe d'humour et l'idée qu'on ne pouvaient pas s'en prendre à elles sans en subir les conséquences semblaient partagées.
Peut-être que cette escale serait agréable, finalement.
Fille de l'Oracle. Voilà donc comment ce fameux Yggdrasil la désignait. Et voilà que l'une de ses lueurs semblait elle aussi en quête. Peut-être avait-il les informations qui lui manquaient pour trouver celle qui manquait.
Parle-moi un peu plus de ta quête à toi. C'est l'Arbre Sacré qui te l'a confié ?
– L'Arbre et la Cour d'Ambre –l'assemblée qui dirige tous les clans de Jihdéa. J'ai quelqu'un a retrouver, qu'Yggdrasil pense devoir jouer un rôle important dans ce qui va suivre.
– Je cherche des gens, moi aussi, en dehors d'elle et de toi. Il reste quelqu'un que je n'ai pas réussi à repérer. C'est peut-être le même.
– C'est possible, en effet.
Pandore demeura suspendue aux lèvres du Jihdéan. Que se passerait-il lorsqu'elle aurait trouvé les sept lueurs ? Devrait-elle ensuite, selon la suggestion de Shadefire, se mettre à rechercher des armes ? Quelle était exactement cette sombre menace contre laquelle elle cherchait un remède ? Elle avait l'impression que les réponses à toutes ces questions dépendaient du nom, du simple nom que Ryan allait lui donner.
Celui que je cherche se nomme Seth Ganatiel.
Tania paru tressaillir en entendant ceci. Pandore se tourna vers elle C'est quelqu'un que tu connais ?
– Tu m'as questionné l'autre jour sur ce qu'étaient devenus les gens que j'avais connu dans mon enfance. Seth a grandi avec moi dans le village de Drakheg.
Quelque part sur les routes impériales.
Il s'éveilla en sursaut. Il venait d'assister à la scène comme s'il se trouvait à côté de ces personnes. Presque comme s'il avait été dans leur tête. Une clairière. Quelques membres d'une guilde qu'il ne connaissait pas, mais dont certains avaient son âge. Un convoi attaqué par les Garùns. Leurs alliés. Ils sont dangereux, Seth. Tu le sais, tu le sens. Ne les laisse pas s'en prendre à toi. La voix de la jeune femme résonnait encore dans son esprit.
Une quête. Dont il était un élément clef. Certaines choses de ce que la voix de la Tour lui avait dit trouvaient un échos dérangeant dans les propos des jeunes gens de la clairière.
Après leur visite à la Tour de l'Observatoire, le Béhémoth les avait ramené au Monastère, accompagné des Kuars qui avaient fini par se remettre de leur peur. Puis le noble dragon, son vieil ami, avait redéployé ses ailes et s'était envolé au loin, le quittant de nouveau. Il avait dit qu'il ne serait jamais trop loin, et qu'ils reviendrait quand on aurait besoin de lui.
Et puis Xarz avait annoncé presque aussitôt que c'en était fini de demeurer cantonnés dans le Monastère. Il avait des missions à leur confier, sur l'ensemble du territoire impérial. Ils devaient partir et se séparer. Sitôt les préparatifs du départ effectués, ils s'étaient mis en route, avançant lentement le long des routes enneigées de Galben. Il était parti en direction de Tieffla, ignorant encore tout de ces fameuses missions et de ce que l'avenir allait lui réserver.
Épuisé par le voyage, il profita quelques instants des dernières lueurs de la veillée, puis se tourna et se rendormi. Tout était sombre. Aucune lumière. Son corps flottait dans le vide absolu.
Chapitre Douzième: Suppositions.
Héros de Légende
Du grand nombre d'illustres combattants à s'être distingués durant les guerres menées par Zanar, et si l'Histoire a retenu de nombreux noms, seul un petit groupe a marqué les mémoires. Étaient-ils plus héroïques, plus talentueux, plus exceptionnels que les autres ? Plus que certains, probablement, mais certains autres, sans doute, les surpassaient. Simplement, les jeux du hasard ont placé ceux-ci dans des positions plus remarquables, et les bardes qui ont chanté leurs exploits étaient plus inspirés.
Les plus célèbres d'entre eux étaient certainement les Aigles de Guerre, élite des armées impériale, et garde rapprochée de l'Empereur. Charq Lame-Noire et son immense épée qui trancha les fils de très nombreuses vies; Urdan Nécromant, qui pouvait tuer n'importe quel adversaire sans jamais entrer en contact direct avec lui; Stanth le Tricheur, qui maniait les dagues et le bâton du voleur avec une dextérité qui nombre de gens lui enviaient, Esùn Sann, dont les yeux brillaient de tant de magie que son seul regard pouvait être mortel; et Sythosk Deyn, que l'on disait à demi-démon, mais qui fut sans doute le plus humains d'entre eux, car le premier à se retourner contre eux pour contrer leurs atrocités, tels furent les membres les plus célèbres de cet ordre. Qu'ont-ils fondé pour mériter leur place dans nos souvenirs ? Peu de choses, mais chacun d'eux avait causé plus de destruction qu'une armée entière. (...)
Nous avons également retenu quelques noms de ceux qui se sont opposés à eux. Kalio Feogan, par exemple, l'un des chefs Garùns, se rendit célèbre pour avoir été plus difficile encore à vaincre que le désert dans lequel il vivait. Il ne fut à notre connaissance à l'origine d'aucune découverte scientifique, d'aucune œuvre artistique, d'aucun progrès humain, mais sa résistance, plus de mille ans plus tard, nous inspire encore. (...)
Cependant, ceux de ces combattants dont les noms nous sont les plus connus ne le sont pas pour leurs faits de guerre. Zanar Lubel lui-même, malgré la monstruosité dont il aimait faire preuve, a mis sur pied cet empire qui est toujours le nôtre. Sythosk Deyn, qui souhaitait que son nom ne reste pas entaché par ses crimes, aurait pu se réjouir, car c'est désormais pour nous celui de l'un des clans Jihdéan, que son fils Seimar a fondé. D'un autre Jihdéan qui se nommait Almfrest Hagen, c'est le navire volant, et non la hache, qui marqua nos esprits. (...)
Aussi, si je puis me permettre de vous donner ce conseil, et si c'est la gloire éternelle que vous souhaitez obtenir, tâchez de la chercher par création et non par faits de guerre. Les jeux de l'Histoire sont incertains, et votre nom pourra passer inaperçu aussi bien dans un cas que dans l'autre, mais pour le second, votre œuvre au moins vous survivra.
Extrait d'un cours donné à Kandhrir par le professeur Kerd Erellon.
Baarn Thor, Tieffla, 21 jour de Danael et Solstice d'Hiver 1404
Où te caches-tu ?
La lumière d'ambre s'était allumée dans les Hauts Sommets. Malgré l'éblouissement, Pandore s'était déplacé jusque là et scrutait, mais aucune autre couleur ne se manifestait parmi les rayons jaunes. Elle porta alors son regard ailleurs sur la carte d'Hera, mais rien, ni proche ni lointain, ne venait troubler une scène qu'elle connaissait par cœur.
Allez, montre-toi...
Elle parvenait à présent très bien à distinguer l'étoile de turquoise –Lawn– apparaissant fugitivement dans les îles lointaines, et n'avait pas eu grande difficulté, maintenant qu'elle savait où chercher, à repérer l'éclat de calcite –Novan–, que sa trop grande proximité de teinte et d'emplacement avec l'ambre de Tania l'avait empêché de voir jusque là.
Mais aucune lueur rouge, nulle part. Le rubis refusait obstinément de se montrer.
De retour dans la chambre qu'on lui avait confié dans la Cité Secrête, la jeune magicienne retira rageusement l'amulette sensorielle de son cou et la lança au pied du lit sur lequel son corps était resté assis en tailleur pendant que son esprit sondait la mémoire de l'objet. À quoi ses songes servaient-ils, s'il était impossible d'en tirer une partie des informations les plus importantes ?
Sans prendre davantage soin de l'instrument, elle prit sa sacoche et quitta la pièce. Pour les étudiants Tiefflans, les vacances d'hiver avaient commencé quelques jours plus tôt, et l'Université avait été en grande partie désertée. Seuls quelques uns étaient restés, pour diverses raisons. La famille de Novan habitait trop loin, et Astrid avait choisi de rester auprès de son oncle dès qu'elle avait su que celui-ci passerait les fêtes de l'Hiver à Leeshan –Pandore n'avait compris l'identité de cet oncle qu'après avoir discuté avec Novan des évennements de la nuit. Quant à Tania, elle ne connaissait plus personne parmi ceux qui avaient reconstruit la ville où elle avait passé son enfance.
À cette liste, deux nouveaux noms venaient de s'ajouter. Lawn, elle non plus, ne pouvait rentrer chez elle, et n'en manifestait par ailleurs aucune envie. Ryan, comme Pandore elle-même, n'envisageait aucun retour au pays avant l'accomplissement de sa quête, à moins bien sûr que celle-ci ne le guide dans cette direction. Les six personnes qu'elle avait trouvé pour ces six lueurs resteraient donc au même endroit, au moins pour quelques temps que Pandore espérait suffisant pour comprendre davantage de choses.
Plongée dans ses réflexions, la jeune femme avançait dans les couloirs souterrains, en direction de la surface. Shadefire leur avait donné rendez-vous à tous dans la clairière d'entrainement. Il tenait impérativement à les préparer pour les évennements à venir, qui dans son esprit étaient forcément synonymes de combats.
Camp Shalezzim aux abords de Marrihm, Tieffla, le même jour
Après encore près d'une demi-journée de voyage, la caravane était arrivée en fin de matinée au camp que ceux qui les avaient précédé avaient dressé. Légèrement au sud-est de la capitale Tiefflane, suffisamment à l'écart des principales routes pour passer inaperçu, ce camp ne présentait certes pas la solidité du Monastère, mais l'ambiance y semblait bien plus chaleureuse que la saison qui débutait.
Seth n'avait parlé à personne de son étrange rêve de la nuit précédente, pas plus qu'il ne s'était confié au sujet de ses cauchemars. Était-ce véritablement arrivé ? Et si oui, qui étaient ces gens, et pourquoi les avait-il vu en rêve ? La fille qui avait dit le connaître... il ne parvenait pas à l'identifier, mais ce n'était guère étonnant: il était toujours resté à l'écart des autres gamins du village, et entre l'enfance et l'adolescence, beaucoup de choses changent.
En revanche, une autre fille s'était présentée comme étant Lawn. Elle était juste comme il se l'imaginait, mais comment se trouvait-elle là ? Car la forêt dans laquelle se déroulait la scène ne correspondait pas à ce qu'il savait des îles de Corannea, et les Garùns n'agissaient certainement pas jusque là-bas. Était-il possible que son amie ait traversé l'océan ? Quel navire l'avait prit à son bord ?
Non, la scène n'avait probablement pas eu lieu. Mais la voix qui résonnait dans sa tête était elle bien réelle, et il la croyait: les Garùns étaient dangereux. Le principal problème étant qu'un certain nombre d'entre eux occupaient ce camp, bien que demeurant quelque peu à l'écart des enfants de Shale.
Plongé dans ses pensées, Seth acheva de défaire son paquetage, puis jeta un œil autour de lui. La tente était spacieuse. Trois autres lits de camp entouraient le sien, celui de Zaahn et ceux de deux autres adolescents qu'il ne connaissait pas encore. Il serait volontier resté là un instant à réfléchir, mais il n'en avait pas le temps. Il fallait qu'il rejoigne les autres pour qu'on leur confie leurs tâches.
Forêt de Leeshan
Lorsque Pandore parvint dans la clairière, de nombreux cadets s'y trouvait. Elle remarqua une zone de combat dans laquelle Ryan Hagen semblait largement dominer Jed Ransen à l'épée, malgré les encouragements de nombreux specatateurs. L'un de ces spectateurs se trouvait d'ailleurs être un Angel appuyé sur une béquille. La Kandhrane s'approcha.
Allons, garçon, du nerf! Fais honneur à notre guilde!
Mais malgré les encouragements de son chef, le jeune homme était assez malmené et les attaques du Jihdéan finirent par lui faire lâcher son arme. Aux cris qui s'élevèrent, ce n'était pas la première fois. J'abandonne, tu es trop fort pour moi!
Ransen enjamba les cordages pour sortir de la zone de combat, tandis que son adversaire toisait les autres cadets, un sourire aux lèvres Quelqu'un d'autre veut tenter sa chance ?
– Oui, moi. Tous les regards s'étaient tournés vers Astrid, qui franchissait déjà les cordages, dédaignant l'épée de son prédecesseur pour dégainer le bâton-machine que Shadefire lui avait confié. J'ai une arme à tester, parait-il.
– Toi ? Je croyais que tu ne savais pas te battre...
– Raison de plus. Tu as besoin que quelqu'un te rabaisse ton orgueil.
– Comme tu veux. Le jeune homme avait laissé échapé un petit rire. Voyons de quoi tu es capable, dans ce cas.
– Tu riras moins dans quelques instants, Jihdéan. Tous les coups sont permis, ne me fais aucun cadeau.
Et sans attendre de réponse, elle frappa vivement, mais son adversaire, guère décontenancé plus d'une fraction de seconde, para le coup sans effort. Elle renouvela plusieurs fois ses coups, qu'il dévia ou repoussa sans difficultés, mais sans se mettre lui-même à riposter. Eh bien, tu te réveilles ? Il se décida enfin à frapper, mais elle avait fait un écart et le coup la manqua largement C'est tout ce que tu sais faire ?
Manifestement amusé, le Jihdéan se décida enfin à passer à une tactique plus offensive, mais son adversaire était souple et agile, et parvenait sans trop de difficultés à se mettre suffisamment à distance.
Et toi donc ? C'est un duel, pas un spectacle de danse, demoiselle!
Soudain, Pénombre fit un bon en arrière en criant Seriatnemidès ! Une secousse se propagea instantanément vers le jeune homme, qui chancela, mais parvint à rester debout Hey!
– J'avais dit que tous les coups étaient permis! Fallavilina!
Agitant frénétiquement son épée devant lui, Ryan parvint à se débarrasser des grains de lumières qui volaient dans sa direction... juste à temps pour esquiver un nouveau coup du bâton-machine. Alors, tu te crois toujours invincible ?
– Je n'ai jamais dit que je l'étais... Spawanka! La lame du Jidhéan fut soudain auréolée d'une lumière dorée, qui fut projetée vers Pénombre lorsqu'il fouetta l'air de son arme. Marregen Hann ! Un bouclier se constitua juste à temps devant la jeune femme à partir de la boue, de la poussière et des feuilles mortes qui tapissaient la zone de combat. La fragile protection vola en éclat lorsque le projectile lumineux l'atteint de plein fouet, mais celui-ci se volatilisa en même temps. Les deux combattants se jaugèrent un instant du regard en haletant pendant que le public retenait son souffle.
Ryan se lanca de nouveau à l'attaque, et Astrid, cette fois, para le coup au lieu de l'esquiver. La lame frappa durement le bâton, qui avait reprit la forme d'un bouclier de plaques. Durant quelques instants, ils luttèrent ainsi, arme contre arme, mais le Jihdéan était plus fort que son adversaire, et celle-ci commença à plier. C'est alors qu'une soudaine décharge d'énergie parcouru l'arme de la voleuse, puis se propagea dans l'épée. Elle fut arrachée à la main du jeune homme, lui soutirant au passage un cri de douleur, et vola un peu plus loin. De stupeur, Pénombre avait elle aussi lâché son arme. Waw... C'est nouveau, ça...
– C'est sans doute la raison pour laquelle il ne faut pas manier une arme comme celle-ci au combat sans avoir apprit auparavant à la connaître, jeune femme. Shadefire, dont nul n'avait remarqué l'arrivée, avait parlé d'un ton calme, mais sévère. Vous avez des manequins, des machines, et tout ce qui est nécessaire pour s'entrainer correctement sans risquer la vie de vos camarades. Tâchez de faire un peu plus attention.
Les cadets se dispersèrent vers les autres postes d'entrainement, tandis que Ryan, le poignet engourdi, ramassait son arme et allait s'assoir pour récupérer. Astrid le suivit, et ils commencèrent à discuter tous deux à l'écart. Angel cria quelques conseils et reproches à ceux qui s'entrainaient non loin de là, puis se tourna vers son ami.
C'est ma faute, je n'aurais pas dû les encourager.
– Il n'est rien arrivé de grave, et je crois qu'ils avaient besoin de ce genre de leçon. Il y a des évènements bien plus importants.
– Ton ton ne présage rien de bon...
– Behold et moi avons reçu un grand nombre de rapports de nos différentes bases. La bonne nouvelle, c'est qu'ils ne semblent pas s'être attaqués à vous en connaissance de cause. Un grand nombre de convois ont été attaqués de la même manière ces deux derniers jours. À chaque fois, leur intention ne semblait pas être de tuer, mais leurs cibles ont tout de même eu l'impression de ne s'en sortir que de justesse.
– Les Garùns viennent du désert. Comme...
– Comme la sombre menace de ton rêve, en effet. Shadefire se tourna vers Pandore Nous avons raisons de penser qu'ils y sont effectivement liés. Je dois d'ailleurs te prévenir que j'ai envoyé un message à Messire Erellon, lui demandant de nous envoyer quelques représentants de sa guilde afin que nous puissions travailler à une ligne de défense commune. Mais cette conversation ne te concernait pas.
Camp Shalezzim
Seth! Zaahn se hâta de rejoindre son ami. Les responsables du camp venaient de leurs confier, comme à tous les autres, leurs missions pour les prochains jours. Alors ?
– Surveillance. Un type à identifier et à espionner dans Marrihm. Et toi ?
– Préparation de terrain. Mon groupe doit se charger de mettre en place plusieurs planques pour des opérations qui auront lieu plus tard. Attends, surveillance... Ça veut dire que tu vas être en solo ?
– Apparemment, ouais.
– Waw! C'est pas souvent qu'on nous laisse en solo, à notre âge... t'as dû les impressionner avec ton Béhémoth!
– J'ai surtout eu de la chance au tirage au sort... et puis, c'est une période de vacances et de fêtes, alors un jeune qui passe ses journées dans les rues commerçantes, y a rien de plus normal.
Parvenus sur le terrain d'entrainement, les deux adolescents dégainèrent chacun une épée et commencèrent à se livrer à quelques passes d'armes. Le camp tout entier semblait frémir d'une sorte d'excitation martiale, et ils étaient loin d'être les deux seuls à fréquenter la zone. À observer ces hommes et ces femmes en pleine préparation, on eût dit voir le déclenchement d'une véritable guerre plutôt que de simple petites missions de faibles envergures.
Seuls dénaturaient à ce tableau quelques individus vêtus de capes sombres qui observaient le plus calmement du monde la scène se déroulant autour d'eux. Alors que ceux des hommes du Désert qui semblaient être des guerriers, des guérisseurs ou des chasseurs semblaient eux aussi préparer quelque chose, et parfois même s'étaient joint aux Shalezzim et partageaient leurs techniques avec eux, ces sorciers encapés demeuraient à l'écart, calmes, et semblant ne rien vouloir faire d'autre qu'observer et attendre.
Sans cesser de combattre, Seth et Zaahn ne pouvaient s'empêcher de leur lancer de temps à autre des regards intrigués. Ils veulent quoi, exactement, à ton avis ?
– Aucune idée... Pour l'instant, nos missions n'ont l'air de cibler qu'une petite organisation de rien du tout, d'après ce que j'ai compris, mais je doute franchement qu'ils aient fait tout ce déplacement juste pour ça...
– C'est aussi ce que j'avais compris, et c'est vrai que c'est bizarre, tout ça juste pour détruire une petite guilde de hors-là-loi... Comment elle s'appelle, déjà ?
– Un nom bizarre, quelque chose du genre Esperkand...
Seth secoua la tête sans répondre, car c'était un nom qu'il connaissait.
Forêt de Leeshan
Au terme d'une longue discussion à l'écart, Angel et Shadefire s'approchèrent enfin du petit groupe. Tania, Novan et Lawn avaient en effet rejoint Pandore juste après que celle-ci se soit fait éconduire, et Ryan et Astrid en avaient fait de même au bout de quelques temps.
Les rapports indiquent également pas mal d'activité chez les Shalezzims. Ils ont dû sentir arriver les choses, eux aussi.
– Nous devrons prendre contact avec eux. Ils représentent l'un des meilleurs atouts qui puissent être opposés aux Garùns, et ils vaut mieux coordonner nos efforts.
– Je n'ai pas trop confiance en Caryl Xarz, pour ma part. J'ai l'impression que l'Ordre a changé de cap depuis qu'il est à leur tête... Mais j'apprécierais les avoir à nos côtés, c'est sûr. Bon, je te laisse à tes graines de héros.
Et Angel s'éloigna en direction des autres cadets. Shadefire les observa un instant avant de prendre la parole. Les choses avancent peut-être un peu plus vite que ce que nous espérions... Je pense qu'il ne faut pas tarder à trouver les armes qui doivent être les vôtres, car le temps de les manier viendra peut-être assez rapidement. Et puisque l'envoyé d'Yggdrasil nous arrive avec pas moins que Gunjnir, peut-être devrions-nous réfléchir à ce que sont devenues d'autres des armes de la légende, qu'en dites-vous ?
Les jeunes gens se regardèrent, ne s'étant manifestement pas attendus à ce genre de préambule. Puis Novan prit la parole Vous voulez-dire, les armes des guerres de Zanar ? Mais ça fait plus d'un millier d'années, elles doivent être... Enfin, Gunjnir a été protégée par Yggdrasil, mais les autres ont dû tomber en poussière, depuis...
– Remarque intéressante, mais si on a pu en soustraire une aux effets du temps, pourquoi pas d'autres ? Il suffit qu'on en ait correctement prit soin... Voyons, que savons-nous de ce qu'elles sont devenus ?
Shadefire les observa, et ce fut Ryan qui répondit le premier Il ne faudra probablement pas compter sur la hache de mon ancêtre, elle a été perdue en mer voici bien longtemps et personne de la surface ne l'a revue depuis.
– Bien... et les autres ?
– Je crois que les armes de Sythosk et de Zanar ont disparu en même temps qu'eux... Celles-là non plus, il ne faudra pas compter les retrouver. Pandore se tût, pensive. C'était une partie de sa mission qu'elle n'avait pas vraiment envisagé ainsi. Shadefire reprit la parole.
Voilà pour les principales disparues... Et pour celles qui ont survécu ?
– L'Arc d'Esùn. Je crois qu'il est encore entreposé quelque part dans un musée...
– Oui, Tania a raison... À Tygre, je crois, la ville dont il était originaire. Mais même si on le retrouve, ça ne servira sûrement à rien.
– Et pourquoi ça, Pénombre ?
– Eh bien, je ne doute pas des capacités de la guilde à nous le procurer, mais d'après la légende, il ne nous servirait à rien. Un arc qui n'acceptait aucune flèche, nul autre que son propriétaire légitime n'a jamais su le manier...
– Eh bien, si ma théorie est exacte, son nouveau propriétaire légitime est l'un d'entre vous. Après tout, tu possèdes toi-même une arme qui ne semble réagir qu'à ta propre main, non ?
Un bref silence suivit la déclaration de Shadefire, suite à quoi Novan ajouta Il faut tenter le coup avant de renoncer. Je crois que j'ai une petite idée sur la manière de faire fonctionner un arc sans flèches.
Tous le dévisagèrent, mais il ne semblait rien vouloir ajouter d'autre pour l'instant. Shadefire reprit alors comme si de rien n'était. Bien, admettons que ce soit celle-ci. En comptant celles qui sont déjà en vos possessions, cela ferait donc trois. Je ne sais peut-être plus compter, mais il me semble que ce n'est pas assez.
– Le Sceptre d'Urdan, peut-être ? On a une magicienne avec nous, et c'est le genre d'arme qu'ils utilisent, non ?
Mais Pandore paru offusquée de la suggestion de Laureen. Je refuse de manier un tel objet. Urdan représente l'exact opposé de tout ce en quoi Kandhrir croit, et son bâton maudit ne pourrait servir qu'à répandre la souffrance!
– Il faut peut-être qu'un temps vienne pour racheter ce qui semble ne plus pouvoir l'être... C'est une idée intéressante, malgré tes réticences, jeune femme. Et sauf à en trouver une meilleure, je pense que nous devrons creuser dans cette voie.
La magicienne toisa le chef de guilde d'un regard empreint de fierté. La baguette fait que canaliser l'énergie, je n'en ai pas besoin. Mais vous disiez que des membres de la Guilde du Trèfle allaient venir ici. Si vous tenez vraiment à nous faire perdre du temps à chercher des armes, vous n'aurez qu'à leur demander: ils vous en trouveront cent autres qui pourraient bien plus convenir.
Shadefire eut un sourire amusé Fort bien. Je ne désirais de toutes façons pas vous priver des fêtes de l'hiver, puisqu'elles sont peut-être les dernières que nous aurons l'occasion de fêter avant bien longtemps. Lorsqu'elles seront passées, vous partirez en mission, par groupe de trois. Tania, Lawn et Pandore pour trouver le sceptre –ou toute autre arme qui se sera présentée comme meilleure d'ici-là–, et Ryan, Pénombre et Novan pour dérober l'arc et le faire fonctionner. Ce sera votre test d'aptitude. Si vous réussissez sans aide, vous aurez dépassé le stade de Cadets et pourrez être considérés comme membres de la guilde à part entière.
Fidèle son habitude, Gregan s'était évanoui promptement entre les arbres sitôt sa dernière phrase achevée.
Interrogée sur le sens de ses dernières paroles, Pandore expliqua aux autres ce que l'on lui avait enseigné à Kandhrir. L'usage de la Magie était, depuis la fin de l'âge des machines et l'éveil d'une nouvelle ère pour Hera, devenu une caractéristique humaine aussi simultanément complexe et élémentaire que le langage. Les capacités d'utilisation étaient innées, mais il fallait apprendre à s'en servir de manière construite pour que cela ait une véritable utilité.
Les artifices tels que gestes et paroles qui accompagnaient généralement les sortilèges avaient été inventés dans ce but. En nommant les sorts, en leur associant des mouvements précis, on parvenait bien plus efficacement à mémoriser la véritable manière de les lancer.
La baguette magique, emblême du magicien par excellence dans l'esprit du profane, servait uniquement à ce but. C'était un instrument dont l'unique but était d'aider son utilisateur à focaliser ses pensées. Elles n'avaient par ailleurs rien d'exceptionnel en elles-mêmes, et l'on pouvait parvenir à des résultats parfaitement analogues en utilisant n'importe quel autre objet –Certaines légendes impériales parlaient d'ailleurs d'un duel au cours duquel Urdan Nécromant, armé de son célèbre instrument de Mort, avait été battu par Esùn Sann, lequel ne maniait en guise de baguette qu'un simple peigne.
Car en effet, les baguettes avaient trouvé leur véritable utilité dans le cadre des duels de magie, et c'était la seule raison pour laquelle les magiciens confirmés concervaient cet outil pour débutant. La tradition Kandhrane avait mis sur pied les règles de joutes magiques qui, comme certains affrontements sportifs nécessitent raquettes et balles, nécessitait de tels instruments.
Pour fin de son exposé, Pandore sortit deux baguettes de sa sacoche, et proposa à ses camarades de se livrer à un autre duel amical, mais en utilisant cette fois pour seule arme la magie. Tania releva le défi, et les deux jeunes femmes prirent place au centre de l'une des zones de combat... ce qui eût de nouveau pour effet de faire converger tous les regards dans cette direction.
Après un salut solennel et quelques instants passés à s'étudier du regard, la Kandhrane frappa le premier coup, envoyant sans prononcer le moindre mot un jet de lumière d'or dans la direction de son adversaire, laquelle le dévia elle aussi sans la moindre parole. Un murmure d'admiration s'éleva parmi les cadets, car nombre d'entre eux, ne connaissant de la magie que le minimum requis par leur formation, se croyaient simplement incapables de lancer un sort silencieux.
Tania riposta aussitôt par deux fois, sans perturber Pandore, qui reprit ses attaques, et le centre de l'attention des cadets prit l'aspect d'une tempête de feu, de glace et de lumière où pas une voix humaine ne résonnait.
Cependant, si la Kandhrane avait été entrainée de longue date à ce genre d'excercices, l'autre y était beaucoup moins habituée, et cela se remarquait aisément. Ashenda ! La voix de l'adolescente avait soudain retentit lorsqu'elle ne parvint pas à repousser une attaque, et celle-ci traversa son corps devenu brume. Lorsqu'elle fut redevenue solide, elle se tenait un genoux à terre, tentant de reprendre son souffle.
Pandore baissa sa baguette et s'approcha pour l'aider à se relever Désolée, j'y suis peut-être allée un peu fort...
Mais son adversaire s'était déjà remise sur pieds Tu ne m'as pas encore battu!
– Non, mais je crois que nous allons arrêter quand même. C'était déjà très impressionnant, compte tenu de ton niveau.
Chapitre Treizième: Ainsi débute l'hiver
Guards
Certains disent que les Guards étaient l'incarnation de nos croyances, qu'ils naissaient et mouraient avec elles. Ils expliquent alors leur plongée dans le Sommeil de Pierre par le fait que les hommes ne croient plus suffisamment pour les maintenir en éveil. C'est une possibilité discutée par les scientifiques.
Toutefois, il peut sembler plus raisonnable de croire qu'ils préexistent aux humains. La théorie la plus courante actuellement est qu'ils sont –ou qu'ils étaient– une espèce à part entière, probablement plus ancienne que la nôtre, et que c'est leur présence qui influençait nos croyances et non l'inverse.
C'est sans doute à la nature nomade de certains membres de cette vénérable espèce que nous devons le fait que certains mythes soient communs à plusieurs civilisations. Notre cher Nicholas, par exemple, se retrouve dans plusieurs légendes d'origines assez variées (avec cependant des différences. Son manteau, par exemple, passe régulièrement du bleu nuit au vert, et devient même rouge dans certaines versions).
Bien que j'ai personnellement quelques doutes quant à la compatibilité génétique entre nos deux espèces, les Guards semblent en effet avoir eu la possibilité, à diverses époques, de se reproduire avec des humains. On note chez certains héros brennans du début de cette ère des aptitudes assez particulières dont l'origine la plus vraisemblable serait Guarde. Après tout, certains de nos semblables ayant pu acquérir des talents par l'héritage de parents elfes alors même que l'espèce elfique provient d'une autre planète...
Vous me citez du cas du célèbre Sythosk Deyn, celui que l'on disait "à demi-démon". Une seule chose me semble nuire à l'idée selon laquelle ce mystérieux "démon" l'ayant engendré aurait pu être un Guard: à cette époque, il n'était déjà plus censé se trouver un seul Guard en état de procréer, leur plongée dans le Sommeil de Pierre ayant été très nettement antérieure.
Mais je dois admettre que nous ignorons sur combien de générations ces aptitudes se transmettent sans nouvel apport de "sang" Guard. Après tout, il suffit parfois d'un unique parent Aquane pour que six générations de Brennans disposent de branchies en plus de leurs poumons.
Il semble que le corps des Guards n'était pas à proprement parler solide au même titre que le nôtre. Ils passaient certes la plupart de leur temps –ou du moins, du temps qu'il passait en présence d'humains– sous une forme humanoïde parfaitement tangible, mais pouvaient également d'une simple pensée revétir l'aspect d'une sorte de nuage de brume, ce qui leur vaut probablement leur surnom jihdéan de "créatures des nuées".
Ces surprennantes créatures semblaient également capable de se jouer de la distance, puisque les écrits de l'époque rapportent qu'il leur arrivait de décerner à certaines personnes le pouvoir de les invoquer, et qu'ils pouvaient entendre cet appel quelle que soit la distance qui les en séparaient et de s'y rendre quasi-instantanément.
J'ai effectivement plusieurs fois visité les territoires du Peuple des Pluies. Ils se trouvent, comme vous le savez, dans le sud des Terres Sauvages, et le nombre de Brennans dans cette seule région dépasse probablement leur nombre dans le reste de ces terres inhospitalières.
Je suppose que cela est dû aux aptitudes particulières qu'ont les membres de ce peuple et qui sont assez peu répandus par ailleurs. Car bien que Brennan, les membres du Peuple des Pluies ont du "sang" Guard dans les veines. Les fondateurs de cette civilisation étaient en effet presque tous d'origine en partie Guarde, et, compte tenu du relatif isolement de leur développement, aucun apport "purement" Brennan n'est venu diminuer cette influence dans les veines de leur décendance.
Ainsi, ils ont pu développer une forme de magie qui nous est totalement étrangère. Ils sont par exemple capables, à l'instar de leurs ancêtres Guards, de se transformer, via un sortilège, en nuages de brumes, chose qu'aucun Brennan ne disposant pas d'une telle ascendance ne peut accomplir. Bien sûr, le résultat est relativement bref, alors qu'il paraissait pouvoir être quasi-permanent chez les créatures des nuées.
extraits de correspondances écrites entre le Professeur Relm de Kandhrir et ses étudiants.
certains de ces textes furent par la suite publiés dans le journal de l'École de Magie.
Marrihm, Tieffla, 25 jour de Danael 1404
L'enthousiasme de Seth était au plus bas. Sa mission de surveillance, si prometteuse au premier abord, se révélait en fait particulièrement ennuyeuse. La cible qu'il espionnait, apparemment membre du personnel administratif du palais de Marrihm, semblait avoir une vie qui lui paraissait particulièrement monotone.
En ce jour où les autres habitants de la capitale Tiefflane étaient réunis en famille pour les fêtes, cet homme était assis à son bureau, dans un domicile aux décorations si sobres qu'il paraissait inhabité, et ne s'en levait que pour sortir des dossiers d'une étagère et en consulter quelques pages. Quel intérêt un pareil individu pouvait-il avoir ?
Les pensées de Seth dérivèrent lentement vers l'époque où il fêtait l'hiver. C'était avant son entrée dans l'Ordre, car ces fêtes, bien que culturellement présentes dans tous les territoires de l'Empire, étaient d'une origine religieuse non partagée par les croyances Shalezzimes.
Mais lorsqu'il était enfant, à Drakheg, il participait aux fêtes, en compagnie des autres gamins du village. C'était peut-être les seuls moments au cours desquels il se sentait véritablement faire partie de leur groupe. Il se souvenait des sapins gigantesques, que l'on dressait sur la place du village, et que l'on décorait le jour du Solstice d'Hiver, et des chandeliers que l'on allumait aux fenêtres des maisons.
Trois jours après le Solstice avait lieu la grande veillée, où tout le village se réunissait autour du sapin de l'année. On allumait de grands feux, et la chaleur des flammes, comme la chaleur des cœurs, préparait à la longue saison froide qui débutait. Et puis, le lendemain, on ouvrait les cadeaux, que l'on disait déposés là par le vieux bonhomme de l'hiver, le Père Nicholas, qui passait à dos de renne dans son grand manteau couleur de nuit. Et au soir de ce jour, on tirait les feux d'artifice, que les enfant contemplaient en dégustant du miel, du chocolat et des pâtes de fruits.
Quatre jours après le Solstice. Les feux d'artifice seraient probablement tirés ce soir, et Seth se demandait s'il allait quitter son poste pour les admirer.
Forêt de Leeshan, Tieffla, le même jour.
La fête, chez les hors-la-loi, n'était pas à proprement parler grandiose, mais la gravité du moment avait été en partie oubliée. La cité souterraine était décorée comme de coûtume, mais c'était surtout en surface que la fantaisie des voleurs s'était exprimée. Plusieurs cônifères de la forêt en avaient fait les frais, couverts de guirlandes et autres décorations appropriés alors même qu'ils étaient encadrés par d'autres arbres.
Beholder lui-même s'était laissé prendre au jeu et trônait au centre d'une clairière costumé en Nicholas. À ses côtés, Shadefire et Angel portaient eux aussi des manteaux du bleu de la nuit, mais l'insistance des cadets leur avait épargné les fausses barbes blanches.
Cette année cependant, la vedette leur était volée, au moins auprès de la gent masculine, par la présence d'une femme elle aussi revêtue du manteau de nuit, lequel contrastait avec sa longue chevelure d'un roux flamboyant. Eiko Faldora, la belle et célèbre barde Kandhrane, était en effet au nombre des émissaires envoyés par la Guilde du Trèfle.
Avec elle, l'autre personnalité de la déléguation était le Professeur Relm, proche collaboratrice de Kerd Erellon en personne. Les autres avaient des noms moins illustres, mais, au gré de la fête, s'étaient plutôt bien intégré aux membres de la guilde. Après une veillée assez prolongé le soir précédent, la forêt était désormais le théâtre de jeux de toutes sortes, taquins et légers, que présidaient le Nicholas de service et ses assistants.
Cependant, même à ce moment de détente, Shadefire restait Shadefire et sa guilde restait la Guilde d'Esperkand. Sous les huées amusées des cadets, quelquefois même reprises par leurs ainés, il s'absentait presque régulièrement pour aller consulter les informations qu'il continuait de recevoir du reste de l'Empire. C'est ainsi qu'en début d'après-midi, on l'entendit jurer Daar est devenu complêtement fou!
On avait apprit durant ces quelques jours que les Garùns avaient envoyé une sorte de demande de rançon à l'Empire. Leurs attaques de convois sur les routes impériales avaient été destinées à impressionner, à montrer de quoi ils étaient capable même en plein cœur du territoire impérial. Et, demeurant insaisissables aux forces armées rapidement déployées contre eux, ils exigeaient qu'un certain nombre de mesures soient prises, faute de qui ils passeraient à de véritables attaques.
Leurs revendications pouvaient, pour l'œil profane, paraître futiles et sans rapport entre elles, mais l'esprit avisé des chefs de la guilde, de même, espéraient-ils, que celui des stratèges impériaux, était formel: mises bout à bout, toutes ces conditions compromettraient grandement les possibilités de résistances civiles, et peut-être également millitaire face à une invasion.
L'Empereur avait dores et déjà cédé sur un de ces points, et il était désormais formellement interdit, sauf autorisation spéciale rarement accordée, de porter une arme en place publique –pour des motifs de sécurité qui, s'ils avaient été la véritable raison, auraient certainement provoqué des félicitations, car malgré tout, ces voleurs aspiraient eux aussi à une vie sûre pour leurs concitoyens.
Officiellement, bien sûr, aucune réclammation n'avait été faite de la part de ces vulgaires brigants non-identifiés, et toutes ces mesures n'étaient prises que dans le but de lutter contre leurs agissements.
L'on vit donc Shadefire reparaître dans la clairière après s'être isolé un instant en forêt pour prendre connaissance des nouvelles, et se diriger, une missive chiffonée à la main, vers l'estrade improvisée sur laquelle se tenaient les autres en manteau bleu. Il demeura quelques instant debout à regarder quelques secondes un point vague à côté de lui, puis un autre au sol, puis d'un autre côté, semblant perdu dans ses pensées, et tous ceux qui se tenaient à l'écart se raprochèrent du centre de la clairière, car c'était ainsi, savaient-ils, qu'il cherchait ses mots pour un discours improvisé.
Au bout d'un court moment, il fut prêt, et embrassant du regard l'assemblée, déclara Camarades intriguants, Citoyens de l'Empire, notre Empereur, au nom de la sûteré nationnale, vient de prendre une nouvelle résolution. Les feux d'artifices traditionnels de la fête de l'hiver sont bien entendu maintenus, mais notre souverain Ayanor Daar II Enshel a décidé qu'à compter de demain, le commerce et l'usage, voire peut-être la possession de poudre d'artifice, au vu des risques que représentent ses vertus explosives, deviendront prohibés.
Un murmure de protestation et de huées contre cette décision fut soulevé par ces paroles, mais il paraissait évident que Shadefire avait une réponse à apporter, et le silence revint rapidement Il semble, à mon humble avis, que notre bien-aimé Empereur, trop empressé de se plier aux requêtes d'une bande de pillards qui, lorsque nous seront privés d'armes, de poudre, et de tout autre moyen de riposte à leurs attaques, se feront un plaisir de piller davantage, ait perdu de vue un point d'une importance capitale: les feux d'artifice, bien qu'ils puissent être effectivement détournés à des fins de combat, sont avant tout un plaisir dont on ne devrait avoir à se priver.
Or, je crois me souvenir qu'il existait, voici quelques temps, une sorte d'association de personnes qui avait pour nom la Guilde d'Esperkand et dont le but était, si je me souviens bien, précisément de réagir de la manière la plus spectaculaire possible aux lois les plus inappropriées de notre Empire et aux décisions les plus stupides de notre cher Ayanor. Et si moi je m'en souviens, c'est peut-être qu'il est temps de le rappeler à nos têtes couronnées. Aussi je suggère qu'à compter de demain, et jusqu'à la levée de cette parodie de résolution, un feu d'artifice soit par nous tiré chaque soir, à proximité d'une grande ville impériale, et qu'ainsi, de Marrihm un jour à Corell le suivant et à Siddiv celui d'après, Daar sache que s'il est prêt à rendre les armes sans combattre, nous autres ne le sommes pas, loin de là.
Les acclamations s'élevèrent. Shadefire se tourna vers ses comparses, qui approuvèrent, et les ordres furent bientôt donnés pour que ce soit fait selon sa décision. La contrebande de poudre d'artifice venait certainement de prendre son essort.
Marrihm, Tieffla.
Seth n'avait pas encore prit sa décision lorsqu'un fait inattendu vint résoudre son dilemme. L'appel d'alerte shalezzim retentit soudain à l'extérieur.
Surpris, l'adolescent passa son manteau sur ses épaules et sortit vivement dans la ruelle. Un membre de l'Ordre se tenait appuyé contre le mur. Il s'approcha Que se passe-t-il ?
– Il se passe que toutes les missions sont temporairement interrompues. Nous rentrons tous au camp.
– Et pourquoi ça ?
– Nous venons de recevoir le signal. L'occasion que l'un des groupes attendait pour passer à l'action est arrivée. Il va falloir que notre présence soit la plus discrète possible durant les prochains jours.
Et sans davantage de précisions, il commença à marcher en direction de la grande rue, puis du point de rendez-vous. Seth lui emboita le pas.
Forêt de Leeshan.
Peut-être que les choses auraient été différentes si Gregan Lubel avait été à la place qui lui revenait, sur le trône de l'Empereur actuel.
Après son discours, Shadefire s'était quelque peu éloigné de la fête, pour s'isoler dans la forêt. Au bout d'un long moment, Tania avait décidé de s'éclipser elle aussi discrètement et de partir à sa recherche. Elle n'avait pas trop tardé à le retrouver, assis adossé contre un arbre à quelques distances de la partie aménagée de la forêt. Il redressa la tête en l'entendant et la dévisagea, l'air encore songeur.
Peut-être bien. Mais peut-être aussi qu'il a trouvé un travail dans l'ombre qui lui convient mieux, et qu'il espère se rendre plus utile de cette manière qu'il ne l'aurait été sur le trône. Personne ne sait jamais ce qui serait arrivé.
– Mais chacun peut découvrir ce qui arrivera(1), je connais la rengaine. Qu'en pensez-vous ? Il faudrait peut-être le lui demander...
– Oh, je suis certain qu'il serait d'accord avec moi. Il devait avoir ses raisons pour s'être tenu à l'écart, à l'époque.
– Mais c'était une autre époque. La situation est différente maintenant. Après tout, n'a-t-il pas fini par accepter un rôle de meneur d'hommes ? De plus petite échelle, bien sûr.
– Attends... Tu n'imagines quand même pas que je sois Lubel ? Si c'est à cause de mon prénom, tu ne dois pas bien te rendre compte du nombre de Gregan sur le Territoire Impérial...
– Mais combien d'entre eux ont exactement son âge, appellent Ayanor par son prénom et parlent de lui comme s'ils l'avaient personnellement connu ?
Shadefire eût un bref éclat de rire.
Admettons. Et si j'étais réellement l'héritier du trône, que me conseillerais-tu ? De me rendre à Corell et de mettre cet incapable dehors comme si j'avais été simplement parti en vacances ?
– Bien sûr que non. Mais tout incapable qu'il soit, Enschel sait écouter. J'ai connu une femme, quand j'étais enfant, qui était dans le même genre de situation... je crois bien me souvenir l'avoir déjà entendu dire que si la Cour d'Ambre se mettait à prendre ce genre de décisions, elle retournerait à Jihdea séance tenante pour leur apprendre à se servir correctement du machin gris encombrant leur boite crânienne.
Shadefire dévisagea la jeune femme, surpris
Ses mots exacts, en effet... D'où est-ce que tu tiens ça ?
Pour toute réponse, elle se contenta de le fixer, elle aussi, dans les yeux
Ce regard, bien sûr... J'aurais dû te reconnaître de suite. De tous les enfants de Drakheg...
Mais un bruit étrange le fit sursauter.
Ils viennent... File rejoindre les autres, vite. Il faut les prévenir!
– Je sens que Seth n'est pas loin. Tu le verras sûrement bientôt. Il va avoir besoin de toi pour revenir parmi nous.
Il la regarda courir vers la clairière, surpris et intrigué. Mais il y avait d'autres sujets de préoccupations plus immédiats. Dégainant ses épées (jusque là invisibles, comme à l'accoutumée), il se tourna dans la direction d'où venait le bruit.
Elle émergea bientôt d'entre les arbres, énorme et monstrueuse. Une bête de métal qui semblait conçue pour résister même au souffle d'un dragon. Un groupe d'hommes avançait avec elle, tous en arme. Il reconnu parmi eux des Garùns, comme il s'y attendaient, mais la plupart portaient plutôt les insignes de l'Ordre Shalezzim.
Ainsi, Xarz a choisi le mauvais camp. Il toisa les hommes, un par un, puis son regard se fixa sur la machine. D'un geste ample, il fit tomber son manteau couleur de nuit et se mit en position de combat.
Déclinez vos noms, si vous souhaitez que vos tombes ne soient pas anonymes.
Une sorte de trappe s'ouvrit dans le corps de la créature metallique, et celui qui en émergea semblait avoir à peine l'âge des Cadets. Cependant, ses cheveux étaient teintés de feu et d'or, ce qui le désignait comme l'un des plus redoutables combattants de l'Ordre.
Mon nom est Tred Radgan. Mais ce n'est pas notre tombe que tu t'apprêtes à creuser, Shadefire. Dégainant lui aussi deux épées, il bondit en direction du chef de guilde.
Aucun autre ne bougea. Ils se contentaient d'observer les deux combattants. Gregan et Tred tournoyaient entre les arbres, à une telle vitesse qu'il devenait difficile de suivre des yeux le trajet de leurs armes, mais chaque rencontre entre deux lames soulevait une gerbe d'étincelles.
Tous deux étaient de redoutables combattants. Malgré son jeune âge, le Shalezzim semblait ne manquer ni d'expérience, ni d'adresse, mais le chef de guilde, encore dans la force de l'âge, le surpassait en agilité. Prennant appui sur les arbres, les accidents du sol et tout ce que ce terrain naturel pouvait lui apporter, Shadefire parvenait en un minimum de mouvements à obliger son adversaire à se déplacer souvent et rapidement, et celui-ci commença bientôt à paraître essoufflé.
Est-ce là tout ce que savent faire les Traqueurs ? Je dois dire que je suis déçu. Et, d'un mouvement plus précis que les autres, il saisit l'une des lames du jeune homme entre les deux siennes et la lui arracha des mains, l'envoyant se planter dans le tronc d'un arbre.
Et si tu combattais au lieu de danser ? Je n'ai pas vu grande prouesse de ton côté non plus ! L'avalanche de coup qui suivit fut si vive qu'on eût pu se demander si Tred, au lieu de perdre une arme, n'en avait pas acquis une troisième. Shadefire n'eût pas trop des deux siennes pour parer tous les coups, et fini à son tour par devoir en lâcher une, qui se planta dans le sol.
Le Traqueur dominait maintenant les échanges de coups, et le chef de guilde avait dû reculer avant de pouvoir tenter de récupérer son arme.
Toujours déçu ?
– Plus que jamais. D'un saut tournant, Gregan frappa Tred à la cuisse, à l'endroit où la défense de son adversaire lui laissait une ouverture. Ce dernier esquiva juste à temps, et la pointe acérée ne fit que déchirer le vêtement, frolant la peau sans l'entamer.
Destabilisé, le Traqueur tenta de riposter, mais Shadefire, lâchant sa seconde épée, lui saisit le bras à pleines mains et le fit à son tour lâcher prise, puis d'un coup de genoux le fit reculer. Il dégaina alors une troisième arme, jusque là aussi invisible que les deux autres: plus longue, celle-ci semblait prévue pour être maniée à deux mains.
Ma danse te paraît-elle suffisamment combattive, désormais ?
– Ah, tu veux jouer à ce jeu-là... Tred était parvenu à proximité de l'un de ses compagnons. Saisissant le fléau d'arme que celui-ci tenait dans ses mains, il se tourna de nouveau vers son adversaire. Toute image de fatigue avait disparu de son visage.
Fini de s'amuser, dans ce cas. Voyons ce que tu vaux pour de vrai. Et faisant tournoyer l'arme, il s'élança de nouveau à l'assaut.
L'échange de coup reprit à une vitesse encore supérieure. Tour à tour, les deux combattants cédaient du terrain pour en regagner aussitôt, déplaçant leur champ de bataille entre les arbres. Au bout de longs instants, ils étaient parvenus sur les flancs de la créature de métal. Tred rompit alors le combat
Cela suffit.
À peine avait-il parlé que les spectateurs immobiles s'animèrent, se lançant tous en même temps contre le chef de guilde. Il en repoussa un grand nombre mais, acculé aux parois de la machine, il fini par être débordé et tomber à genoux, désarmé.
Moi qui croyais que tu avais un honneur!
– Un honneur de brigand, comme le tiens. Tred était monté sur le dos de la bête de métal et commençait à disparaître à l'intérieur. Les Garùns soulevèrent Shadefire du sol et commencèrent à le ligotter. Contrairement à eux, il n'était nullement blessé, mais ce n'était pas seulement dû à sa défense héroïque: ses adversaires avaient frappé pour l'immobiliser et non pour le tuer.
A présent, montrez aux autres qui ils vont devoir affronter. En pronnonçant les derniers mots, Tred avait disparu dans le ventre de la machine.
Une rafale de coups de feu éclata soudain, mais les balles ricochèrent sur les flancs de la créature de métal. Celle-ci tourna une sorte de bouche dans la direction d'où provenaient les tirs, et cracha quelque chose qui fusa entre les arbres avant d'exploser. Les hommes de la guilde, cependant, avaient eu le temps de s'écarter suffisamment.
Gregan, que l'on venait de plaquer contre l'ouverture, eût le temps de lancer un regard confiant et décidé à Beholder, puis d'adresser un signe de tête à Tania, lui signifiant qu'il n'oubliait pas ce qu'elle venait de lui dire, avant de disparaître à son tour à l'intérieur de la machine. Les secours arrivaient trop tard.
Pendant que la créature de métal faisait lentement demi-tour pour s'éloigner, les Shalezzims et les Garùns brandirent leurs armes et s'élancèrent au devant des voleurs. Une confuse mêlée s'engagea, mais personne, du côté de la guilde, ne parvint à forcer les lignes ennemies pour tenter de retenir la chose entrainant leur chef loin d'eux.
La plupart de ceux qui tenaient un fusil l'avaient désormais lâché pour une arme de corps-à-corps, et la créature de métal avait disparu entre les arbres. Tania, tout en restant à l'écart –elle n'avait clairement pas les compétences requises pour affronter de tels adversaires–, s'efforçait de se rendre utile comme elle pouvait. Ses lumières colorées et autres sortilèges parvinrent à distraire quelques uns des assaillants, mais force était de constater que sa présence n'était pas décisive.
Les yeux de Beholder, déjà redoutables lorsqu'il ne s'agissait que d'observer, se révélèrent bien plus dangereux encore en combat. À chaque mot qu'il pronnonçait, des rayons de couleurs diverses émergeaient de son regard, qui frappaient dûrement les adversaires parvenant à rester hors de portée de son bâton, qui balayait impittoyablement l'air devant lui.
La dague qu'Angel tenait dans sa main gauche tranchait tout ce qui avait la mauvaise idée de s'approcher trop près de lui, tandis que l'arbalète à répétition fixée à son autre main déchargeait ses traits comme des éclairs. Près de lui, Rempart avait dédaigné son énorme bâton et attrappait ses adversaires à mains nues, les frappant les uns contre les autres ou les envoyant rouler au loin.
Tania reconnut également la femme qu'ils avaient secouru dans la forêt quelques jours –qui lui semblaient une éternité– plus tôt. Manifestement bien remise de ses blessures, une dague dans chaque main, elle paraîssait bien décidée à se venger de sa dernière rencontre avec les Garùns, car plus d'un fut durement touché par ses coups.
Bien que peu nombreux, cependant, les assaillants étaient d'une grande habileté et d'une force particulièrement élevée, et parmi ceux qui durent battre en retraite, trop blessés pour continuer à combattre, on comptait davantage de membres de la guilde. Heureusement, comme si les combattants s'imposaient de respecter au moins en partie la trêve sacrée que l'on observait traditionnellement durant la période des fêtes de l'hiver, aucun coup ne semblait donné pour tuer.
Le regard de Tania fut soudain attiré sur un côté du "champ de bataille". Eiko, qui avait été aux côtés d'Angel et de Beholder quand elle avait donné l'alarme y combattait un guerrier Garùn, toujours vêtue du manteau de nuit qu'on lui avait fait mettre pour la fête. Contrairement aux quelques autres Kandhrans qui s'étaient joints à l'équipe de secours, elle utilisait davantage son arme que sa magie. C'était d'ailleurs une arme étrange, ressemblant à une épée courbe dépourvue de garde, qu'elle maniait à deux mains, la lame vers le bas.
Tout en combattant aussi vivement que l'éclair, elle chantait à pleine voix un air doux, qui donnaient à ceux qui l'entendaient, malgré l'agitation du moment, une étrange sensation de calme et de bien-être. Mais soudain, son adversaire déborda ses défenses et lui planta sa propre lame à travers la poitrine. Le chant s'arrêta aussitôt, et avec lui tous les autres affrontements. Tous les regards s'étaient tournés vers elle et son adversaire.
Vous n'auriez... pas dû... faire ça... Avec un sourire étrange, elle saisit son adversaire par le col, posant son autre main sur l'arme qui la traversait de part en part. Une flamme gigantesque s'éleva de sa blessure, les avalant tous deux. Quand le feu se dissipa, elle se tenait debout, indemne, tandis que l'arme du Garùn était tombée au sol. Du guerrier lui-même, comme du long manteau de nuit, il ne restait que des cendres.
Ce fut le signal qui décida les assaillants à battre en retraite aussi vite que leurs jambes le leur permettaient.
Pendant que les autres se chargeaient de s'occuper des blessés, Tania s'approcha de la barde
Comment avez-vous fait ça ?
Celle-ci tourna vers elle un regard bienveillant.
Oh... On dirait que je ne suis pas encore aussi célèbre que certains veulent me le faire croire Elle sourit, épousseta quelque peu ses vêtements –manifestement ignifugés– et inspira longuement avant de répondre
Eh bien, c'est arrivé peu après ma naissance... ce qui remonte désormais à quelques mille cinq cent ans...
Elle quitta Tania du regard pour poser ses yeux sur un point vague dans le ciel
Un Phénix est tombé en cendres non loin de mon berceau. Le vent a porté quelques unes de ces cendres jusqu'à ma bouche, et je les ai avalé. Quand l'oiseau a ressucité dans son bain de flammes, une partie de ses pouvoirs m'a été transmise.
– Et depuis, personne n'a jamais réussi à se débarrasser d'elle. Pandore s'était approchée à son tour. Eiko répondit en riant à son amie
C'est à peu près ce que j'allais dire, oui. La jeune magicienne tourna alors ses yeux vers l'adolescente
Ce qui fait qu'aucune de nous trois n'est entièrement Brennane. Car c'est ton cas à toi aussi, non ? Je l'ai su quand tu as lancé ce sortilège à la fin de notre duel, l'autre jour. Tu es en partie Guarde.
Notes
(1) Les choses ne se produisent jamais deux fois de la même façon, Lucy.
Chapitre Quatorzième: Nouvelles dispositions.
Mordred.
Lorsque Galaad et Mordred eurent tous deux atteint l'âge de douze ans, le Roi ordonna que leur apprentissage fut prit en charge par les meilleurs en leurs domaines. Le fils du Chevalier et le fils de la Sorcière se trouvaient en effet compter en haute place de cette nouvelle génération, et, espérait-il, l'un d'eux serait peut-être celui qui mettrait un terme à la Quête.
L'on fit alors venir les deux jeunes gens jusqu'au Château, car l'un résidait au Royaume d'Armor, pays de ses ancêtres, et l'autre aux côtés de sa mère, en Avalon. Là, on les confiat à la charge de leurs nouveaux maîtres: Sire Percival devrait leur apprendre le maniement de l'épée et l'honneur des chevaliers, et l'Enchanteur lui-même leur transmettrait son immense savoir.
Dès lors, il apparu qu'à Galaad seul revenait le titre de meilleur des Chevaliers. S'ils rivalisaient à l'épée comme si rien ne les départageait, et si le sang maternel dotait Mordred d'un redoutable talent magique, ce dernier cependant avait prit en héritage les travers de la Sorcière, et accordait davantage d'importances aux rites et aux croyances payennes qu'à la Quête.
Il ne voulu d'ailleurs pas en démordre alors qu'il grandissait, et si Galaad apprenait les arts et les manières les plus nobles avec tout le soin qu'il convenait à son rang, Mordred avait d'autres penchants, préférant la compagnie de jeunes camarades de jeux à celle des prêtres et des chevaliers. À l'âge de quinze ans, alors que Galaad préparait son adoubement, lui se mettait à courir les jupons.
Cal Jerreos, extrait de "la Quête du Sangreal", 0026.
Forêt de Leeshan, Tieffla, 25 jour de Danael 1404
Les échos de la bataille étaient passés, mais ceux de la fête également. La nouvelle de la disparition brutale de Shadefire avait emporté l'esprit détendu des membres de la Guilde. Une sorte de tension s'était emparée de la forêt. Si l'homme qu'on leur avait enlevé avait été un modèle pour les plus jeune et un excellent camarade pour les "anciens", dont nombre d'entre eux avaient eu la vie ou la liberté sauvée par ses meilleurs coups d'éclats, l'attaque, surtout en ce jour, leur rappelait également que le temps de l'insouciance touchait à sa fin. La menace pressentie par Pandore, et contre laquelle les trois chefs de la Guilde les avaient mis en garde longtemps avant l'arrivée de la jeune Kandhrane, se révélait beaucoup moins lointaine que ce qu'ils avaient espéré.
Seul parmi tous, Beholder conservait son calme habituel et ne semblait pas abattu le moins du monde. Ce qui, connaissant son aptitude habituelle à aprécier les surprises, était d'autant plus déroutant. La situation devait cependant lui sembler suffisamment grave pour lui faire faire ce qu'il ne faisait d'ordinaire jamais: prendre place sur le podium improvisé et s'adresser lui-même à l'ensemble des présents.
Oui, messieurs. Oui, l'heure est grave. Mais cependant, peut-être pas autant que vous semblez le croire. Il marqua une pause, observant ses auditeurs. Croyez-vous vraiment qu'ils aient pu nous frapper à proximité de l'une de nos meilleures bases sans que nous le voyions venir ? Sans que je le vois venir ?
Nous ignorions, il est vrai, quand et où se situerait exactement cette attaque, et qui de nous trois serait visé. Nous ignorions que les Shalezzims choisiraient le mauvais camp et s'allieraient à nos ennemis. Mais nous savions que ceux-ci allaient venir chercher un otage.
Shadefire a choisi ce qui vient de lui arriver. Nos adversaires croient nous avoir atteint à la tête... mais ils n'ont fait que faire entrer le plus redoutable de nos renards dans leur poulailler. À nous de faire en sorte que tout se passe tel qu'il l'avait prévu.
Un long silence suivit cette déclaration. Angel, à son tour, vint poursuivre la harangue. Ils l'ont prit vivant. Ils auraient pu le tuer, mais ils l'ont prit vivant. Est-ce donc pour mettre un terme à son existence en captivité ? S'ils avaient voulu sa mort, ils avaient toutes les raisons de le faire sous nos yeux.
Non, nous pouvons être persuadés qu'ils veulent le garder vivant. Aurais-je alors besoin de vous rappeler de qui nous parlons ? Savez-vous seulement de combien de prisons Shadefire s'est sorti, seul et sans aide ? Ayez confiance: nous entendrons bientôt de nouveau parler de lui, et il y a fort à parier que ce soit de sa propre bouche.
Mais d'ici-là... Puisqu'il voulait que cette fête soit aussi réussie que possible pour chacun d'entre vous, tâchons de faire en sorte que ce soit le cas. Et lorsque la nuit tombera, nous ferons honneur à la dernière décision dont il nous ait fait part!
Camp Shalezzim, Tieffla, 27 jour de Danael 1404
Deux jours s'étaient écoulés depuis la fin de la fête. Même s'il n'avait eu que les échos lointains d'un feu d'artifice qui avait pourtait dû être grandiose, Seth était plutôt content d'être resté enfermé au camp. Bien plus que la solitude, qui le réconfortait, l'inactivité de sa mission l'épuisait. Ici, au moins, il avait de quoi s'occuper –ne serait-ce que s'exercé au maniment de son arme sur un terrain d'entrainement adapté.
Aussi, alors que les autres équipes commençaient à reprendre leurs activités, s'efforçait-il de chercher le courage de reprendre la sienne. La nuit était tombée, et il avançait simplement dans l'ombre, écoutant ses camarades discuter entre eux. Les propos d'un groupe d'hommes d'âge mur, non loin, au coin d'un feu, lui firent soudain dresser l'oreille.
Les deux qui restent essayent encore de fanfaronner comme si tout était normal... Ils disent que ce type savait qu'on allait venir, et qu'il s'est laissé prendre quand même. Et le pire, c'est que les autres ont l'air d'y croire.
– Quel genre de gens sont-ils, à prendre leur chef pour un pareil idiot ?
– S'il est à la hauteur de sa réputation, je doute qu'il soit si idiot que ça.
– N'empêche qu'ils préfèrent croire que leur chef s'est suicidé plutôt que d'admettre qu'on a pu les prendre par surprise. Qu'est-ce que les Garùns peuvent bien avoir dans la tête pour se méfier d'eux ?
Le prisonnier. Son arrivée avait provoqué de nombreuses réactions, mais la plupart de ceux à qui Seth avait parlé ignoraient qui il était et les raisons de sa présence. Ceux-là semblaient en savoir plus long, et l'adolescent eu soudain envie que ce soit son cas également.
La tente dans laquel était retenu le prisonnier n'était pas gardée. Sans doute, certains qu'il n'y avait aucun risque, ceux chargés de cette tâche s'étaient éloignés pour se livrer à d'autres activités. Après avoir rapidement vérifié que personne ne regardait dans sa direction, Seth se dit en pénétrant dans la tente qu'il ne leur en voulait pas le moins du monde. Il connaissait l'ennui de surveiller quelqu'un qui ne fait rien d'intéressant.
L'intérieur n'avait à première vue rien de franchement exceptionnel, à part la cage qui occupait l'un des côtés. De l'autre, une simple table, sur laquelle était posée une lampe allumée, un siège qui semblait plutôt confortable, et rien d'autre. Et dans la cage... Gregan ?
Assis par terre, l'homme releva sa tête et posa les sombres flammes de son regard sur l'adolescent, le dévisageant. Seth. Il marqua une pause avant de reprendre, pour lui-même Seth en Shalezzim... Daniel avait donc raison, finalement.
– Daniel ?
– Oh, quelqu'un que tu rencontreras probablement d'ici quelques temps. Ce n'est pas important pour l'instant.
D'un mouvement vif, le chef de guilde s'était mis sur ses pieds. L'adolescent s'était approché de la cage. Pourquoi es-tu là ? Qu'est-ce qu'ils te veulent ?
– C'est une longue histoire, et je ne crois pas que nous ayons le temps d'en parler. Tu te rappelles d'Esperkand ?
– Votre guilde, oui... Maman en avait fait partie, je crois.
– Eh bien, il se trouve que tes... nouveaux employeurs ne nous apprécient pas particulièrement. Et ils ont pensé que me séparer des autres était un moyen d'y remédier.
Seth avait tiré un couteau de sa ceinture et l'approchait de la serrure de la cage. Shadefire l'arrêta vivement. Que fais-tu ?
– Je te sors de là. Je peux pas les laisser t'emmener.
– Oh que si, tu peux. Si tu me libères maintenant, tu ne feras qu'attirer des soupçons sur toi. Si tu veux vraiment m'aider, il y a d'autres choses à faire.
L'adolescent et son ancien mentor se dévisagèrent un instant mutuellement, puis Seth prit la main de Gregan et y placa son couteau Je ne vais au moins pas te laisser désarmé. Le Chef de guilde saisit l'arme, la fit tourner entre ses doigts, puis disparaître comme à son habitude. Merci.
Le jeune Shalezzim s'approcha de l'entrée de la tente et s'assura vivement que personne n'était aux alentours. Si je ne peux pas te sortir de là, alors qu'est-ce que je peux faire d'autre pour t'aider ?
– Prendre contact avec ceux de la guilde. Les rassurer à mon sujet. Si tu peux toi-même sortir de ce camp, bien sûr.
– Pour ça, ça devrait aller. Oh... Ils ont l'air d'être plutôt bien renseignés sur ce qui se passe chez vous...
– Nous nous doutions qu'ils nous avaient envoyé un espion, mais nous n'avons pas réussi à le démasquer. Tu pourrais peut-être, toi, tu les connais mieux que nous...
– Je connais quelques Shalezzims, mais c'est tout.
– C'est déjà mieux que rien.
Ils restèrent silencieux un instant, puis Seth reprit Mais pourquoi est-ce qu'il faut que ça se passe comme ça ?
– On joue avec les cartes que le destin nous donne, Seth. Si la situation ne te plait pas, tu peux essayer de la changer.
– Pourquoi est-ce que les Garùns vous en veulent ? Pourquoi est-ce qu'ils sont venus nous chercher ?
– Tout ce que je suis sûr de savoir, je l'ai apprit de personnes à qui je ne peux plus poser de questions depuis aussi longtemps que toi. Le reste n'est que suppositions de ma part.
– Ça a... à voir avec Maman, n'est-ce pas ? Et avec moi ?
La voix du Chef de guilde se fit plus grave, plus sérieuse. Est-ce que tu te rappelles du nom d'Enabas Feogan ?
– C'est celui de mon géniteur... et du meurtrier de ma mère.
– Et de l'un des plus grands sorciers du clan Urmahn. C'est l'homme qui a réuni tous les clans Garùns pour les lancer à l'assaut de l'Empire. Oui, Seth, cette histoire a énormément à voir avec ta mère et toi. Il se tût un peu avant d'ajouter Et ne vas pas croire que tu peux le ramener du côté lumineux. Il est...
– Mauvais jusqu'à la mœlle, je sais. Il n'y a jamais eu de bon en lui.
Seth !
Peu après que l'adolescent soit sorti de la tente-prison, son camarade d'entrainement le rejoignit. Dans l'obscurité du camp, il ne semblait y avoir personne aux alentours. Tu as parlé au prisonnier ?
– Non. J'ai parlé à un vieil ami.
– Seth... Qu'est-ce que tu... ?
– Je ne suis pas un Enfant de Shale, moi, Zaahn. Pas comme vous. Je suis un gamin que vos prêtres ont ramassé sur la route. Il pointa la tente du doigt Et le type dans cette cage est ce qui, pour moi, se rapproche le plus d'un membre de ma Famille. Je ne dis pas que je ne crois pas en Shale ou quoi que ce soit comme ça. J'ai lu tous vos livres sacrés, et il y a plein de choses bien dedans. Mais ce que Xarz et les Garùns sont en train de nous faire faire, ça n'y ressemble pas du tout, alors si je dois choisir entre ce qui reste de ma vie d'avant et des préceptes que vous n'avez même pas l'air de suivre, mon choix est déjà fait!
Les deux adolescents se regardèrent un instant, puis Zaahn baissa les yeux. Je... Je ne vais rien dire. Je ne t'ai pas vu, je ne suis au courant de rien. Mais tu ferais mieux d'éviter de dire ce genre de choses devant n'importe qui...
Baarn Thor, le lendemain.
Lawn, est-ce que je peux te parler ?
Ryan avait choisi d'aborder la jeune Corannéane au détour d'un couloir peu fréquenté de la Cité Secrête, alors qu'ils étaient seuls, et le ton de sa voix avait quelque chose d'étrange. Qu'est-ce qu'il y a ?
– Tu m'as dit que Seth... était parmi les Shalezzim, non ?
– Et si je l'avais dit ? Semblant s'attendre à entendre quelque chose de désagréable, l'adolescente avait répondu du ton le plus froid et cassant qu'elle avait pu trouver. Le Jihdéan hésita, puis poursuivit.
Eh bien, je... Ça fait plusieurs jours que j'y pense. Depuis l'attaque, en fait. Les pirates comme ton père ont l'air d'être plutôt en bons termes avec votre Maejùnn, qui est le cousin de notre Yggdrasil. Et la Guilde d'Esperkand est plus ou moins alliée aux pirates.
– Et alors ?
– Alors je crois que dans les évennements qui vont suivre, la Guilde est dans ce qui se rapproche le plus du camp d'Yggdrasil... de mon camp. Et les Shalezzims ont bien l'air d'être dans l'autre.
La jeune femme le dévisagea sans répondre, mais son regard noir indiquait qu'elle savait parfaitement ce qui allait suivre.
Yggdrasil m'a plus ou moins charger de retrouver Seth, parce qu'il devait avoir un grand rôle à jouer. Mais il n'a pas donné plus de précisions. Il n'a pas dit quel était ce rôle, ni ce que je devais faire quand je l'aurais retrouvé.
– Et toi, avec ta tête de pioche qui ne voit que tout en noir ou tout en blanc, tu t'es dis que Seth pourrait être notre ennemi, et qu'il faudrait que tu le tues.
Un silence géné s'installa avant qu'il n'acquièce. J'espère que non, mais... il faut garder cette possibilité à l'esprit... Si jamais...
– Tais-toi, et regarde-moi! Elle l'attrappa par le menton et lui fit redresser la tête, insistant sur chaque mot Seth est mon ami. Retirant sa main, elle recula de quelques pas Si tu tentes de lui faire quoi que ce soit avant que j'ai pu passer un moment seule avec lui, je jure sur l'Océan que c'est moi qui te tuerais. Et elle tourna les talons, sans prêter attention à ses tentatives de la rappeler.
Ignorant ce qui se passait quelques couloirs plus loin, Angel, Eiko, le Professeur Relm et Pandore étaient réunis dans l'une des salles de travail de cette partie de la cité souterraine. Avec tous ces évennements, nous n'avons pas eu l'occasion d'en reparler plus tôt, mais Shadefire suppose que nos jeunes gens vont avoir des armes à trouver, et celle qui nous était venue à l'esprit pour cette jeune demoiselle –à savoir le Sceptre d'Urdan Necromant– ne semble pas lui convenir...
– Ce en quoi elle a parfaitement raison, ne vous en déplaise. Le Professeur Relm s'était levé, s'exprimant comme si elle donnait court à ses étudiants Voyez-vous, nous n'avons ordinairement pas pour habitude d'encourager que l'on accorde une valeur émotionnelle propre aux objets, mais celui-ci est une exception. Certes, il s'agit de l'un des artefacts magiques les plus célèbres –bien que, comme elle vous l'a probablement dit elle-même, sa notoriété ne soit pas gage de puissance, car la baguette ne fait pas le magicien–, mais c'est également l'arme qui causa le plus de dégât à tout ce que notre Peuple et notre Guilde représente. C'est à peu près comme si vous demandiez à votre jeune prince Jihdéan de manier l'arme de Zanar, ou à votre jeune Pirate de porter l'uniforme et le pavillon des marins-soldats d'Arnamie. Quel seraient, selon vous, leurs réactions ?
– Je comprends... je dois vous avouer que, pour ma part, je me suis plus intéressé à des personnalités telles que celle de Stanth. Urdan était véritablement si terrible ?
– Oui. La voix d'Eiko était teintée d'émotion, on eût dit qu'elle allait se mettre à pleurer. Oui, il était aussi terrible qu'on le dit, et plus encore. J'ai vu de mes yeux certaines de ses actions, et leur souvenir peuple encore mes cauchemars après mille quatre cent ans. Son instrument de mort aurait dû être détruit, et si vous souhaitez l'exhumer de sa prison actuelle, j'ose espérer que ce sera pour mettre enfin un terme à son existence.
– Bon... Compte tenu de la situation actuelle, laissons-le où il se trouve pour l'instant, nous réfléchirons à cette option plus tard. Dans ce cas, je suppose qu'il ne me reste plus qu'à m'en remettre à vos lumières: admettant que Pandore doive obtenir une arme spéciale, comme cela semble être le cas de plusieurs de ses camarades, en verriez-vous une qui lui conviendrait ?
– Admettant cela... Eh bien, que savez-vous des Sorciers d'Avalon ?
Angel marqua une pause avant de répondre au professeur Relm. Guère plus que ce que tout le monde sait depuis le roman de Jerreos... Si ce n'est qu'il me semble que la tradition Rysianne en a conservé une autre version, et que je doute que vous pensiez au bâton de l'Enchanteur.
– En effet. Les romans de Jerreos et de ceux qui s'en sont inspirés n'ont conservé qu'un unique point de vue sur cette légende. La plupart des personnages qu'ils ont présentés comme mauvais n'avaient pour seul "tort" connu que de ne pas se préoccuper de leur fameuse quête sacrée. Morgane Lafaye, par exemple, reine d'Avalon, est présentée comme un personnage des plus noirs dans leurs récits, mais pas dans la tradition Rysianne.
– Je comprends. Mais où voulez-vous en venir ?
– Au fait qu'Avalon ait été l'un des plus haut lieux de magie de toutes nos légendes. Il se trouve que tous les artefacts originaires de ce royaume, le bâton de l'Enchanteur y compris, s'ils ont jamais existé, ont disparu en même temps que lui, à l'exception d'un seul.
– Lequel ?
– La baguette que le jeune Mordred aurait emporté en quittant Avalon, présent de sa mère pour qu'il apprenne à utiliser la magie. Elle serait demeurée dans le château de son oncle.
Angel sourit. Voilà qui s'apparente plus à une chasse au trésor qu'à un cambriolage. Ça devrait plaire à notre petite Pirate. Bien, dans ce cas, il va nous falloir un peu plus de préparation que prévu. Nous allons retarder le départ de nos Cadets de quelques jours.
Marrihm, Tieffla, le même jour
On est là pour quoi, au juste ?
Ransen leva les yeux vers Pénombre Les Shalezzims et les Garùns semblent avoir disparu de la circulation depuis l'enlèvement, mais Behold pense qu'on a des chances d'en repérer quelques uns dans le coin. J'en sais pas plus, mais je suppose qu'il apprécierait de pouvoir avoir lui-même quelques otages pour pouvoir négocier en cas de besoin.
Le cadet fit mine de pencher de nouveau la tête vers le lacet qu'il faisait semblant de renouer. En réalité, son regard se porta vers le marchand qu'il s'était arrêté pour observer.
Comme souvent après les fêtes, le marché de Marrihm était particulièrement peuplé, les habitants de la capitale Tiefflane cherchant à profiter des remises sur les invendus. Dans ces conditions, quelques jeunes gens comme eux pouvaient facilement passer inaperçu dans la foule.
Jed, comme Astrid, parcouraient les étals, faisant semblant de chercher au hasard. La jeune femme avait déjà repéré Novan, qui avait pour l'occasion sortit son matériel d'artiste et semblait fort occupé à prendre des croquis de la fontaine occupant le centre de la place, et quelques autres cadets dont elle avait oublié le nom.
Tania fut la dernière du groupe qu'elle identifia clairement: vêtue comme elle l'était, l'adolescente passait aisément pour une apprentie marchande ayant échappé un temps à son travail. Un groupe de gamins l'avaient enrôlé de force dans une bataille de boules de neiges. Et à peine Pénombre avait-elle repérée son amie que celle-ci, manquant la cible qu'elle faisait semblant de viser, frôla la voleuse d'un de ses projectile.
Fais attention, je pourrais riposter.
– Ah, mais, je n'attends que ça, tous ces gamins visent aussi mal que moi.
Après avoir échangé un sourire complice, les deux jeunes femmes reprirent chacune leur activité.
Au bout de quelques instants à parcourir les étals en regardant davantage les passants que les marchandises, Astrid cru remarquer quelque chose d'étrange. Un objet de petite taille était accroché sur un mur proche, suffisemment peu visible pour que personne d'autre n'ait semblé le remarquer.
Intriguée, elle s'approcha aussi discrètement qu'elle le pouvait. Il s'agissait d'une sorte de broche, de laquelle dépassait un morceaux de papier. Sur lequel était dessiné un symbole qui lui parraissait familier. Décrochant la broche du mur, elle déplia la feuille: c'était l'un des sceaux de Shadefire, une marque qu'il laissait pour identifier ses messages.
Son cœur bondit dans sa poitrine, et elle se pencha sur l'écriture –qui ne semblait pourtant pas être celle du chef de guilde. Le message était court.
« Ai repéré quatre d'entre vous.
Ils vous ont probablement tous trouvé.
Sont deux Garùns. À l'entrée de la ruelle, en face. »
Elle leva instinctivement les yeux: deux individus se tenaient effectivement à faible distance d'une ruelle s'ouvrant exactement à l'autre bout de la place, qui se déplacèrent hors de son champ de vision dès qu'elle les eût trouvé du regard. Elle chercha de nouveau Jed, mais celui-ci avait disparu. Novan, en revanche, était toujours près de la fontaine, et Tania venait de prendre ses distances d'avec le groupe de gamins, comme pour souffler un peu. Elle les prévint rapidement par la pensée.
Tu crois qu'ils t'on repéré ?
– Presque sûre. Mais on peut quand même leur tendre un piège. Suivez-moi à distance.
Et, après que ces camarades aient mentalement acquiécé, elle s'avança résolument vers la ruelle en question.
Une impasse.
La ruelle dans laquelle elle venait de s'engager n'avait pas de sortie de l'autre côté. Et le temps qu'elle s'en rende compte, les deux hommes l'avaient rejoint, bloquant le passage.
Laisse-toi faire, mignonne, ça vaut mieux.
– Eh, qu'est-ce que vous... ?
– Inutile de jouer ton numéro. Vos incapables de chefs feraient mieux de ne pas envoyer les mioches à leur place...
Les deux hommes venaient de sortir chacun un couteau. Pénombre recula, et ils s'avancèrent au même rythme, s'éloignant de l'entrée de la ruelle.
Tu espères quoi ? Gagner tu temps ? Tes copains n'arriveront pas assez vite pour te sauver...
– Que tu crois.
Avant que les hommes aient pu réagir à la réponse de Novan, un ange identique à celui qui décorait la fontaine s'était matéralisé devant eux, qui les envoya rouler au sol en deux coups. Le jeune homme se précipita pour relever son amie.
Toujours avoir un bon dessin sur soi
Mais son clin d'œil s'effaça lorsqu'il se rendit compte qu'en focalisant son attention sur Pénombre, il avait cessé de maintenir sa créature en vie, et que celle-ci avait disparue en fumée. Les deux hommes s'étaient relevés, leur bloquant l'issue.
Comme c'est mignon, ils viennent se faire tuer à plusieurs.
L'un des deux Garùns se lança à l'assaut, et si Pandore n'avait pas eu le réflexe de sortir son bâton-machine, lequel se déploya aussitôt en bouclier, le couteau lui aurait traversé le corps. Semblant à peine surpris, l'homme se remit en position de combat.
Fallavilina! Les grains de lumières fusèrent depuis l'entrée de la ruelle. Tania était arrivée à son tour, mais le deuxième homme s'était déjà retourné contre elle, prêt à la tuer d'un simple geste. Les trois adolescent réalisèrent alors seulement qu'ils avaient beau être plus nombreux, aucun d'eux ne savait suffisemment se battre pour pouvoir espérer prendre le dessus facilement.
Une mêlée confuse s'engagea, Astrid tentant de se protéger et de protéger Novan en maniant son arme du mieux qu'elle pouvait, tandis que Tania usait de tout son arsenal magique pour tenter de venir à bout de son adversaire, qui semblait ne pas s'en soucier le moinds du monde.
Et puis, juste au moment où Novan parvenait à rassembler suffisamment ses esprits pour refaire apparaître son ange de pierre, une autre silhouette fit irruption sur le champ de bataille. Entièrement vêtu de sombre, jusqu'à la capuche qu'il portait, il s'était laissé tombé depuis le toit. Alors que l'ange commençait à affronter le Garùn s'en prennant à Pénombre, le nouveau venu se jeta contre celui qui attaquait Tania.
L'échange de coups qui suivit fut assez difficile à suivre, mais au final la jeune voleuse était parvenue à assommer son adversaire pendant que celui-ci était occupé par l'ange, et l'inconnu, bien qu'ayant manifestement des aptitudes au combat nettement plus réduites que son adversaire, était également parvenu à détourner suffisamment ses esprits de Tania pour que celle-ci puisse enfin trouver un sort capable de l'assomer.
L'inconnu remit vivement la capuche qu'il avait perdu dans la bataille, n'ayant laissé aux cadets le temps de voir de son visage qu'une mèche de cheveux couleur de saphir.
Aux Cinq-Chopes. Demain, à onze heures. D'un saut brusque, il s'accrocha à quelque chose sur le mur et escalada rapidement le toit, disparaissant par le chemin par lequel il était venu.
Aux Cinq-Chopes ?
– C'est un Café-Théâtre pas très loin d'ici(1), je crois. Piège ou rendez-vous ?
– Je suppose qu'il ne nous a pas sauvé la vie pour nous tendre un piège... Mais Behold sera sûrement d'un autre avis. En attendant, il faut qu'on trouve Jed et les autres avant que ces deux-là ne se réveillent.
Notes
(1) Dans le district du Pont, à côté de l'échope du tanneur.
Chapitre Quinzième: Retrouvailles
Transports en Commun
Chevaux et Lihnfahls s'avèrent particulièrement utiles pour transporter quelques individus ou une cargaison réduite, mais leur intérêt est assez limité lorsque l'on désire amener un grand nombre d'hommes d'un endroit à un autre: il faut alors compter un tel nombre de monture que la conduite du véhicule en devient malaisée.
Lorsque la question s'est posée pour nos ancêtres de remplacer les anciens véhicules antiques, dont les moteurs consommaient l'Huile de Roche à outrance, ils ont donc d'abord cru qu'en ce domaine de transport de masse, le chemin de fer, nécessitant de nombreux aménagements mais pouvant fonctionner sans l'aide du précieux élément, allait s'avérer la seule solution viable.
Cependant, Nature, une fois encore, semblait vouloir nous impressionner de sa capacité à satisfaire nos besoins par sa seule aide. D'un voyage en une région dont on a depuis oublié la localisation (probablement, comme souvent, quelque part en les Terres Sauvages), quelque explorateur rapporta la découverte d'une créature étrange. Grande presque comme un éléphant mais dénué de trompe et entièrement revêtu d'une fourrure grise, les Chorbans, tels qu'il les nomma, semblaient aptes à tirer à une vitesse proche de celle du cheval des véhicules d'une taille largement suffisante pour contenir au moins une demi-centaine d'hommes, ainsi que le poids que représentait un pareil équipage lorsque complet.
L'on se chargeât alors de capturer quelques uns de ces animaux et de les amener jusqu'à nous. Comme ce fut également le cas pour les Lihnfahls, il semble que ces animaux se soient acclimatés aux plaines fertiles de Tieffla, car on en croise désormais quelques uns y vivant à l'état naturel.
Mais c'est davantage au niveau des villes que ces utiles bêtes se firent les plus nombreuses: grâce à leur puissance, on parvenait à mettre en place des réseaux de véhicules permettant de déplacer ceux de la population qui n'avaient les moyens ou l'envie d'avoir leur propre monture.
Cal Jerreos, extrait de "Bêtes et Hommes", 0012.
Marrihm, Tieffla, 29 jour de Danaël 1404
Tout était sombre. Aucune lumière. Son corps flottait dans le vide absolu. Etait-il vivant, ou mort ? Il ne le savait pas. Quelle importance, puisqu'il aurait totalement cessé d'exister dans quelques instants ?
Il avait perdu la dernière bataille. Il avait été aspiré dans ce vide sans fin d'où l'on ne pouvait revenir. Tout ce qu'il aimait, tout ce pourquoi il avait lutté... Plus rien ne le protégerait désormais. Tout allais disparaître après lui. Rien ne subsisterait.
Il pouvait sentir les formes évoluer autour de lui. Tout ce qui l'avait précédé en ce lieu était ici. Tant et tant de ses compagnons d'armes tombés au combat. Les trésors de savoir et de connaissances qu'il aurait voulu pouvoir découvrir. Jusqu'à ce qui avait été la plus grande et la plus belle cité qu'Hera ait porté, tout avait été balayé sans qu'il n'y puisse rien.
Il avait perdu cette guerre avant même de la commencer. Pourquoi avait-il été celui qui devait protéger contre ce Fléau ? Il n'avait jamais été à la hauteur de cette tâche.
Ce n'est pas ce que tu penses.
– Je sais.
Elle se dressait devant lui, lumineuse, comme une égide le protégeant du vide dévorrant.
Je suis désolée... J'aurais tellement voulu pouvoir rester avec toi...
– Je fais ce cauchemar toutes les nuits depuis tout ce temps... pourquoi est-ce que je n'ai pas pu te voir plus tôt ?
– Ce n'est pas un cauchemar. C'est son royaume. Les ultimes portes, au delà desquelles il n'y a plus rien. Il tente de t'attirer en lui pour te détruire comme il a détruit tout ce qu'il a attiré jusque là. Mais tu es plus fort que vous ne le croyez tous les deux. À chacune de tes venues ici, tu apprends de lui autant que lui apprend de toi. Au bout de tout ce temps, tu en as apprit suffisamment pour me rappeler.
– Est-ce que tu es...
– Non. Je suis au delà de la vie et de la mort. Je puis demeurer ici et répondre à ton appel, mais je reste prisonnière de ce lieu. Je n'en sortirais plus, ni pour vivre, ni pour mourir.
– J'ai... j'ai vu Gregan, il y a quelques jours.
– Je sais.
– Est-ce que ce qu'il a dit est vrai ?
– Au sujet d'Enabas ? Tu connais déjà la réponse.
– Est-ce que j'ai fais le bon choix ?
– J'ai fait le même que toi. Et cela fait vingt ans que je me pose cette question.
À mesure que la voix d'Aelyn s'effaçait, son corps semblait faire de même. Elle devenait peu à peu de plus en plus transparente, et la brume noire s'étendait autour du jeune garçon.
Maman...
– Tu me reverras bientôt. À présent, éveille-toi, Seth. Tu as d'autres personnes à rencontrer.
Il ouvrit les yeux. Tout était calme. Les premières lueurs de l'aube commençaient à chasser la pénombre de la nuit.
Onze heures. L'inconnu n'allait sans doute plus tarder à se montrer.
Ça m'étonne vraiment que Behold ait accepté.
– Oh, il doit penser qu'on a pas assez de valeur pour que ce soit la peine de prendre des précautions.
Pénombre et Novan échangèrent un sourire amusé. Le chef de guilde leur accordait certainement plus d'importance que cela, ne serait-ce que parce que Shadefire et Erellon leur en accordaient, mais il ne le reconnaîtrait certainement pas de sitôt. Il avait effectivement accepté que les trois jeunes gens se rendent au rendez-vous fixé par le mystérieux intervenant de la veille, non sans leur recommander la plus grande prudence. L'étrange couleur de cheveux de l'iconnu le désignait probablement comme membre de l'une des castes Shalezzim.
À cette heure encore matinale, les abords de l'établissement étaient peu fréquentés. D'ici quelques instants, cependant, une partie des habitants de la capitale prendraient leur pause de midi, et le nombre de visiteurs en augmenterait d'autant. Seule parmis eux à avoir partiellement aperçu le visage de l'individu, Tania était restée à l'écart, afin de tenter de le repérer de plus loin.
Sur le mur, là-bas !
Suivant du regard la direction qu'elle leur indiquait mentalement, les deux jeunes gens remarquèrent à leur tour une sorte de broche accrochée au mur, assez semblable à celle trouvée la veille par Pénombre.
Ça n'y était pas il y a quelques minutes. Tu l'as vu la poser ?
– Aperçu, disons. Encore habillé en noir. Il doit chercher à être invisible, mais il n'a pas l'air aussi doué que toi.
Pendant qu'Astrid examinait les environs, Novan retira discrètement la broche du mur et déplia le papier. Le sceau de la veille était également dessiné dessus. Angel, qui avait examiné le précédent, leur avait indiqué qu'il s'agissait d'une marque assez ancienne, que Shadefire n'utilisait plus depuis plusieurs années. Même si l'on avait forcé le chef de guilde à révéler certains de ses secrets, il était peu probable qu'il ait apprit à l'ennemis à effectuer cette marque-ci, qu'il avait probablement lui-même oublié.
Le message manuscrit, une fois encore, était court.
« Vous attends dans l'arrière cour. Suis seul. »
En fait d'arrière-cour, il s'agissait d'une sorte d'élargissement de la ruelle, servant sans doute à décharger les marchandises. Tout le personnel de l'établissement devant être occupé à l'intérieur, l'endroit était désert. Une fois encore, l'œil habitué aux détails de Novan fut le premier à repérer ce qu'il fallait voir: l'inconnu les observait sans bouger, debout sur le toit, de l'autre côté de la "cour". Un empilement de caisses contre le mur semblait permettre de grimper facilement à sa hauteur, ce qu'Astrid fit prestement dès qu'elle eût à son tour posé les yeux au bon endroit.
Vous n'êtes que deux ?
– Pour l'instant, oui.
Sitôt Novan monté à son tour sur le toit, il recula pour être hors de vue de la rue, et retira sa cagoule. Sous ses cheveux teintés de bleu et d'argent, son visage était celui d'un adolescent, qui parraissait légèrement plus jeune que les deux autres.
J'avais cru apercevoir aussi la fille qui était avec vous hier...
Pénombre et Novan se lancèrent mutuellement un regard, puis la jeune femme prit la parole. Merci d'être intervenu. Sans toi, nous y serions sans doute restés.
– Shadefire m'avait prévenu que vous tenteriez probablement quelque chose d'imprudent. C'est pour ça que je suis resté à côté.
– Tu lui as parlé ? Tu sais où ils l'ont emmené ?
– Il est retenu prisonnier dans un camp dressé à quelques lieues de la ville. Mais il refuse catégoriquement toute aide pour le sortir de là, et ils l'emmeneront probablement bientôt ailleurs.
– Mais comment ça se fait que tu nous aides ? Tu es un Shalezzim, non ?
– Pas depuis si longtemps que ça. Avant, il a été le petit protégé de notre Shadefire.
Tous trois sursautèrent en entendant la voix de Tania. La jeune femme les avait manifestement rejoint discrètement par les toits, sans qu'aucun d'eux ne la remarque. L'inconnu se retourna vers elle.
Je savais que je t'avais vu! Mais comment... ?
– Comment je sais ça ? Elle le toisa un instant, un sourire mystérieux aux lèvres, puis tendit la main comme pour se présenter. Tania Drak.
– Drak ? Tu es de la famille de Bayn Drak ?
– Sa fille, Seth. Ne me dis pas que tu m'as oublié ?
Il restat interdit un instant, puis saisit chaleureusement la main de la jeune femme des deux siennes Bien sûr! Waw, tu as... changé.
– Toi, pas trop. Sauf les cheveux, ils étaient mieux en noir.
Astrid et Novan se regardèrent de nouveau, surpris par la tournure des évennements. Alors, c'est lui, le fameux Seth ? Vous voulez peut-être qu'on vous laisse vous retrouver un peu ?
– Pas la peine. Tania avait retiré sa main et reprit un aspect sérieux. On aura sûrement le temps pour ça un peu plus tard. Pour l'instant, on doit parler de choses plus importantes.
On comprennait aisément ce qui préoccupait l'adolescente: tous les membres de la guilde n'avaient pas eu la même chance de les cadets. Si quelques autres Garùns avaient été capturés, les hommes du désert s'étaient aux aussi livrés à des attaques, et leur intention n'était pas de faire des prisonniers. Plusieurs voleurs avaient été blessés au cours de la journée précédente, et l'un d'entre eux avait été retrouvé mort. Les véritables hostilités avaient débuté.
Baarn Thor, le même jour
Mademoiselle Lawn, est-ce que je pourrais te dire un mot, s'il te plait ?
Le ton d'Angel semblait assez sévère pour que la jeune pirate s'écarte vivement du groupe de cadets avec lesquels elle se trouvait –ce qui ne la dérangeait pas outre mesure, puisqu'elle cherchait depuis quelques instants une excuse pour leur fausser compagnie– et rejoigne le chef de guilde dans les couloirs de la Cité Souterraine.
Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal ?
– Rien, désolé... Je suis anormalement à cran, avec ce qui se passe en ce moment. Non, en fait, tu pourrais même faire quelque chose de très bien, pour une fois.
– Autre que des corvées ? Et de quoi s'agit-il ?
– Eh bien, tu es la seule corannéane que je puisse rapidement contacter, et il me semble que les pirates ont plus l'habitude que nous de ce genre de conflit entre organisations souterraines...
– Oui, enfin... Tu sais, chez les pirates, ça se passe en mer, le plus souvent. Un bon abordage, et c'est finit.
– Ah ? C'est curieux, je m'étais pourtant laissé dire qu'une certaine jeune femme avait tenu tête à une bande de brigands débutants dans les rues de l'île Noble...
– Qui t'a dit...? ...je vais tuer ce Jihdéan!
– Moi, c'est Beholder qui va me tuer s'il apprend que je prends des conseils auprès d'une étrangère de quatorze ans. Alors, tu m'aides ?
Un éclat de rire plus tard, Lawn acquiéça, et tous deux entrèrent dans ce qui servait de centre de décision temporaire à Angel, devant lequel ils étaient arrivés en parlant. L'homme laissa la jeune femme s'assoir à son aise sur une table, au milieu d'une pile de rapports, et se dirigea vers un bureau improvisé de l'autre côté de la pièce.
Tu comprends, Behold à déjà eu à se frotter à la quasi-totalité des groupes louches qui nous avaient précédé dans les endroits où on voulait s'imposer. Shadefire a pas mal voyagé, et je suis sûr qu'il aurait eu sans problèmes quelques unes de ses grandes idées pour nous sortir de là. Mais moi, je n'ai connu que les conflits de faible intensité du Marrihm de quand j'avais ton âge, et les affrontements avec les gardes, qui sont encore loin d'avoir ce genre de méthodes. Ce que je te demande n'est pas bien compliqué: je voudrais simplement que tu me racontes –aussi précisément que tu peux, et si possible en évitant de rendre les choses plus poétiques qu'elles ne l'ont été– tout ce que tu sais des fois où ton père et les autres ont eu à faire la guerrilla sur le plancher des vaches. Tu dois connaître les évennements des années 1370 mieux que n'importe qui ici, non ?
Après un moment de silence, Lawn commença à raconter ce qu'elle savait.
En effet, durant cette décénie, l'Archipel avait subi une succession d'évennements qui n'étaient effectivement pas sans rappeler la situation actuelle de la guilde. Tout l'Empire –surtout Angel, bien qu'il joua les ignorants– savait qu'à cette époque, la province d'Arnamie, située au sud, au delà du désert, était entrée en rebellion. Au cours des affrontements qui avaient suivit, plusieurs mutineries s'étaient déclenchées dans la marine impériale, et certains de ces mutins, mis en fuite dans cette province, s'étaient mis en tête de conquérir le territoire indépendant de Corannea, à cette époque quasiment dénué de forces de défense.
Les noms aujourd'hui prestigieux des Capitaines Pirates Carla Knox et Kieran McHarrolck commençaient alors à acquérir une certaine renommée, et ces évennements contribuèrent à leur donner une renommée certaine. Les deux équipages intervinrent en effet pour beaucoup dans la défense de l'Archipel, affrontant les mutins impériaux aussi bien sur la mer que dans les îles. La jeune Lawn connaissait sans doute le récit de ces évennements mieux que n'importe qui de sa génération, car celui qui allait devenir son père, ayant servi dans l'équipage des deux capitaines, fut leur agent de liaison, et que c'est à la suite de l'un de ces affrontements qu'il rencontra la future Ashley Lawn, retenue en otage par les mutins.
Après avoir longuement évoqué tout ce qu'elle savait de ces évennements, la jeune femme passa aux récits d'autres épisodes de ce genre. Comme Angel s'y attendait, l'histoire des pirates n'en avait effectivement pas manqué. Lui écoutait en prennant des notes, posant parfois des questions auxquelles elle ne s'attendait pas. Lorsqu'elle eût terminé, il la remercia chaleureusement, mais elle en était venue à se demander pourquoi il lui avait demandé tout cela, car il semblait en avoir su aussi long au départ qu'à l'arrivée.
Marrihm
Après une longue discussion avec Seth, les trois adolescents avaient prit le chemin du retour vers la Cité Secrète. Ils connaissaient désormais la position exacte du camp Shalezzim et des renseignement sur les objectifs et cachettes de plusieurs groupes de Shalezzims en mission en ville. Autant d'informations précieuses qu'il fallait mettre à disposition d'Angel et de Beholder le plus rapidement possible, et en échange desquelles le Shalezzim n'avait demandé que deux choses: un moyen de les recontacter, et que conformément à ce qu'il disait être la volonté de Shadefire, on attende quelques jours avant de tenter quoi que ce soit dans l'enceinte de ce camp.
Mais dans l'immédiat, cependant, passé l'importance de leur rencontre, des soucis plus légers étaient revenus envahir leurs esprits. Le véhicule qui les ramènerait jusqu'à Leeshan venait de quitter Marrihm quand Pénombre se décida à poser la question qui lui brûlait les lèvres.
Tu as une raison particulière de lui en vouloir ?
– À Seth ? Pourquoi ?
– Oh, allons, Tania. Novan et moi avons tout vu, hein ? T'es pas toujours très démonstrative, mais admet quand même que pour des retrouvailles avec quelqu'un que tu n'as pas vu depuis des lustres et que tu croyais mort, c'était plutôt froid et distant. Même compte tenu du contexte.
La plus jeune du trio rougit légèrement et détourna un instant le regard, avant de le tourner de nouveau, d'un air furieux, vers son amie Nan mais t'as quand même pas cru qu'il m'avait juste pas reconnu parce que j'avais changé ? Ça se voyait que cet idiot m'avait carrément complêtement oublié!
– Vous étiez proches, tous les deux ?
– Nan, on a juste grandi dans la même maison et été élevés par la même personne...
– Ton père... ?
– Était son père adoptif depuis la mort de sa mère.
– Tu as dit qu'il était mort dans l'éruption du Darius, c'est ça ?
– J'ai dit que s'il avait été en vie, il m'aurait déjà retrouvé. Elle fronça soudain les sourcils Il y a quelque chose de bizarre...
– Ah non, ne change pas de sujet comme ça! Mais juste après la voix amusée de Pénombre s'en éleva une seconde, infiniment plus puissante et plus bestiale: le cri d'un dragon. Très proche.
Comme tous les passagers du véhicule, les trois jeunes gens se précipitèrent vers les fenêtres pour tenter de voir ce qui se passait. Un Drakhen courait dans leur direction avec la manifeste envie de planter ses crocs dans le Chorban... ou dans ce qu'il tirait. Tous eurent un mouvement instinctif de recul, la plupart parce qu'ils n'avaient jamais vu de tels dragons sauvages jusque là. Et les autres, parce que le vert-brun habituel de leurs peau était ici d'un gris sombre, presque noir. Croiser un tel dragon aussi près d'une grande ville humaine paraissait presque normal, comparé à cette étrangeté.
Le Chorban tenta d'accélérer, mais sa charge était lourde, et ses chances de semer la créature paraissaient bien minces. Lorsque soudain, une forme sembla tomber en piquet vers le dragon, passa près de lui, puis remonta hors de porté aussi vite qu'elle était descendue. L'animal, s'étant brusquement arrêté, secoua la tête, comme sous le coup d'une douleur subite, et regarda autour de lui.
Il repéra ce qui l'avait attaqué en même temps que les spectateurs anxieux: un aigle magnifique planait au dessus du dragon, semblant chercher à capter son regard. L'oiseau, presque aussitôt, piqua de nouveau, passant cette fois sous la queue de la bête avant de voleter autour de lui. Le dragon tenta cette fois de se débarasser du gêneur d'un grand coup de crocs, mais l'aigle, rapide, lui échapa sans soucis.
Une sorte de poursuite s'engagea alors, le dragon tentant d'atteindre l'aigle, et celui-ci esquivant chaque assaut, mais restant suffisamment proche pour que son adversaire croit encore pouvoir l'atteindre en quelques pas. Dès que les créatures furent assez éloignés pour que l'on soit assuré qu'ils ne prettaient plus attention au véhicule et que le départ de celui-ci ne causerait pas une nouvelle charge du dragon, le Chorban reprit sa route.
Les trois adolescents se regardaient mutuellement, bouche bée.
Seth était songeur lorsqu'il pénétra de nouveau dans le triste logement censé lui servir à espionner l'individus. Cependant, bien que rien ne semble avoir été déplacé depuis son départ, son instinct lui soufflait que quelque chose n'allait pas. Il fit le tour des lieux, ce qui fut rapide compte tenu de leur faible étendue, inspectant cependant consciencieusement tout, mais ne trouva rien d'anormal.
Et puis, une sorte de légère perturbation se créa devant son regard, semblable à la manière dont l'air peut se troubler au dessus d'un feu, semblant faire des vagues. La chose sembla alors se mettre à bouger autour de lui, et à mesure qu'il la suivait du regard, elle se métamorphosa peu à peu en une sorte de brume de plus en plus grande et colorée, et finit par prendre une forme humanoïde, qui s'assit calmement sur un siège en le regardant dans les yeux. Bonjour, fils.
– Maître Bayn ?
– C'est bien sous ce nom que tu m'as connu. C'est un plaisir de te revoir enfin, mon garçon.
– Tu es... mort ?
– Je n'ai jamais été aussi près de la mort que le jour où tu m'as perdu, mais non, j'y ai survécu. Et je croyais t'avoir apprit que les esprits des défuns ne se manifestent pas de cette manière. Mais je te dois des excuses: tu m'attendais. J'aurais pu revenir vers toi bien plus tôt, mais j'avais un grand nombre de tâches à régler –trop, même pour moi. Et lorsque j'ai enfin pu revenir vers ceux que j'appelle mes enfants, j'ai... jugé que Tania avait davantage besoin de ma présence que toi, qui semblais t'en être bien sorti.
– Tania... Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à me souvenir d'elle ?
– Je crains que ce ne soit en partie ma faute. Lorsque je suis parti de la même manière que ta mère t'a quitté, la douleur de perdre un être cher t'a de nouveau envahi. Je crois que pour apaiser cette douleur, tu t'es débrouillé pour te séparer d'une partie de tes souvenirs et de les laisser derrière toi. Elle devait se trouver quelque part dans ces souvenirs que tu as abandonné là.
Le jeune homme sembla hésiter un instant, puis Bayn ouvrit les bras. Seth se précipita alors vers lui pour s'y blottir comme le petit enfant qu'il était resté au fond de lui. Une larme coula le long de la joue du vieil homme Je suis désolé d'être parti...
– Qu'est-ce qui s'est passé, ce jour-là ?
Il soupira, puis s'écarta légèrement de l'adolescent. Enabas était venu pour toi. J'ignore ce qu'il voulait véritablement, mais ta mère m'avait fait jurer de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour l'empêcher de t'atteindre. Ton géniteur, Seth, maîtrise un pouvoir qui me dépasse, et j'ai dû faire appel à toute la magie de mon peuple pour le repousser. En dernier recours, j'ai provoqué l'éveil de ce vieux Darius, et cela seulement l'a contraint à renoncer.
– Ton peuple ? Le corps de Bayn se transforma de nouveau en brume, laissant Seth retomber seul sur le siège, et l'ancien bourgmestre reprit la forme que l'adolescent lui connaissait debout, un peu plus loin.
J'appartiens à une très ancienne espèce qui s'est retirée de ce monde voici bien longtemps. Lorsque mes pairs se sont plongés dans leur Sommeil de Pierre, plusieurs comme moi sont demeurés éveillés, pour, le temps venu, apprendre à tes semblables comment rappeler les autres. Nous nous cachons depuis lors sous les traits de vos semblables, car ce temps se rapproche, mais n'est pas encore venu.
– C'est toi qui a provoqué l'éruption ?
– Ce qui a valu plus de morts que je n'en avais eu sur la conscience en quelques millénaires d'existence. J'aurais préféré ne pas en arriver là, mais c'était le prix à payer, et s'il le fallait, je recommencerais. Mes pairs sont puissants, mais nous ne pouvons presque rien face au sombre pouvoir d'Enabas, auquel nous sommes particulièrement vulnérables.
– Quel est ce pouvoir ?
– Exactement celui qui, à l'époque où l'une de mes sœurs régnait sur cette cité, causa la perte et la victoire d'Angska.
– ...le Néant.
– C'est l'un des noms que vous lui avez donné, oui. Le Néant. Le Vide absolu. Un pouvoir capable d'engloutir tout ce qui existe et dont rien ne peut échaper. Les ancêtres des Shalezzims l'ont utilisé à cette époque pour vaincre l'armée d'outrecieux, et leur cité entière y fut aspirée. Enabas a éveillé ce pouvoir et s'en est servi pour s'assurer la domination de tous les clans Garùns. Et c'est contre l'Empire Médian qu'il compte désormais s'en servir, car le Néant éveille en celui qui l'utilise une soif de puissance que rien ne peut apaiser.
– Pourquoi s'en prendre à Gregan ? Ce n'est pas lui qui le dirige, cet Empire!
– Parce que ta mère avait connaissance des desseins d'Enabas et qu'elle avait l'intention de les contrer. Elle a averti Shadefire et ses compagnons parce qu'elle espérait qu'ils pourraient faire face, le moment venu. Mais en cherchant à se préparer contre son adversaire, Esperkand a éveillé ses soupçons. Enabas a su que les voleurs pourraient représenter une menace pour lui, et a décidé de s'en prendre d'abord à eux.
– Ils ont capturé Gregan...
– Je sais. Certains des Shalezzims me sont fidèles. Ce sont eux qui t'on affecté à une mission où tu pourrais facilement être libre de tes actions, et eux aussi qui ont levé leur surveillence pour que tu puisses parler à ton ami. Ils me renseignent également sur certains projets des Garùns, que je pourrais ainsi à mon tour te transmettre, pour que tu en prévienne la guilde. Ainsi, nous pourrons peut-être faire ce ta mère attendait de nous. Et ne t'inquiète pas pour ce cher Gregan, il s'est déjà tiré de situations plus délicates.
Il y eût un silence, puis Bayn reprit calmement Je vais devoir te laisser, à présent. Mais je reviendrais bientôt. Je t'apprendrais ce que j'aurais dû t'apprendre voici bien longtemps: comment m'appeler lorsque je suis très éloigné de toi.
Chapitre Seizième: Désobéir
Allimar le Guérisseur
Notre Déesse ne fut pas le seul membre de sa glorieuse espèce à influer sur la vie de mes ancêtres. Le Démon du Désert lui-même, mille fois maudit soit son nom, était l'un de ces seigneurs, bien qu'il se soit retourné contre eux et contre l'amour qu'ils portaient aux autres êtres enfantés d'Hera. Pour les crimes qu'il commit contre notre peuple, les siens nous autorisèrent à le mettre en jugement, et nous le condanâmes à l'exil dans les étendues sableuses du Sud. Détestant toute forme de vie autre que celle qui l'animait, ces terres où rien ne pousse lui auraient, pensions-nous, convenu, mais hélàs, par de nombreuses fois il tenta de prendre sa revanche sur mon peuple.
Balthazar le sage, Balthazar l'Oracle, celui qui surveille et qui prévoit, fut également l'un de nos guides. Mais il le fut de loin, sans jamais se mêler à nous, car il était de ceux qui demeurent à l'écart. Nos ancêtres ne furent sans doute jamais en contact direct avec lui, et c'est Shale elle-même qui suivait ses conseils et nous les enseignait. Nul hormis les siens ne savait où se trouvait sa demeure. Probablement, pensions-nous, quelque part vers le Nord, à la pointe du continent, là où se trouve l'actuelle Rys. Jamais il ne vint jusqu'à nous et jamais nous n'allâmes jusqu'à lui.
(...)
Et puis, dans l'ombre de ses ainés, Allimar le Guérisseur venait au secours des égarés. Il fut le seul à qui aucun clergé ne se consacra, car il n'en avait pas besoin: simple et généreux, il marchait parmi nous sans s'auréoler de gloire. Il y avait beaucoup de tendresse entre Shale et Allimar, qu'elle nommait son frère bien qu'aucun lien de sang ne les unisse. Il demeurait, disent les récits, sur le flanc d'un volcan, là où les plaines et les montagnes se rejoignent. Cela désigne sans doute le vieux mont Darius, à la frontière entre Tieffla et Galben. Nos anciennes routes passent encore à proximité de ce lieu ami.
Lorsque ces divins êtres imitèrent notre Shale et plongèrent à leur tour dans le Sommeil de Pierre, il fut convenu que l'un d'entre eux devait rester éveillé pour, le moment venu, les rappeler à leur glorieuse existence. Son nom ne nous fut pas révélé, car il devait demeurer en secret, mais nous soupçonnâmes qu'il était soit Allimar, soit Balthazar. Si le second était assurément le plus apte à voir venir le temps où les Guards devraient vivre de nouveau, nul n'égalait le premier à se mêler aux Brennans.
Teyn Alambar, prélude à l'inachevé "Journal d'un voyage dans les Terres Sauvages", 1392
Baarn Thor, Tieffla, 2 jour de Janovël 1405
Le Dragon d'Ombre, tel que l'on l'avait surnommé, avait été plusieurs fois aperçu, et la rumeur autour de cette étrange créature faisait de plus en plus de bruit dans Marrihm. L'aigle, à en croire certains spectateurs, n'était pas le seul animal à l'avoir attaqué: on parlait d'une meute de loups qui l'avait prit en chasse aux abords de la forêt, et certains disaient même l'avoir aperçu affronter un autre, dragon, un drakhen ordinaire. Il n'avait cependant pas inquiété assez pour perturber les festivités du nouvel an... ni pour mettre un terme à la guerre souterraine.
Les renseignements fournis par Seth s'étaient avérés exacts, et grâce à lui, durant quelques jours, la Guilde d'Esperkand avait nettement prit l'avantage, parvenant à faire de nombreux prisonniers, non sans avoir laissé quelques cadavres en représailles pour ceux des leurs qui avaient trouvé la mort. Cependant, Garùns et Shalezzims s'adaptaient rapidement. Dès qu'ils eurent compris que les attaques des voleurs étaient très ciblées, ils commencèrent à chercher quelle était leur source d'information, et pour celà, se mirent eux aussi à faire des prisionniers. Shadefire devait désormais avoir été emmené hors du camp, mais de nombreux autres membres de la guilde l'y avaient remplacé.
Vous trois, Angel et moi sommes les seuls à savoir qui est votre source. Mais je n'ai pu empêcher certains de nos hommes de savoir à qui ils doivent leurs vengeances, ni d'en discuter entre eux. Vous appréciez, je suppose, que les membres confirmés aient de la gratitude envers de simples cadets, mais cela pourrait ne pas rester le cas. Plus ils font de prisonniers, et plus ils risquent de découvrir qui nous renseigne. Lorsqu'ils le sauront, ils n'auront qu'à vous prendre vous aussi pour arriver à l'identité de leur traitre. Je préfèrerais –et vous également, je suppose– que nous n'en arrivions pas là.
Les redoutables yeux de Beholder étaient creusés de cernes plus profondes qu'à l'ordinaire, ce qui renforçait son air inquiétant. Et en effet, une prudence beaucoup trop excessive au goût des adolescent l'avaient fait interdire formellement de parler de Seth à quiconque, Ryan, Laureen et Pandore y compris. Situation qui ne semblait pas particulièrement plaire à Novan. Vous... suggérez que l'on ne retourne plus à Marrihm ?
– Non, Cadet Shilmon. Je l'ordonne. Nous avons de toutes façons prit beaucoup trop de risques en laissant tant s'exposer ceux qui ont si peu d'expérience. Par mesure de sécurité, seuls les membres les plus confirmés continueront leurs opérations.
– Vous ne pouvez pas nous enfermer ici comme ça!
– Ah non ? Vous semblez avoir une bien haute idée de votre importance. Je ne suis ni Shadefire, ni Erellon, et je me fous royalement des rêves d'une gamine étrangère. Si cela peut contenter votre incomparable égo, tous les Cadets sont traités à la même enseigne, et ce dans toutes nos bases. Votre mot d'ordre à tous sera de retourner en cours jusqu'à ce que j'en ai décidé autrement. Mais remettez encore une fois, une seule fois en cause mon autorité, et ce que nos hommes vivent dans les rues de Marrihm vous paraîtra une situation de rêve. Suis-je bien clair, Cadet ?
– Sauf votre respect, monsieur, nous sommes les seuls à savoir comment le contacter, et les seuls à qui il fait confiance.
– Et vous croyez que je n'y ai pas pensé ? Pourquoi croyez-vous que je ne m'adresse qu'à trois alors que ma décision s'applique à tous les autres ? Je vous ai prévenu avant de la mettre en application afin que vous puissiez régler ce... détail. Vos dernières sorties vers Marrihm auront pour but de faire en sorte que votre contact se confie à d'autres interlocuteurs. Maintenant, plus de discussion. La guerre que j'ai a gérer est autrement plus importante que vos considérations personnelles.
Sans ajouter un mot de plus, et sans que le trio n'ose parler, Beholder se dirigea vers la sortie, d'une manière moins impressionnante que celle de son collègue disparu, mais qui ne manquait pas d'assurance.
Merci.
Après un long moment de silence gêné, Pénombre avait finit par reprendre la parole. En s'opposant ainsi à Beholder, Novan n'avait pas exprimé que ses propres sentiments. Il avait traduit également ce que pensaient ses deux camarades, faisant passer sa loyauté envers ses amis avant tout.
On ne peut pas accepter cette situation. Nous ne savons peut-être pas nous battre, mais ils n'ont pas le droit de nous mettre à l'écart, nous sommes concernés autant qu'eux.
Tania acquiéça en réponse à son amie Nous devrions commencer par en parler à Lawn. Elle vient de loin, sans s'y être préparée, et Seth est la seule personne qu'elle connait dans le coin. Ryan aussi est à sa recherche. Et on a rien à cacher à Pandore non plus. À nous sept, on trouvera bien comment nous rendre utile.
Marrihm, le même jour
Bayn Drak est le nom sous lesquels les hommes me connaissent aujourd'hui, mais au temps où mes pairs étaient éveillés, je fus Bayn Allimar, le Guérisseur. Si les forces un jour te manquent, utilise l'Appel, et je viendrais apaiser tes blessures.
La voix de son mentor résonnait dans l'esprit de Seth. Debout sur un toit de Marrihm, il contemplait la cité s'étaler devant lui, se remémorant ce que le vieil homme lui avait apprit. Quelque peu nerveux, il recula et commença à effectuer les gestes. Comme pour bien des sortilèges, c'était superflu, mais c'était la première fois qu'il en lançait un qu'il avait apprit, et il n'était pas sûr d'y arriver aussi bien que lorsqu'il improvisait dans le feu de l'action.
Au court terme d'une sorte de danse gestuelle, il joignit les mains devant lui
Sy'hell Karaos Allimar ! Une longue seconde s'écoula, puis une autre. Puis l'air se troubla légèrement, et de plus en plus, jusqu'à ce que le nuage de brume, désormais familier, se forme et se transforme. Bayn avait répondu.
Tu as réussi.
Un sourire simple et chalereux se dessinait sur le visage du Guard. L'adolescent en face de lui semblait surpris de son propre succès.
Cela fait bien longtemps que les Guards ont confié aux Humains le pouvoir de l'Appel. Tous n'ont pas réussi à le maîtriser, mais j'étais sûr que tu y arriverais. Il existe d'autres formes à cet Appel, que tu apprendras au fur et à mesure.
– Tania m'a fait comprendre qu'elle avait caché à ses amis que tu étais toujours en vie...
– Oui, en effet. C'est moi qui le lui ait demandé. Je dois, tu comprends, garder les traits d'un Humain jusqu'à ce que le temps soit venu que reviennent les Guards. Bayn Drak n'aurait jamais pu survivre à l'éruption du Darius.
Il y eût un silence. Puis Seth reprit la parole.
Qui est Daniel ? Il savait que son mentor connaissait la réponse.
C'est... un ami. Il venait parfois nous voir à Drakheg, mais je suppose que tu as perdu les souvenirs que tu avais de lui en même temps que les autres. As-tu entendu parler de Fadriath ?
– C'est une sorte de grande cité au cœur des Terres Sauvages, non ?
– Pas exactement, mais c'est ainsi que les brennans l'imaginent souvent. Daniel vient de là-bas. Il détient des réponses que nous cherchons tous deux, mais il ne nous les donnera que lorsqu'il jugera que le temps est venu. Les habitants de ce lieu se sont donné la règle d'intervenir le moins souvent possible dans la vie des autres peuples.
Une nouvelle pause, puis Seth s'approcha de nouveau du bord du toit. Bayn l'imita, contemplant lui aussi l'immense capitale Tiefflane.
Cette prophétie...
– Tu y crois ?
– Non. Les prophéties, ça n'existe pas.
– Mon vieux maître Balthazar, celui que vous appelez l'Oracle, était très doué pour deviner ce qui allait se passer, et pourtant il partageait ton avis. Le plus souvent, c'est parce que l'on y croit qu'elles se produisent, et non l'inverse.
– Mais celle-ci décrivait ce qui m'est arrivé alors que personne ne l'avait jamais entendu...
– En es-tu sûr ? Ta mère a beaucoup voyagé avant ta venue au monde. Qui peut dire qu'elle n'est pas allée jusqu'à la Tour de l'Observatoire ? Ou que ce message n'avait pas été laissé également en un autre endroit ?
– Alors qu'est-ce que je dois faire ?
– Agir comme si tu ne l'avais jamais entendu. Si tu n'y crois pas, ne la laisse pas influer sur tes actes.
Après une nouvelle pause, l'adolescent posa une dernière question.
Je pourrais utiliser l'Appel à chaque fois que j'aurais envie de te voir ?
– N'en abuse pas. C'est un grand pouvoir que je viens de te confier, Seth. Et n'oublie jamais ceci: un grand pouvoir implique de grandes responsabilités(1).
Baarn Thor
Qui que tu sois au fond de toi, tu n'es jugé que par tes actes(2).
La sentance était tombée de la bouche songeuse de Laureen. Elle avait d'abord littéralement sauté de joie en apprennant que Seth se trouvait finalement plus proche encore que ce qu'elle avait espéré, allant même jusqu'à embrasser la porteuse de bonne nouvelle, Tania, sur les deux joues. Puis elle avait voulu savoir pourquoi le trio ne le lui avait pas apprit plus tôt alors qu'ils l'avaient vu. Et Novan lui avait raconté l'interdiction, puis l'entrevue avec Beholder.
Comme ses camarades l'interrogaient du regard, elle reprit
Les Pirates ont connu plusieurs épisodes de ce genre. J'ai eu l'occasion d'y repenser il n'y a pas longtemps. Mes parents sont des héros pour Corannea, vous savez. Mais il y a eu des moments où les gens se sont mis à franchement les détester.
– Les conséquences du conflit souterrain. Des gens qui n'ont rien à voir dans l'affaire se retrouvent prit entre deux feux...
– C'est ça. Jusque là, j'ai cru comprendre qu'Esperkand était plutôt populaire, mais avec tout ce qui se passe... et Angel et Behold ont l'air de penser à tout, sauf à ça. Alors on peut le faire à leur place. Les gens ont besoin de héros. On peut donner l'exemple.
La suggestion sembla trouver échos chez les adolescents.
Tu veux dire, aller aider les gens victimes des règlements de compte ?
– Exactement. La guilde n'est pas censée s'en prendre à ces gens-là, alors on peut faire en sorte qu'ils n'aient pas à souffrir de nos agissements.
Ils se regardèrent quelques instants, mais il ne semblait rien y avoir à ajouter. Restait à trouver les autres membres du groupe pour les engager dans l'entreprise.
La cité secrete commençait à ne plus en avoir pour les adolescents. Ryan, lorsqu'ils le retrouvèrent, était assis dans une salle commune, en train de discuter avec Rempart. Le colosse se leva pour saluer leur arrivée, avec tant d'empressement que ceux-ci s'en étonnèrent.
Un de mes meilleurs amis s'est fait avoir il y a quelques jours. Grâce à votre informateur, on a pu retrouver ceux qui avaient fait ça et leur faire passer l'envie de recommencer. Merci... Il hésita
Si je peux faire quelque chose en échange, n'hésitez pas à me demander. Les jeunes gens se regardèrent, puis regardèrent Ryan. Rempart reprit
Oh, vous voulez sûrement être seuls. Je vous laisse. Il s'éloigna vivement, ne se retournant que pour lancer un
Merci encore! avant de quitter la pièce.
Le Jihdéan, une fois averti des projets de ses camarades, se montra lui aussi plutôt enthousiaste.
L'idée n'est pas mauvaise... Il jeta un regard amusé à Astrid en continuant
Mais sans vouloir vous vexer, je crois qu'il vaut mieux qu'il y a quelqu'un dans le groupe qui sache vraiment se battre.
– Je te mets hors de combat quand je veux!
– Sûrement, mais je doute que ton sourire ait autant d'effet sur les Garùns.
Comme à son habitude, il redevint cependant presque aussitôt sérieux.
Je marche avec vous... ne serait-ce que pour rencontrer Seth. Yggdrasil m'a quand même chargé de le retrouver... à ce propos, vous avez vu Pandore, récemment ? Il faudrait qu'on sache si c'est bien lui, le rouge qu'elle cherche...
Tous se regardèrent, soudainement inquiets: ils venaient de réaliser qu'aucun d'entre eux n'avait aperçu la Kendhrane –ni aucun de ses concitoyens– depuis plusieurs jours.
Le conflit que nous vivons n'a pas touché que Marrihm... peut-être qu'Erellon a rappelé tout le monde pour protéger Kandhrir ?
– J'en doute... Erellon a une fonction officielle dans cette ville, alors si nos ennemis sont aussi agressifs là-bas qu'ici, il n'aura pas eu de mal à réunir plus de moyens pour les repousser... et c'est plutôt un prétexte à se regrouper qu'à rester chacun chez soi.
– Mais où elle est passée, alors ? Elle serait pas partie sans nous prévenir!
Un problème, mademoiselle ?
Pandore leva les yeux vers Beholder
Ça m'ennuie de ne pas être avec eux.
Eiko se pencha vers elle, l'air rassurant
tu ne pourras pas toujours être là pour les aider. Ils doivent apprendre à voler de leurs propres ailes...
Après un silence, durant lequel il dévisagea tour à tour chaque personne présente –à savoir, la jeune magicienne, la barde, Angel et le Professeur Relm–, Beholder reprit.
Comme nous en avions convenu, je les ai donc averti de ces... nouvelles dispositions. Leur réaction a été en tout point conforme à celle que nous espérions. Je crois qu'ils sont sur le point de faire quelque chose, maintenant. Angel ?
– Je n'ai pas eu le temps de m'intéresser à la jeune Lawn ces derniers jours, mais lors de notre dernière conversation, je crois avoir réussi à la faire réfléchir au sujet de ce que ses parents ont été amenés à faire dans pareille situation. Avec son affection pour le garçon, il est fort probable qu'elle les suive dès qu'ils lui en auront parlé.
– Bien. Rempart m'a également parlé de ses discussions avec le Jihdéan. Il y a de fortes chances qu'il participe. Je crois donc que nous pouvons espérer une action de leur part dès qu'ils auront l'autorisation de retourner en ville.
Le Professeur Relm jeta un regard de biais au chef de guilde
Connaissant votre réputation, j'ai du mal à comprendre la confiance que vous leur accordez...
– Ils ont affronté le Drakhen. Il avait répondu presque par réflexe, et sembla aussitôt regretter d'avoir parlé. Cependant, il répondit aux regards interrogateurs de ses interlocuteurs
Lors de leur test d'évaluation. Un Drakhen s'est montré alors qu'ils étaient tous les trois seuls. N'importe qui aurait soit prit la fuite, soit finit en bouillie avant que nous n'ayons le temps d'intervenir. Pas eux.
Un sourire se dessina sur les lèvres d'Angel
Oh... je me souviens de trois autres jeunes gens qui ont fait ce genre de choses, à une époque... Beholder répondit d'un grognement presque nostalgique avant de reprendre
Et puis Shadefire a confiance en eux, et j'ai confiance en Shadefire.
La Kandhrane sourit à son tour.
Je vois. Bien, nous avons donc mis nos jeunes héros en position de vous désobéïr franchement. Nous allons donc voir ce qu'il en ressort. À part espérer que leurs actes seront à la hauteur de nos attentes, je ne vois guère ce que nous pouvons faire d'autre à ce sujet pour l'instant... je suppose donc qu'il est temps de passer à nos autres ordres du jour ?
– En effet. En premier lieu, nous avons de nouveau perdu la trace du Dragon d'Ombre. Pour une créature aussi impressionnante, il semble avoir une aptitude à disparaître qui ne l'est pas moins.
– Connaissant les aptitudes spéciales de la personne que vous avez chargé de le pister, c'est en effet surprennant.
Une fois encore, Angel intervint
Altaïr est la meilleure dans son domaine. Mais même si elle ne parvient pas à la retrouver, la créature, si elle reste conforme à son comportement actuel, fera de nouveau parler d'elle très prochainement, et à ce moment... peut-être que vous deux, Eiko et Pandore, pourriez participer à sa traque ? Vous en apprendriez probablement plus que nous à son sujet.
– Eh bien, un peu d'exercice ne me ferait pas de mal... et ça pourrait avoir l'avantage de changer un peu les idées de notre rêveuse. Si personne n'y voit d'inconvénient, j'en serais honorée.
Beholder consulta le carnet de notes posé devant lui.
Je dois également vous informer que nous avons reçu une demande d'alliance de la part des Dagues d'Ivoire, dont plusieurs bases ont apparemment elles aussi été attaquées par les Garùns et les Shalezzims. Je n'apprécie pas trop ces assassins, mais dans un contexte pareil, je préfère les avoir avec moi.
– Toutes les organisations souterraines commencent à faire front ensemble contre les mêmes ennemis. Il ne nous manquerait que le soutient de la garde et de l'armée impériale, et nous serions véritablement en guerre ouverte...
– Je crains cependant qu'ils ne nous faille pas compter sur ce soutient avant longtemps. Toutes celles de nos organisation qui n'ont pas le statut légal de votre Guilde du Trèfle sont considérées comme responsables des troubles actuels et donc à éliminer au plus vite. D'ailleurs, à ce sujet: par un décret impérial qui a dû paraître officiellement il y a quelques heures, les deux capitales les plus touchées par la guerre souterraine, Marrihm et Siddiv, viennent de passer en Loi Martiale.
Notes
(1) (Et c'est mieux de ne pas avoir d'araignées au plafond, du coup)
(2) N'as-tu jamais dansé avec le diable au clair de lune ?
Chapitre Dix-septième: Loi Martiale.
Warhos
Mon estimée collègue le professeur Relm saura certainement vous en dire bien davantage que moi à leur sujet, ayant été amenée, durant ses voyages, à croiser de nombreux représentants de ce peuple. Je puis cependant éclairer certaines de vos interrogations les concernant. Les terres d'origine du peuple Warho se situent aux alentours du Massif d'Acapanthès, lui-même situé dans les Terres Sauvages et qui, comme vous ne l'ignorez pas, fut déclaré province impériale durant le règne d'Ayanor Edener I, puis laissé à la gouvernance de ses natifs, compte tenu de la difficulté à maintenir des routes commerciales permanentes. C'est à partir de cette époque que certains Warhos, leur société étant de nature plus nomade que la nôtre, commencèrent à venir s'établir dans les Régions Médiannes. C'est encore de nos jours leurs caravanes qui gèrent l'essentiel des contacts entre le Territoire Impérial et Acapanthès.
Tout comme les membres du peuple des Pluies, ceux du peuple Warho ont développé des aptitudes surprennantes, qui jouèrent probablement dans leur établissement dans ces régions. Je supposais de prime abord que, comme dans le cas des membres du peuple des Pluies, la plupart de ces caractéristiques étaient dues à des facteurs génétiques propre à leur ethnie. Il s'avère cependant que, comme l'enseigne d'ailleurs leurs croyances, la plus impressionnante d'entre elles soit accessible à nombre de brennans, à condition que ceux-ci en fassent le difficile apprentissage.
Il s'agit d'une capacité de réorganisation cellulaire accélérée, qui, lorsque l'on apprend à l'activer, permet à celui qui en fait l'usage de prendre les caractéristiques physiques d'un animal dont l'organisation corporelle est similaire à la nôtre (vertébré et pourvu de deux bras et deux jambes). Cette métamorphose sollicite les ressources physiques de manière assez importante mais, étant partiellement alimentée par l'énergie magique, il semble possible d'y faire appel même dans un état d'épuisement important. Son résultat est stable, c'est-à-dire que l'individu restera sous les traits de l'animal jusqu'à ce qu'il n'entreprenne volontairement la transformation inverse.
Cette métamorphose, quel que soit le sens dans lequel elle s'accomplit, conserve les caractéristiques propre à l'individu qui en fait l'usage. Par exemple, une blessure ouverte le restera, et les marques corporelles telles que cicatrices, tatouages ou taches de naissances pourront être retrouvées au même endroit. Il semble impossible à un individu donné de prendre la forme de plusieurs animaux différents. De plus, le respect de quelques règles comportementales, devenues des rites de la religion Warho, semble nécessaire à la conservation de cette capacité et à l'absence d'effets secondaires.
Réponse de Kerd Erellon à une missive d'Ayanor Daar II Enschel.
Marrihm, Tieffla, 3 jour de Janovël 1405
Tania était partie seule chercher Seth, prétextant que compte tenu de sa situation de transfuge, mieux valait ne pas l'effrayer en venant trop nombreux. Les quatre autres s'étaient donc mis à marcher au hasard, attendant son retour avec leur nouveau compagnon. Soldats et autres gens d'armes étaient beaucoup plus nombreux qu'à l'accoutumée, parcourant sans cesse la ville par groupe, prêts à intervenir au moindre fait inhabituel.
Au détour d'une ruelle, les adolescents rencontrèrent un petit attroupement de badauds admirant les tours d'un prestidigitateur. Un jeune enfant accompagnait celui-ci, promenant à travers la foule une petite coupe destinée à recueillir les dons des spectateurs. Amusés, les jeunes gens restèrent quelques instants à profiter du spectacle.
Peu après leur arrivée, l'enfant revint vers le magicien, sa coupe manifestement bien pleine. L'homme saisit le récipient et déclara d'un ton grandiloquent Voyons donc quelle récompense l'aimable assistance estime que nous ayons mérité... Puis, d'un geste rapide, il renversa la coupe vers le sol... et pas une pièce ne tomba. Son visage prit aussitôt une expression aussi surprise que celle des spectateurs. Oh... peut-être que c'était trop espérer...
Il se pencha vers l'enfant et lui caressa les cheveux Ce n'est pas grave, tu sais... nous trouverons bien... tiens ? Qu'est-ce que cela ? L'une des pièces disparues venait d'aparaître entre ses doigts. Bigre! Serait-ce de la monnaie voyageuse ? Il repoussa une mèche de cheveux de l'enfant et fit mine de découvrir une autre pièce cachée derrière son oreille. Décidément! L'autre oreille, peut-être ? Il vint la dégager de sous les cheveux aussitôt, mais ne découvrit rien... jusqu'à ce qu'il semble plonger son doigt à l'intérieur, et en ressortir une nouvelle pièce. Sous les rires et les applaudissements du public, il continua de fouiller l'enfant quelques instants, récupérant ainsi toute la somme qui avait disparu de la coupe.
Lorsqu'il se redressa pour saluer sous les acclamations, cependant, une patrouille d'apparence assez inamicale venait de faire irruption dans la ruelle. La mendicité et les spectacles de rue sont interdits dans l'enceinte de la ville! En moins de quelques secondes et sans que les adolescents n'aient le temps d'intervenir, ils avaient dispersé la foule et emmené de force le prestidigitateur.
Novan et Lawn n'eurent besoin que d'un regard de concertation pour décider d'agir, s'élançant à la poursuite des soldats sans même prendre le temps de vérifier que les deux autres les suivaient. Ce qu'ils ne faisaient pas, Astrid ayant préféré s'approcher de l'enfant qui restait debout au milieu de la ruelle, ahuri. Eh, bonhomme! Elle se pencha vers lui, souriante, et lui tapota le bout du nez... avant de faire elle-même apparaître une pièce entre ses doigts, qu'elle lui tendit. Il en avait oublié une.
– Papa... Le gamin prit la pièce d'un air triste, auquel elle répondit par un autre sourire.
T'en fais pas, on va te le ramener. Mes copains sont les meilleurs! Tu veux bien me faire plaisir ? Va t'acheter quelque chose à grignotter, et quand ce sera fait, ton papa sera revenu.
L'enfant hésita quelques instants... puis partit en courant vers la boutique la plus proche. Ryan s'approcha de son amie. Impressionnant... qui t'a apprit à faire ça ?
– Mon oncle. Tu as vu par où ils étaient partis ?
– Non, mais je suis sûr que Novan et Lawn sauront se débrouiller. On ferait mieux de rester dans le coin pour être sûrs que Seth et Tania nous retrouvent.
Ils rattrapèrent la patrouille quelques rues plus loin. Lawn avait sorti plusieurs pétards de sa poche. Elle en alluma un qu'elle lança prestement, et qui explosa en touchant le sol juste devant la patrouille. Les soldats tirèrent leurs armes aussitôt, cherchant l'origine de l'attaque, mais les deux jeunes gens s'étaient dissimulés derrière un étal abandonné.
Laissant l'un de leurs camarades surveiller le prisonnier, les hommes se séparèrent en deux groupes et commencèrent à fouiller l'allée devant et derrière eux. Au moment où ceux qui revenaient en arrière allaient parvenir à la cachette des adolescents, une volée d'oiseaux sembla émerger de l'étal et foncer vers eux. Novan avait sorti son cahier à dessins et usé de son pouvoir juste à temps, et les volatiles, piaillant et battant des ailes en tous sens, empêchèrent les gardes d'avancer.
L'autre moitié de la patrouille, voyant ce qui se passait en arrière, avait rebroussé chemin et avançait au pas de course. Un second pétard adroitement lancé les fit cependant se jeter sur les côtés, mais cela ne les retarda que de quelques secondes. Soit le temps nécessaire au prestidigitateur pour montrer qu'il avait lui-même quelques ressources.
Sitôt remis de la surprise de la première explosion, l'homme avait en effet sorti une épingle de sa manche et s'en était servi pour se débarasser des chaînes qui le menottaient. Ses mains libérées, il avait aspergé le visage du soldat resté à ses côtés d'une sorte de nuage coloré et avait fait un pas en arrière pour disparaître à la manière de Shadefire.
Lorsque Lawn et Novan, voyant qu'il s'était échapé, décidèrent de s'enfuir, la voix de l'homme leur parvint du mur derrière eux Par ici! Une grille d'aération qu'ils n'avaient pas remarqué s'était ouverte, juste assez grande pour leur permettre à tous deux de s'y faufiler. Lorsque les soldats parvinrent jusqu'à l'étal, aucune trace des deux jeunes gens ne restait dans la ruelle.
Le souterrain dans lequel ils étaient entré était quelque peu sombre et ne sentait pas particulièrement bon, mais l'on s'y sentait à l'abri. L'homme, après avoir refermé la grille, leur adressa un franc sourire Merci d'être intervenus. De quelle organisation êtes-vous ?
Novan hésita à répondre, mais Lawn ne lui laissa pas le temps de se décider La Guilde d'Esperkand.
– Excellente nouvelle. L'Assemblée Pétaudière hésitait à s'allier à vous... vous pouvez désormais compter sur ma voix. Je pense que j'arriverais à convaincre également les autres.
Puis, d'un geste bienveillant, il les invita à le suivre dans le souterrain.
Une clairière dans la forêt, aux alentours de Marrihm
Le cri de l'aigle, finalement, se fit entendre, signalant que le dragon approchait. Eiko et Pandore se regardèrent. Toutes deux avaient hâte de se trouver face à la créature, qu'elles n'avaient pour l'instant connu que par les récits d'autres personnes. La bête jaillit d'entre les arbres, crocs en avant, sans doute attirée par l'odeur de viande.
Le piège destiné à capturer l'animal n'était pas des plus savament élaboré, mais il semblait efficace: connaissant l'importance de l'odorat dans la chasse des autres Drakhens, et supposant qu'il le serait autant pour celui-ci, les gens de la guilde avaient reproduit l'odeur d'un gibier fraichement tué à proximité des endroits où apparaissait le plus souvent leur cible. Ces dragons pouvant se montrer charognards quand la faim les poussait, celui-ci avait accouru.
Surpris de ne trouver apparemment aucune trace de nourriture sur place, la créature poussa un hurlement sauvage, comme prête à passer sa rage sur la forêt entière. C'est ce moment que choisit l'aigle pour descendre en piquet, passer comme il savait si bien le faire entre les crocs du monstre, puis remonter légèrement, cherchant à l'attirer vers le centre de la clairière.
La bête noire, cependant, ne semblait cette fois pas disposée à se laisser faire. Devinait-elle le piège ? Elle cherchait à croquer le rapace à chaque fois que celui-ci passait à sa portée, mais sans jamais trop s'avancer. Il est malin...
Eiko, tout en restant cachée, se mit soudain à chanter. Sa voix amplifiée par ses dons de phénix rendait un son presque surnaturel, qui fit dresser l'oreille de toute vie aux alentours. Le dragon secoua la tête, frottant les siennes de ses courts bras en cherchant l'origine du chant. Celui-ci résonnait cependant d'une manière qui rendait la chose malaisée. La mélodie se fit sauvage et taquine, et l'on eût impression d'y distinguer un minuscule insecte qui voletait autour de la créature, la piquant sans cesse de son dard. La bête hurla de nouveau, sans parvenir toutefois à couvrir complêtement le chant.
Filnea Falnor!
Pandore avait crié elle aussi de toutes ses forces, jaillissant dans la clairière, et une sorte de tourbillon de vent s'échappa de sa main tendue pour avancer en bourdonnant vers le dragon, arrachant tout sur son passage. La créature reçu le coup à l'épaule et recula de quelques pas, mais se tourna vers Pandore et tenta d'avancer face au vent, crocs en avant.
Durant quelques instants qui parurent une éternité, ces deux puissances s'affrontèrent, la force bestiale du Drakhen contre la magie de la jeune femme. La créature sembla prendre finalement le dessus, gagnant pas à pas du terrain sur le cyclone. Le chant d'Eiko changea alors, se faisant renfort et protecteur. On eût dit cette fois distinguer dans le son de sa voix des barrières se dressant autour de son amie, restaurant ses forces.
D'un geste, la jeune magicienne mit fin à son sort, puis aussitôt, Filnea Falnor! Le second cyclone atteignit le dragon de plein fouet alors que son élan lui faisait perdre l'équilibre. Cette fois, la créature chancela et tomba en arrière... dans le piège le plus ancien qui soit. L'enchevêtrement de feuilles mortes et de branchages qui couvraient le sol au centre de la clairière céda sous son poids, l'entrainant au fond d'un trou assez grand pour qu'il y disparaisse.
Cessant de chanter, Eiko vint rejoindre une Pandore qui s'efforçait de reprendre son souffle. L'aigle poussa un autre cri et se dirigea vers le couvert des arbres. On l'a eu!
Mais la bête avait plus de ressources que ce à quoi les deux kandhranes s'attendaient. Alors que les deux femmes s'approchaient du trou, et dans une sorte de rugissement à en faire trembler la forêt, elle s'en échappa d'un bond bien plus gigantesque que tout ce à quoi l'on s'était attendu. Retombant souplement sur ses pattes, la bête donna un grand coup de queue qui les atteignit toutes deux en même temps, les repoussant violemment en arrière. Pandore n'eût que le temps de voir le dragon s'enfuir en courant avant que sa tête ne heurte quelque chose et qu'un voile noir ne couvre ses yeux.
Après ce qui lui paru durer moins d'une seconde, ce voile noir fut déchiré par une intense lumière turquoise. Elle parvint à distinguer les contours d'un bâtiment ancien, probablement situé quelque part sous terre. Sa vision n'était pas très nette, mais elle distinguait clairement cette lumière turquoise, et face à elle, une chose sombre, beaucoup plus grande, qui s'avançait, menaçante. La lumière se débattit comme elle le pouvait, mais la chose sombre progressait de plus en plus, prête à l'encercler.
Pandore!
La voix d'Eiko ramena soudain la magicienne à la réalité. Elle parvint à ouvrir les yeux, pour retrouver la douce clarté de la clairière. Son amie était penchée sur elle, ainsi que la femme d'Esperkand qui les accompagnait.
Lawn... Lawn est en danger.
Altaïr et Eiko se regardèrent. La barde savait reconnaître les étranges visions de son amie, et confirma à l'autre femme que la menace, quelle qu'elle soit, était sérieuse. Altaïr acquiéça calmement. Rentrez à Baarn Thor. Je vole à Marrihm les prévenir.
Marrihm
Tania avait rejoint Seth et lui avait parlé de leur projet. Comme elle s'y attendait, l'adolescent s'était immédiatement montré de leur côté. Et qui sont les deux autres du groupe ?
– Il y a Ryan Hagen... un Jihdéan. Il paraît que leur Yggdrasil l'avait chargé de te retrouver, mais je ne saurait pas trop t'en dire plus. En tout cas, il marche avec nous. Je crois que Pénombre lui a tapé dans l'œil.
– Et l'autre ? Cette Pandore dont tu m'as parlé ?
– Non, nous n'avons pas de nouvelles de Pandore depuis quelques jours... Un sourire mutin se dessina sur le visage de l'adolescente. L'autre, c'est une jeune demoiselle pirate que tu connais bien.
– Laureen Lawn est en ville ?
La voix avait semblé émerger du mur derrière eux. Comme ils regardaient, surpris, dans cette direction, Bayn apparu à sa manière habituelle, mais son visage était plus soucieux qu'à l'ordinaire.
Papa ?
– Je viens d'apprendre que les Garùns se pensaient sur le point de capturer un otage qui obligerait les Seigneurs Pirates à rester à l'écart. Si la fille du Capitaine Lawn est ici...
Seth et Tania échangèrent un regard, puis se précipitèrent vers la sortie.
Après le départ de l'enfant, plusieurs autres patrouilles étaient passées à proximité de la ruelle. On aurait peut-être dû l'accompagner...
– Il m'avait l'air d'avoir l'habitude de la rue et d'être malin. Ne t'en fait pas pour lui.
Astrid semblait de plus en plus impatiente. On va quand même pas rester les bras croisés pendant des heures!
– Ça fait à peine quelques minutes... calme-toi. Seth et Tania seront bientôt là, et on pourra faire quelque chose d'utile.
– J'ai un mauvais pressentiment... on aurait jamais dû les laisser partir chacun de leur côté!
– Tania n'avait pas loin à aller, et Lawn et Novan sont parfaitement capables de se débrouiller. Juste un peu de patience, et...
Il s'interrompit soudain, posant la main sur la garde de l'épée qu'il tenait dissimulée sous ses vêtements. Son amie avait elle aussi entendu un léger bruit suspect. À ton avis... gardes ou shalezzims ?
Le Jihdean ne pût lui répondre que d'un hochement de tête géné: n'ayant jamais apprit à communiquer par la pensée, il était capable de l'entendre, mais pas de répondre de la même manière. Shalezzims. Des gardes n'auraient jamais réussi à rester aussi discrets... Derrière-toi!
Ryan tira son épée en se retournant, juste à temps pour parer un coup porté par un épéiste aux cheveux teintés de vert et de rouge surgi comme de nulle part. Astrid sorti son bâton à son tour, et l'abattit sur la tempe d'un autre assaillant qui, trop sûr de surprendre sa cible, fut lui-même trop surpris pour se défendre.
Ce premier ennemi assomé, les autres s'étaient montré, et les deux jeunes gens étaient entourrés d'un groupe de quatre hommes armés et prêts à combattre. Tiens donc... je commençais justement à m'ennuyer...
D'une pirouette, Astrid repoussa son second adversaire, tandis que les moulinets de l'épée de Ryan tenaient les trois autres à l'écart. Mais soudain, une autre patrouille se présenta à l'entrée de la ruelle et les gardes, remarquant la bataille, s'y lancèrent également, l'arme en avant.
Les trois Shalezzims qu'affrontait Ryan parvinrent à s'enfuir sans demander leur reste, mais le dernier, de même que les deux adolescent, fut rapidement capturé. Les gens d'armes n'avaient visiblement pas l'intention de se perdre en considération sur qui avait attaqué qui, et préféraient prendre tout le monde.
Celui-là est K.O. !
– Attache-le, il ne nous posera pas de problèmes au réveil.
Après avoir désarmé leurs prisonniers, les soldats avaient au moins eu la présence d'esprit de les séparer. Le Shalezzim, bien qu'entravé, semblait toujours vouloir en découdre d'avoir les adolescents. Bon, maintenant, voyons ça...
Celui qui semblait être le chef de la patrouille saisit l'épée de Ryan et l'examina. Puis, il tenta de faire de même avec le bâton de Pénombre... mais à peine avait-il effleuré celui-ci qu'une décharge électrique lui traversa le corps.
Fallavilina!
Tania avait attendu juste le bon instant pour intervenir. Des grains de lumière colorée tombèrent du toit, surprenant les soldats, qui diminuèrent leur surveillance, laissant aux adolescents la possibilité de s'enfuir à toutes jambes, ce qu'ils firent immédiatement. Les gardes n'ayant pas eu le temps de les attacher correctement, ils purent libérer leurs bras et récupérer leurs armes au passage.
Ils ont des complices sur le toit!
Une partie des gardes partit à leur poursuite, tandis que d'autres se lançaient dans l'escalade. Mais Tania n'avait pas l'intention de les attendre et avait sauté dans la rue presque aussitôt, rejoignant ses camarades. Où est Seth ?
– Je suis là! Le garçon, vêtu de son habit sombre à capuche, avait surgit entre leurs poursuivants, en faisant tomber plusieurs. La mêlée qui s'en suivit paru plus confuse encore aux yeux d'Astrid, encore peu habituée aux scènes de bataille. Le sommet fut atteint lorsqu'un aigle fit irruption au milieu des combattants, essayant ses serres sur les armes des soldats.
Sitôt la patrouille mise à terre, l'animal se mit à voler autour des jeunes gens, l'air amical. Une sorte de sacoche était accrochée sous son aile. On dirait... c'est pas l'aigle qui avait retenu le dragon d'ombre, l'autre jour ?
– On dirait qu'il veut qu'on le suivre...
L'oiseau s'envola à travers les rues, et les adolescents décidèrent de le suivre. Il les mena jusqu'à l'entrée d'une petite échope abandonnée, dans laquelle ils se précipitèrent, refermant la porte derrière eux. Une fraction de seconde plus tard, la patrouille avait surgi dans la rue à leur recherche, et avait continué sa route au pas de course sans remarquer qu'ils étaient entrés.
L'aigle, alors, tendit ses ailes, et les seccoua: les plumes commencèrent à se rétracter, et les doigts prirent la forme de mains humaines. Le bec avait disparu également, et la tête s'était déformée jusqu'à ce que les traits d'Altaïr ne deviennent reconnaissables. Le temps qu'ils réalisent qu'elle était entièrement nue, et la saccoche qu'elle portait sous le bras s'était ouverte pour la couvrir d'une sorte de robe de voyage.
Comment... ?
– J'appartiens au peuple Warho. Mademoiselle Lawn n'est plus avec vous ?
– Nous avons été séparés...
La femme de la guilde se mit à recoiffer ses cheveux, laissés en désordre par la transformation, en les regardant tour à tour. Votre amie Pandore pense qu'elle est en danger. Nous devons la retrouver rapidement. Et je suppose qu'après ce qui vient de se passer, vous aurez plus à cœur de respecter les décisions vous concernant.
– C'est-à-dire que...
– Je sais que vous avez désobéï et que c'était exactement ce que Beholder attendait de vous, mais tout chef qu'il soit, je ne vais pas le laisser jouer plus longtemps avec vos vies. Elle adressa un regard au jeune Shalezzim. C'est toi, le fameux informateur ?
– Oui.
– Je suppose que tu es obligé de rester en ville pour continuer à être efficace ?
– En fait, je peux me tenir informé de n'importe où...
– Bien. Dans ce cas, tu vas retourner chez toi et préparer tes affaires, et je t'emmène avec moi jusqu'à notre base. Et remet cette capuche, il vaut mieux éviter d'attirer l'attention des gardes avec tes cheveux bleus. Elle se tourna de nouveau vers les trois cadets. Retrouvez vos camarades, où qu'ils soient, et repartez sans nous attendre. Les choses deviennent beaucoup trop risquées ici.
Chapitre Dix-huitième: Vie pour Vie.
Amulettes de protection
Peu de brennans ont franchi les portes de Fadriath. Le long chemin qui nous sépare d'eux, traversant les Terres Sauvages sur une grande part de leur longueur, n'en est pas la seule raison. Les habitants de ce lieu aiment à rester à l'écart de notre monde, à n'intervenir que le moins possible dans les affaires d'Hera.
Cependant, il semble qu'il leur est arrivé, par le passé, de transgresser à cette règle. On trouve de nombreux éléments de nos différentes sociétés des Régions Médianes qui semblent trouver leur source dans ce que nous savons de la culture fadrane. Certaines racines de notre vocabulaire viennent de la langue qu'ils utilisent pour nommer les choses et les personnes.
(...)
Les scientifiques et magiciens de Kandhrir ont également été amenés à étudier quelques objets dont la conception dépasse de loin nos compétences, et que nous supposons être le fruit des leurs. L'exemple le plus célèbre est celui des amulettes de protections. Ces pendentifs de formes diverses, mais d'un potentiel magique incroyable semblent capable de protéger celui qui les porte de la mort elle-même.
En fait, ces artefacts semblent capables de créer autour de leur porteur une sorte de champ de force qui va repousser toute menace mortelle. On peut toucher le porteur sans problème, et cela ne l'empêche pas de se couper ou de se brûler, mais tout ce qui est du style d'un coup d'épée dans le cœur ou d'un projectile mortel sera entièrement repoussé.
De tels objets sont évidemment très recherchés par les personnes ayant une vie plutôt risquée, mais il n'en existe que très peu que nous ayions répertorié, et toute tentative de découvrir le secret de leur fabrication s'est soldée par un échec.
Professeur Relm de Kandhrir, extrait d'un cours sur la société fadrane.
Marrihm, Tieffla, 3 jour de Janovël 1405
L'Assemblée Pétaudière. Réunion des voleurs de bas étages, des mendiants, des gredins, des miséreux. Nous sommes les bas-fonds, la fange, la racaille de cette ville. Tous ceux que Marrihm a préféré oublier.
Le prestidigitateur les conduisait à travers les couloirs sombres du souterrain. Leur route croisait de nombreux abris de fortunes, des lits de cartons sur lesquels dormaient des hommes maigres et sales, et d'autres qui se disputaient de maigres ressources.
Mais nous sommes aussi le plus redoutable des instruments. Personne ne fait attention à nous. Personne ne nous remarque, sauf lorsque nous nous donnons en spectacle. Parce qu'on nous croit sourds ou muets, incapable de comprendre et de répéter, on oublie de se mettre hors de portée de nos oreilles. Nous avons nos entrées partout. Personne ne connaît cette ville mieux que nous.
La Guilde d'Esperkand s'est toujours montrée bonne pour nous, sachant employer nos talents et nous rétribuer largement au delà de ce que l'on pourrait espérer. C'est pourquoi certains d'entre nous ont voulu, dès le début de votre guerre souterraine, se rallier à votre cause. Mais d'autres ont remarqué que ces affrontements étaient dangereux pour nous, et ont supposé qu'occupés par vos nouveaux ennemis, vous en oublieriez vos alliés. Je pourrais désormais leur dire qu'ils se trompaient: vous êtes toujours à nos côtés.
Leur marche avait dû les ramener jusqu'au niveau de la surface, car lorsque l'homme s'arrêta pour ouvrir une porte dérobée, ils virent devant eux la ruelle dans laquelle ils avaient assisté au spectacle. Le gamin surgit soudain comme de nulle part, se jeta dans les bras de son père, et lui chuchota quelques mots à l'oreille.
Vos camarades ont eût quelques ennuis avec les gens d'arme, mais il semble qu'ils s'en soient tirés. Ils sont apparemment partis de ce côté. Vous pourrez remercier l'autre jeune femme de son obole. Je ne puis vous accompagner plus loin, mais vous prie de bien vouloir transmettre mes amitiés à votre Beholder. Votre guilde aura bientôt de nos nouvelles.
Il allait refermer la porte, mais se ravisa soudain Oh. Je dois également vous avertir, très chère, que les Garùns ont proposé une récompense conséquente à quiconque capturerait une jeune demoiselle dont la description correspond en tous points à la vôtre. Et sans en ajouter davantage, il bascula le mécanisme et les deux jeunes gens se retrouvèrent seuls dans la ruelle, interdits.
On aurait dû aller les chercher avec eux... Si Lawn est vraiment en danger...
– D'après ce que je me suis laissé dire, ta jeune demoiselle Pirate est parfaitement capable de se débrouiller. Les trois Cadets se sont déjà rendu célèbre pour avoir quelques talents malgré leur inexpérience, et le Jihdéan est plus doué à l'épée que la plupart des membres de la guilde. Dans l'immédiat, ton propre sort devrait davantage te préoccuper.
Tous deux prenant grand soin de rester discrets, Altaïr avait suivi Seth jusqu'à sa demeure temporaire. Bayn avait naturellement déjà quitté les lieux, sans doute retourné à ses activités de Guard. Cependant, un petit paquet était posé sur la table, vers lequel Seth se dirigea prestement pendant qu'Altaïr restait dans l'entrée, semblant ne pas vouloir se montrer trop intrusive.
Au fait, si je puis me permettre... tu ressembles beaucoup à Aelyn.
– Vous avez connu ma mère ?
– Comme tous les anciens de la Guilde, même si certains doivent l'avoir oublié. C'était longtemps avant ta naissance, quand nous étions jeunes et insouciants. Elle eut un léger éclat de rire. J'avais énormément d'affection pour elle, même si peut-être pas autant qu'Angel ou Shadefire. Tu as dû remarquer que nous nous ressemblons quelque peu. À l'époque, il arrivait qu'on nous prenne pour deux sœurs.
À l'intérieur du paquet se trouvait un pendentif en forme d'épée. Le cœur de Seth eût un sursaut en le voyant: il s'agissait de celui que portait sa mère, qu'il avait laissé soigneusement rangé au fond de son paquetage, au camp Shalezzim. Un petit mot rédigé par son mentor l'accompagnait.
« Je pressens que tu n'auras pas l'occasion de passer prendre tes affaires avant un moment. J'ai fait récupérer ceci pour toi, je suppose qu'il pourra t'être utile. N'hésite pas à m'appeler si tu es seul et que tu en ressens le besoin. »
D'un mouvement vif, il passa le pendentif autour de son cou, puis le glissa sous ses vêtements. Une sensation ancienne et familière le parcourut: la magie contenue dans l'objet venait de se réveiller au contact de sa peau. Se dépéchant d'emballer le reste des affaires qu'il avait emporté en ville, il ne put s'empêcher de reprendre la discussion Tania m'a raconté votre première rencontre. Vous veniez du désert, à ce moment-là ?
– Oui... j'avais volé aussi loin que mes ailes avaient pu me porter avant de tomber à bout de forces. Je crois que reprendre mon aspect humain afin que ceux qui viendrait à mon secours me reconnaissent a été la dernière chose que j'ai pu faire avant de perdre connaissance...
– Pourquoi étiez-vous là-bas ? Est-ce que ça avait à voir avec...
– Les raisons pour lesquelles ta mère y était allée à l'époque ? Oui. Mais ce n'est ni l'heure, ni le lieu pour parler de cela. Et tant qu'à faire, je préfèrerais que tu me tutoies.
Ils n'ajoutèrent mot ni l'un, ni l'autre. Une fois le sac de Seth bouclé, Altaïr l'emmena hors de la ville.
Baarn Thor, Tieffla
Ils quittèrent le véhicule dans le village de Leeshan. Le Chorban continuait sa route jusqu'à l'Université, située un peu plus loin dans la forêt, mais la Warho avait préféré éviter de traverser un lieu trop fréquenté. Les vacances de fin d'année touchaient à leur fin, et la plupart des étudiants étaient de retour, faisant de la petite ville forestière le plus sûr des chemins.
Après plusieurs minutes de marche dans la forêt, ils parvinrent jusqu'à l'une des entrées de la cité souterraine. L'adolescent s'était attendu à ce que l'endroit soit gardé, mais personne ne les arrêta, peut-être parce que son guide était l'un des membres les plus connus de la guilde.
Je dois parler de toi à Angel et à Beholder. Ce n'est pas que j'ai l'intention de leur laisser le choix de t'accueillir ou non, mais ils doivent être prévenus.
Les couloirs souterrains se succédèrent, presque inquiétants. De temps en temps, l'on devinait l'ombre de quelques présences humaines, occupées, dans les environs, mais guère plus. Jusqu'à ce qu'une jeune femme surgisse soudain au croisement de deux couloirs, bousculant au passage l'adolescent, qui tomba au sol. Elle se retourna pour s'excuser, mais retint une exclamation en apercevant les cheveux teintés dépassant de la capuche. Elle leva vivement les yeux vers Altaïr, puis tourna les talons et reprit précipitamment sa route.
Curieux... elle avait l'air soucieuse... je me demande ce qui se passe.
– Qui était-ce ? J'ai l'impression de l'avoir déjà vu...
– Aucune idée. Je ne connais pas tous les cadets. Mais il y a quelque chose d'étrange, en tout cas. Je pense que tes camarades doivent être revenus ou ne vont plus tarder. Je vais commencer par t'emmèner aux salles communes, et puis j'irais tenter de tirer ça au clair.
Tu es Seth, n'est-ce pas ? Allez, dis-moi que c'est toi...
La carte d'Hera s'étalait de nouveau sous ses yeux. Maintenant, elle savait où chercher. Si comme elle le supposait, la lumière rouge manquante représentait Seth, alors elle devait apparaître à l'endroit où le Shalezzim se trouvait au moment où elle avait fait ce songe. C'est-à-dire, lui avait confié Lawn quelques jours plus tôt, quelque part dans les Hauts Sommets.
Cette fois, malgré l'éblouissement provoqué par le puissant éclat d'ambre, malgré la danse lente des autres lueurs et de l'ombre autour d'elle, elle ne quitta pas cette zone du regard. Il était temps de le trouver... et elle le trouva enfin. Une lueur fugitive d'un sombre éclat rouge, qui s'alluma juste derrière l'ambre. Juste avant que le rêve ne s'achève.
C'est bien toi...
Pandore revint peu à peu à la réalité, avec une sensation étrange au cœur. La septième personne qu'elle recherchait était à portée. D'une certaine manière, elle avait rempli la mission que Kerd Erellon lui avait confié, et pourtant... pourtant, il restait tellement d'incertitudes. L'ombre représentait-elle bien ces guerriers venus du désert ? Seth avait été à leurs côtés, peut-être aurait-il la réponse. Et pourquoi cette lueur d'ambre autour du rubis ? Seth et Tania avaient été élevés comme frère et sœur, mais ne l'étaient pas vraiment. Qu'est-ce qu'elle avait bien pu lui faire pour sa couleur l'accompagne ainsi ?
Rester à réfléchir assise sur ce lit ne lui apporterait rien de plus. Peut-être étaient-ils déjà revenus de Marrihm ? Il fallait qu'elle parle à la demoiselle. Elle en profiterait d'ailleurs pour prendre des nouvelles de Lawn. Encore fatiguée et endolorie de sa rencontre avec le dragon, elle se leva néanmoins, rangea précieusement l'amulette et se dirigea vers la sortie.
Elle allait atteindre les salles communes lorsqu'elle aperçu devant elle ce qui ressemblait à une statue d'ambre se déplaçant dans le couloir. Elle se hâta de la rattrapper Tania !
Mais ce n'était pas Tania. La taille et la carrure correspondaient, mais lorsque la statue se retourna vers elle, son aspect ambré se dissipa pour révéler un adolescent vêtu de noir, dont quelques mèches de cheveux bleus-argent dépassaient de la capuche. Oh, pardon, j'avais cru voir quelqu'un d'autre... tu es Seth ?
Il acquiéça, et elle remarqua alors seulement qu'Altaïr se tenait juste à ses côtés. Après ce qui vient de t'arriver, tu devrais être en train de te reposer, Pandore.
– Je vais bien. Juste un peu affaiblie, mais ça ira. Où sont les autres ?
– J'allais te poser la même question. Ils ne vont sans doute plus tarder s'ils ne sont pas déjà ici... je les ai prévenu du danger que tu pressentais pour la jeune demoiselle Lawn, et je les ai quitté pour m'occuper de ce jeune homme. D'ailleurs, puis-je te le confier ? Je dois aller parler à Angel et Beholder le plus rapidement possible.
Et sans davantage de cérémonie, la femme tourna les talons, laissant seuls les deux jeunes gens. Après un rapide simulacre de révérence, auquel il répondit d'un mouvement de tête, Pandore réengagea la conversation, tout en l'invitant à le suivre jusque dans la salle commune, où ils prirent tous deux un siège pour continuer à parler plus à leur aise.
Tania avait déjà parlé à Seth de Pandore et de ses rêves, aussi n'eût-il pas de difficultés à comprendre ce qui motivait la jeune femme. Il lui confia ce qu'il savait à propos du Néant, ce sombre pouvoir jadis utilisé, disait la légende, pour combattre l'armée d'outrecieux. Ce vieux mythe restait méconnu même de la plupart des Shalezzims, qui n'auraient pas été capables de donner un nom au pouvoir noir, mais Teyn Alambar avait fait de nombreuses recherches sur le sujet et avait transmis ses résultats à ses élèves.
Le Néant. Une chose qui dévorre tout, magie comme matière ou lumière. Pour les Kandhrans, un tel pouvoir n'existait que dans les contes et les cauchemars, mais Seth était si persuadé de sa réalité que Pandore le fut également. Cela correspondait en effet parfaitement à la brume noire de son rêve, mais comment une poignée de jeunes gens pourraient-ils repousser pareille menace ?
L'adolescent ne dévoilà cependant pas tout ce que Bayn lui avait apprit à ce sujet. Il évoqua l'identité du sorcier du clan Urmahn qui avait réuni Garùns et Shalezzims contre l'Empire, mais sans mentionner les liens de sang qui l'unissaient à lui.
Pandore lui demanda également s'il avait une idée de la personne que représentait la lumière rouge. Si pour une mystérieuse raison, Seth et Tania étaient représenté par la même couleur, cela signifiait que le rubis qu'elle venait de découvrir représentait quelqu'un d'autre. Le seul nom qui vint à l'esprit de Seth était celui de Zaahn, mais son ancien compagnon d'entrainement était désormais hors de portée.
Cette discussion avait déjà duré un certain temps lorsque Novan entra dans la pièce Ah, vous êtes là.
– Oh, salut. Vous tous êtes rentrés ? Tout va bien ?
– Tout va bien. Et je ne sais pas ce qu'il y avait dans ta vision, Pandore, mais tu peux être rassurée: Lawn n'a rien.
– Elle est ici ?
– Et elle a hâte de te voir, Seth. Ils sont dans l'autre salle commune, celle qui est du côté de l'Université. Je venais vous chercher.
Les deux jeunes gens se levèrent pour suivre leur ami. L'ancien Shalezzim reprit la parole presque aussitôt Que s'est-il passé après mon départ avec Altaïr ? Je veux dire... vous n'avez pas eu de difficultés à vous retrouver ?
– C'est allé. En fait, Lawn et moi sommes revenus là où nous nous étions séparés presque en même temps qu'eux. On aurait certainement pu rentrer assez rapidement, mais avec ce qui venait de se passer, les patrouilles étaient encore plus sur les nerfs que d'habitude. On a dû en éviter quelques unes, donc ça nous a prit plus de temps que prévu.
– Les gardes ne vous ont pas posé trop de soucis ?
– Penses-tu... pour la plupart, ils sont tellement balourds... de vrais trolls...
Seth se retint de répliquer que les Trolls qu'il connaissait n'étaient pas spécialement balourds. En fait, le souvenir d'une certaine bataille contre des trolls venait de lui revenir en mémoire. La cour du monastère enneignée, et une ensorceleuse qui luttait à ses côtés contre plusieurs de ses monstres... il s'arrêta net. Seth ?
– La fille qui m'a bousculé, tout à l'heure... je viens de me rappeler où je l'avais vu!
Lorsqu'ils parvinrent tous trois dans la salle commune, Astrid et Ryan s'y trouvaient seuls, gisant au sol. Le Jihdéan était inconscient, blessé à la tête, tandis que la jeune femme gémissait, incapable de se relever sans aide.
Attaqué par surprise... rien pu faire...
– Calme-toi. Qu'est-ce qui s'est passé ?
– Cette fille... on se méfiait pas... frappé Ryan en premier... sans lui, on faisait pas le poids...
– Où sont les filles ?
– Emmené Lawn... Tania lui a courru après... par là...
Novan se redressa vivement et se tourna vers ses camarades. Vous êtes tous les deux meilleurs que moi au combat, et il faut que quelqu'un pour les soigner tous les deux et donner l'alerte. Foncez.
Ils ne se le firent pas répéter, et il ne leur fallu guère de temps pour les rattraper. La porte qui menait vers l'extérieur était nettement endommagée, empêchant la fuyarde d'avancer –sans doute l'œuvre d'un sort de Tania. Celle que Seth devinait être Lawn était étendue à terre, inconsciente elle aussi, et l'autre adolescente combattait de toutes ses forces, mais elle avait clairement le dessous. L'ennemie était bien la Shalezzim qu'il avait reconnu.
Reste en arrière.
– Quoi ?
– Tu as dit que tu étais affaiblie... et c'est à moi de régler ça. Reste en arrière.
– Pas question!
– Si! Filnea Falnor!
Le sort de l'adolescent ne provoqua qu'une courte bourrasque, mais qui fut suffisante pour repousser Pandore hors de la pièce. Et pour attirer l'attention. L'Ensorceleuse venait de mettre Tania à terre, et se retourna vers lui. Tiens donc, mais qui voilà ? Tu as donc bel et bien retourné ta veste...
– Laisse-les tranquilles et je te laisserais sortir d'ici.
– Qui crois-tu être pour me dicter ma conduite ? Je n'ai peur ni de toi, ni d'aucun de tes nouveaux alliés. J'emporte la fille Lawn avec moi, et si tu tiens à ta vie, tu ne vas pas intervenir.
– Ce genre d'agissements n'est pas digne d'une enfant de Shale.
– Ne pronnonce pas le nom de la déesse, vil traître!
– Tu crois que tu vaux mieux que moi ? Nous avons tous trahi Shale en acceptant cette alliance. Je suis sans doute plus fidèle à ses enseignements que toi.
– Ça suffit! Sycrandemenn !
Une volée de dagues de glaces se format devant la Shalezzime, qui d'un revers de la main les envoya toutes voler vers l'adolescent. Ce dernier parvint de justesse à éviter l'attaque, et tira son épée.
Tu oses pointer une arme dérobée à l'Ordre contre moi ?
– Tu me dois une vie. Et je vais te la reprendre! Stanta Yy'hell !
Les colonnes de feu se formèrent devant le garçon, avançant vers sa cible. Trop lentement, cependant: elle n'eût besoin que d'un revers de la main pour les dissiper dès qu'elles furent parvenues à sa portée. C'est tout ?
Mais pendant qu'elle observait les flammes, elle avait perdu son adversaire du regard, et celui-ci en avait profité pour se rapprocher suffisamment pour frapper. Elle para le coup sans effort et, dégainant sa seconde lame, frappa à son tour. L'adolescent ne put que reculer de quelques pas.
Tu maîtrises quelques sorts, et moi beaucoup plus. Tu sais à peine te battre, je suis une combattante accomplie. Tu as une arme, j'en ai deux. Sur quels avantages comptes-tu donc pour éviter la défaite ?
– Tu es seule, et nous sommes deux!
Répondant au cri de Seth, Tania, qui s'était relevée, avait lancé une boule de feu vers l'ensorceleuse, qui fut atteinte au bras et poussa un hurlement. Cela ne suffit cependant ni à l'arrêter, ni même à lui faire lâcher son arme. ...cela ...peut s'arranger. Se retournant aussi vivement que possible, elle propulsa vers l'adolescente une nuée d'éclairs. Touchée au ventre, celle-ci s'effondra de nouveau.
Tania!
– Comme c'est touchant... C'est ta petite amie ?
– Qui elle est ne te regarde pas!
Disant ces mots, Seth avait de nouveau bondit et frappa plusieurs fois, de toutes ses forces. Son adversaire, cependant, bien que n'utilisant que son bras indemne, n'avait aucune difficulté à repousser ses coups. L'adolescent frappait autant qu'il le pouvait, cherchant à dépasser ses défenses, mais la Shalezzime était, comme elle l'avait dit, beaucoup plus expérimentée que lui dans ce domaine, et semblait aussi à l'aise que s'il s'était agit d'un entrainement. Au bout de quelques temps, elle leva simplement sa seconde arme et frappa, atteignant le garçon à l'épaule.
Le coup avait été porté de la garde, et non de la lame, et la douleur était légère. Cependant, l'aisance avec laquelle son adversaire avait supporté le sort de Tania et débordé ses propres défenses le déconcerta. Elle frappa de nouveau par deux fois, toujours de la garde, et l'atteignit à la joue et à l'estomac avant qu'il n'ait reprit ses esprits.
Défends-toi! Tâche au moins de ne pas faire honte à ton ancien instructeur!
Et comme le dernier coup l'avait fait reculer de quelques pas, elle conclut sa remarque en projettant vers lui une bourrasque qui le fit rouler au sol. ser... Seriatnemidès! Une brusque secousse jaillit de devant l'adolescent, filant en ligne droite vers son adversaire. Celle-ci sauta en arrière pour l'éviter, mais le sol tremblait encore à son niveau lorsqu'elle retomba, et ses pieds ne purent la maintenir au sol.
Lorsqu'elle se redressa, endolorie et ayant laissé échapper l'une de ses armes, Seth s'était lui-même remit debout et avait bondit dans sa direction, l'arme levée. Elle ne put cette fois parer que de justesse et reculer pour se mettre à l'abris Tu as enfin décidé de te mettre à combattre ?
Pour toute réponse, il frappa de nouveau, puis encore lorsqu'elle para le premier coup. Leurs lames s'entrechoquèrent plusieurs fois de plus en plus vivement, allant jusqu'à soulever des gerbes d'étincelles. Cette fois, l'ensorceleuse semblait avoir perdu de sa morgue et combattait elle aussi de toutes ses forces.
Forte, elle l'était cependant davantage que lui. Au terme de nombreuses passes d'armes, elle parvint de nouveau à déborder ses défenses et à le toucher à la hanche, cette fois du tranchant de sa lame. Mais ce n'était pas le genre de duel que l'on arrête au premier sang versé. Seth avait à son tour poussé un cri et continuait à lutter comme il le pouvait, tentant d'ignorer la douleur.
Elle reprit de nouveau l'avantage peu après, le forçant à reculer de plus en plus, pour finalement se désengager et d'elle-même reculer Tu m'excuseras, mais cela commence à faire un certain temps. Je préfère en finir avec cette petite formalité avant qu'un nombre conséquent de vrais combattants ne se montrent. SannaAdis!
Le rayon bleuté fusa de ses yeux, atteignant à l'épaule un adolescent trop essoufflé pour tenter de l'éviter. Cela ne l'empêcha toutefois pas, malgré un autre cri, de garder son épée à la main et de se remettre en position de combat. Poussant un soupir agacé, elle joignit les mains devant elle, créant une gigantesque boule de feu qu'elle expédia dans sa direction. Atteint de plein fouet, il fut projeté en arrière.
As-tu ton compte, cette fois ?
La réponse qu'elle reçu ne fut pas celle à laquelle elle s'attendait: Seth se releva presque aussitôt, certes titubant, mais visiblement toujours indemne. Le seul effet du projectile enflammé semblait avoir été de refermer sa blessure à la hanche. Comment as-tu... ? Le pendentif en forme d'épée au cou de l'adolescent semblait devenu incandescent.
Oh... vieille sorcellerie que voilà. Ce collier protecteur ne te sauvera pas à tous les coups.
Elle tendit le poing dans sa direction, d'un air moqueur Synahe Dofegur ! Lorsqu'elle ouvrit la main, une nuée d'insectes sembla émerger de sa peau, volant en direction de l'adolescent dans un bourdonnement furieux. L'amulette pouvait protéger Seth de bon nombre de choses, mais pas de la douleur des piqûres. Lâchant son arme, il tenta vainement de les faire partir, perdant ainsi de vue son adversaire qui ne tarda pas à lui rappeler sa présence d'un coup de poing à la mâchoire.
Du même geste, elle saisit le pendentif à pleine main et l'arracha, avec l'intention de le lancer hors de portée. Ne connaissant ces artefacts magiques que de réputation, elle ignorait que leur rougeoiement n'était pas seulement visuel: la brûlure du métal la contraignit à le laisser tomber à ses pieds. Cela ne l'empêcha pas de lever de nouveau sa propre arme. Seth, encore désarmé même si ses minuscules assaillants s'étaient évaporés, était sans défense.
Marregen Hann ! Un bouclier de poussière et de gravats se forma entre elle et sa cible, juste à temps pour arrêter son arme. Encore toi ? Combien de fois faudra-t-il donc que je te tue ? La Shalezzime se retourna vivement pour lancer sur Tania une nouvelle série d'éclair, mais cette fois-ci, l'adolescente para le coup sans difficultés.
D'un autre coup de poing, l'ensorceleuse envoya Seth rouler de nouveau à terre. Bien. J'achèverais ce minable traître après t'avoir fait souffrir autant que tu le mérites.
– Essaye seulement.
Tania avait ramassé l'arme perdue par son adversaire, et lorsque celle-ci s'élança dans sa direction, elle se défendit honorablement. Elle non plus, cependant, n'était pas de taille à lutter contre une aussi redoutable adversaire. Bientôt dépassée, elle laissa échapper l'épée, non sans avoir auparavant vengé Seth en blessant l'attaquante à la jambe. La lame ne la manqua que de justesse au coup suivant, et le revers qui suivit l'atteignit de la garde à la tempe, l'assomant sur le coup.
Oh, non, pas de ça... La Shalezzime lâcha son arme et se pencha vers elle Je veux que tu sois consciente quand je te tuerais.
– Enlève tes sales pattes de ma sœur.
Elle leva les yeux vers Seth et resta bouche bée. La peau de l'adolescent était devenue anormalement pâle, et les veines qui la parcouraient s'étaient teinté d'ébène. Le bleu-argent de ses cheveux était devenu un turquoise flamboyant, et ses yeux brillaient d'une lueur sablée. Avant qu'elle ait pu réagir, il avait bondi vers elle, la frappant de ses poings nus avec une force supérieure à tout ce dont il se serait cru capable.
Cet étrange état ne dura cependant pas éternellement. Alors qu'il était parvenu à l'acculer au mur, et qu'il s'appretait à lui briser le crâne d'un seul coup, il redevint soudain le garçon faible et épuisé qui venait de mobiliser ses dernières ressources. Les lèvres de l'ensorceleuse bougèrent à peine, et une explosion de lumière le renvoya à l'autre bout de la pièce.
Avant qu'il parvienne à se relever, elle était montée sur lui, l'arme à la main. Pas mal, mais il fallait m'achever quand tu en avais l'occasion
Alors qu'elle allait frapper, les doigts de l'adolescent rencontrèrent un allié inespéré: le pendentif en forme d'épée qu'elle lui avait auparavant arraché. D'un geste désespéré, il saisit l'amulette et leva vivement le bras: la minuscule lame se planta dans le cou de la Shalezzime. Quelques secondes défilèrent, durant lesquelles chacun regarda l'autre droit dans les yeux, sans plus bouger... puis Seth tira son arme improvisé, usant des dernières forces qui lui restaient, tranchant la gorge de son adversaire. Elle s'effondra sur le côté.
Tous ses muscles criant de douleur, l'adolescent ne parvint pas à se relever, mais se força encore à ramper jusqu'à Lawn, puis jusqu'à Tania. Toutes deux étaient inconscientes, et il ne parvint pas à les réveiller. Alors, dans une ultime prière, il appela à l'aide. Sy'hell Karaos Allimar !
Puis il s'évanouit à son tour, sans savoir si son appel avait été entendu.